VI. UN AMOUR DE L'ETRANGLEUR

 DE LA FIN 1961 A SON ARRESTATION EN JUILLET 1964, LUCIEN LEGER A VECU UNE LIAISON PLATONIQUE ET ENFOUIE AVEC UNE JEUNE COMEDIENNE. MUSE

 

«Je vais être sincère avec vous. Peut être, je vais vous faire un peu de peine. Je l’avoue Mikhail, ce jeune étudiant, ce Belyaev, il a produit sur moi une très forte impression»
Natalya Petrovna. Un mois à la campagne. Ivan Tourgueniev.

L’affaire de «L’Etrangleur» (x) débutait il y aura 50 ans, dans une semaine (27/05/2014). Le mercredi 27 mai 1964, on découvrait, dans le bois de Verrières (Seine-et-Oise, l’Essonne, aujourd’hui) le cadavre de Luc Taron, 11 ans. En juillet, « L’Etrangleur » est arrêté et inculpé pour meurtre. Mais, tout d’abord, quelques faits et anecdotes:
Après sa réception à L’Express (août 1962), sa «guerre sans nom» (1957/58), l’installation à Paris (fin 1959/début 62) l’infirmier psychiatrique (octobre 63/juillet 64), voici, un amour de Lucien Léger (fin 1961/juin 64):

