Drôle de Tour. Etape 3. L'hospitalité d'Alain et le miracle du Tour

En reconnaissance sur l'étape, il y a quelques jours, le suiveur pris d'une envie de satisfaire une envie personnelle a croisé un ancien militaire, un peu raciste le matin et très confraternel l'après-midi.

Nice-Sisteron. 198 km.

La journée d'hier a été riche d'événements passionnants.

En fait, c'est toujours un peu pénible ces étapes où il ne se passe rien. C'en fut une. Victoire au sprint de Caleb Ewan (Lotto-Soudal) devançant l'Irlandais Sam Bennett. Julian Alaphilippe (Deceuninck- Quick-Step), qui a passé une journée tranquille, selon la formule consacrée, conserve le maillot jaune. Aujourd’hui montée vers Orcières-Merlette.   

Donc hormis la chute d’Anthony Perez (Cofidis), qui s’était mis en lumière avec Cosnefroy (AG2R-La Mondiale) pour la lutte du maillot à pois dès le début de l'étape, et qui a chuté ensuite dans la descente du col de Lèques, rien de bien notable. Le grimpeur de la Cofidis, qui devait épauler son leader Guillaume Martin dans la montagne, surtout aujourd'hui, a percuté la voiture de son propre directeur sportif dans la descente. Abandon sur fracture de la clavicule gauche.

Pour autant suivre le Tour de France est quand même un roman d’aventures.

En reconnaissance sur l'étape, il y a quelques jours, le suiveur pris d'une envie de satisfaire une envie personnelle (c'est comme ça qu'on dit en langue du vélo quand un coureur s'arrête pisser au bord de la route), s'arrête devant une habitation, non loin de Castellane.

Un homme, devant son terrain donne à manger à ses poules, torse nu. Un drapeau tricolore accroché au beau d'une longue hampe, comme devant le fronton d'une Mairie, flotte au vent d'altitude.

« -Tu fais quoi ?

-Je suis le Tour de France

-Pour qui ?

-Mediapart

Lui: c’est à gauche, non ? Pas trop mon truc. Allez, rentre boire un coup. »

Et le miracle se produisit.

La gamelle était sur le feu depuis le matin. Les deux chiens couchés, museau collé au carrelage, cherchant la fraîcheur.

Faim ? Un homme qui couvre le cyclisme a toujours faim. Il connaît les conséquences de la fringale : ne pas voir la flamme rouge. On passe à table : gnocchis faits maison, tomates du jardin, pâté de chevreuil. Les pessimistes disent que l'accueil se perd.

Alain dit qu’il se règle sur le soleil. Et mange ce qu'il cultive. Ou ce qu'il tue. Parce qu'il faut bien tuer le lapin. Ou le sanglier. Ils prolifèrent. Le Verney-Carron calibre 12 est à poste sur le râtelier. Un superposé.

On est à 800 mètres et la chasse est ouverte dans quelques jours. Il venu ici pour échapper à l’abîme. Ancien militaire, on lui a trouvé des séquelles post-traumatiques. Il est suivi, précise t-il.  Mais va mieux.

« -Whisky ?

-La route. Puis c'est un peu tôt. »

 Tant pis. Les glaçons tintent dans le verre.

Il travaille pour une boite qui fabrique des machines à bois. Il descend voir ses clients une fois tous les quinze jours pour récupérer les lames et les affûter. Le matin et le soir il se met sur le seuil de sa maison. Et attend. Sa femme est partie il y a 18 mois. Au plus noir de l'hiver, quand il neige, il doit ressembler à un manchot de Terre Adélie qui attend dans le blizzard. Elle n'est pas revenue. Il l'attendra toute sa vie. Jusqu'à la mort vienne le prendre, dit-il.

Il lui avait aménagé une vieille caravane au fond de la parcelle. Elle était un peu artiste, dit il. Elle voulait se mettre à la peinture. Elle était enthousiaste, se souvient-il. Mais un peu dépressive. Il lui avait acheté des châssis des pinceaux, de la peinture. A Nice.

Il a rentré son bois. Fait tous ses pâtés. Des dizaines. Il a 55 ans. Il a un voisin âgé avec lequel il s'entend bien et qu'il passe voir tous les jours. Le téléphone passe mal. En plus personne ne passe ici, dit-il.

Ah, si, un Belge. Il y a deux ans, se souvient-il. Le type a vu le drapeau. Il croyait que c'était la mairie. Non a dit Alain : y a pas de mairie ici. Le Belge a insisté voulant voir le maire. Mais le drapeau, qu'il a dit ? Alain l'a remis dans sa voiture prestement. Faut pas non plus l’emmerder. Alain est comme les hommes : un peu raciste le matin et très confraternel l'après-midi.

« -Tiens, c'est pour toi

Des pâtés et des tomates.

-Je ne donne jamais mes recettes. Je te la donne. Au fait, c'est bien le Tour cette année ? »

On se quitte sur l'argent qui n’a jamais fait le bonheur mais qui permet de supporter la pauvreté.

Le Tour n’a jamais mieux débuté. Le suiveur a fait un nœud à son mouchoir pour se souvenir de ce moment, car il n'y a pas que le