Fils d’ouvrier, le jeune Lucien Léger, seulement le «certif’ » et un demi (épreuves théoriques) CAP d’ajusteur mécanicien en poche, est un surprenant autodidacte. On l’a vu, il détonne et étonne tous ceux qui le côtoient alors. Il se révèle également cinéphile. Mais à la façon de «La dernière séance» de Mr Eddy, ou de «Sale rêveur», le très beau film de Jean-Marie Perrier, où un dingue (Jacques Dutronc) de films hollywoodiens, mais uniquement doublés en français, se projette tel un héros de cinoche ou de roman. Une cinéphilie populaire aujourd’hui disparue.
Léger est aussi féru de poésie, de théâtre, de dessin et de musique. De plus, il n’hésite pas d’effectuer ce premier pas qui effraie tant ceux qui ne sont pas «héritiers», comme le noterait Pierre Bourdieu. Il saisit la plume et le crayon. Il suit des cours par correspondance d’écriture (avec Maurice Renard l’auteur du célèbre «Les mains d’Orlac») et de graphisme (l‘école «ABC»). Mieux, il prend partie. Dans sa pièce «Modeste et Parfait», il avertit. Voilà un: « Cas de conscience devant les abus que comporte le théâtre dit d’avant-garde… ». Ces singulières audaces lui coûteront cher, elles-aussi, à partir de juillet 1964.
Mais à la fin de 1961, il se met à la guitare (il pratiquait déjà la clarinette dans son adolescence et jouera de l’orgue en prison et après). Un soir par semaine, au conservatoire du 14e arrondissement.
Là, il fait la connaissance ce qui pourrait passer pour une apparition, mais n’en est pas une. Chantal Arbatchewsky a 18 ans. Elle suit par ailleurs, des cours de théâtre chez Berton et Tania Balachova. Elle sympathise avec Lucien. D’autant qu’habitant, l’un et l’autre, le quartier des Invalides, ils reviennent, ensemble, par le métro et descendent à la station La Motte-Picquet. Chantal accepte que Lucien lui offre le texte de « La Grotte », la nouvelle pièce de Jean Anouilh, qu’il a obtenu, chez Denoël où il est expéditeur(lire sur le blog « Bande à part»: III. L’Etrangleur à la conquête de Paris). Du coup, il ose….Il lui fait lire sa poésie. Il envisage un spectacle où elle interpréterait ses compositions. Ou, pourquoi pas, un disque. Chantal ne dit pas non. Ni vraiment oui. D’ailleurs, elle quitte le cours de guitare. Mais ils demeurent en contact. Lucien lui fait parvenir des poèmes de Rimbaud et Cendrars, des pièces de Tchékhov, Goldoni, Tourgueniev, et Oscar Wilde, des romans de Proust, Robbe-Grillet, Aragon, Henry Troyat et Gide.
En juillet 1964 et ensuite, Chantal Arbatchewsky, sollicitée par la presse et questionnée par la police, se remémorera d’un jeune homme plutôt timide mais sociable, discret, serviable et surtout, d’une extrême correction.
Rappelons que dans «Sale rêveur» cité plus haut et sorti en 1978, alors que Léger est depuis longtemps incarcéré, le héros s’invente un amour fou pour une belle inconnue.
La liaison platonique de cette amoureuse amitié se poursuit, alors que Chantal A est devenue Nina Douchka, comédienne et que Lucien L. est infirmier psychiatrique (lire sur blog «Bande à part»: V. Lucien et Solange Léger à Villejuif). Ainsi il offre à Douchka son disque de poèmes (nous retrouverons le fac-similé de la pochette du 45 T, grâce à l’amabilité de l’ex mari de Chantal Arbatchewsky) gravé à compte d’auteur, et sans sa collaboration, mais où, encore, on trouve ces quatre vers en alexandrins intitulés «Katia»
« J’écoute ce beau chant qui vient du fond des plaines
Ce chant que ta douleur libère de ses chaînes
Ce chant profond qui fait naître en moi les pleurs
De ce grand peuple seul baignant dans ses malheurs »
Katia. C’est justement cette petite servante que Douchka interprète, depuis octobre 1963, dans, «Un mois à la campagne» d’Ivan Tourgueniev, au Théâtre de l’Atelier de Paris, adapté et mis en scène par André Barsacq, avec, dans les rôles principaux, Delphine Seyrig, Jacques François et Julien Guiomard.
Son épouse Solange étant hospitalisée (lire encore sur blog « Bande à part »: V. Lucien et Solange Léger à Villejuif) vient souvent l‘attendre à la sortie du théâtre, au pied de la butte Montmartre, après son service, qui prend fin à 22 H 00, à Villejuif. Il l’a raccompagne parfois en 2 C. Elle le rejette gentiment d’autres fois.
Bientôt (juin 64) Lucien prend la plume de l’Etrangleur, mais continue de « fréquenter» Katia/Douchka jusqu’à pratiquement son arrestation (juillet 64)
Lucien Léger évoquera à plusieurs reprises Chantal A/Douchka. Nous y reviendrons sans doute. Elle aurait pu ou dû avoir un rôle dans cette terrible et ténébreuse affaire. Il n’en pas été. Sans doute parce que Lucien n’a pas voulu.
Chantal A n’a pas participé au procès de 1966. Son existence ne fut même pas évoquée. Probablement qu’elle jouait, alors, au Théâtre Hébertot avec Raymond Rouleau. Comme nous l’ont confirmé son ex mari et son amie la comédienne Cécile Vassort (un très beau rôle dans «Le Juge et l’Assassin» de Bertrand Tavernier) elle continua, un temps, son métier d’actrice.
C’est ainsi que le 24 août 1974, elle est la vedette d’un téléfilm, sur la « première chaîne » (sur 3) à 20 h 30, « Agathe ou l’avenir rêvé » avec Marc Cassot, d’après Hélène Misserly, réalisé par Michel Subiéla et Yves André Hubert. Elle se fait appeler simplement Douchka. Le même jour, deux petits articles lui sont consacrés (ainsi qu’à la dramatique) dans France Soir et l’Aurore. Elle dit : « Une destiné se forge à coup de volonté » (Aurore). On apprend qu’elle a 28 ans et travaille pour le théâtre et la T.V depuis 8 ans. Elle a joué au Japon et à Londres où elle a interprété, en langue anglaise, les «Veuves» de François Billetdoux. Pour la télé, elle a tourné dans « Les Thibault », «Graine d’Ortie» et surtout dans «Jacquou le Croquant » (1969) le célèbre série de Stellio Lorenzi. Elle rêve de jouer Sonia dans «Oncle Vania».
Puis, elle serait partie au Japon. Elle s’intéressait beaucoup à la culture asiatique, en particulier au Zen qu’elle pratiquait. Elle habitait près de Kyoto.
Dans un long texte, sorti en «fraude » de prison, en 1976, appelé « Le Prix de mon silence » destiné à être publié, mais qui ne le sera pas et qui prend la forme d’une lettre ouverte à son plus jeunes frère, Jean-Claude (15 ans en 1964) son unique soutien, avec parfois de la maladresse, Lucien Léger place cette dédicace:
«  A Douchka, mon alibi enfui »
Chantal/Douchka est morte, au Japon, en 1997, sans, apparemment, donner de nouvelles à quiconque. Nous avons confié la nouvelle à Lucien, huit ans plus tard. Devant une bière. Dans un bistrot, place Charles-Dullin (18e), côtoyant le Théâtre de l’Atelier.
Dix secondes, il fermé les yeux….

A suivre....

(x).Jean Louis IVANI, Stéphane TROPLAIN. Le voleur de crimes. L’affaire Léger. Editions du Ravin Bleu. 2012

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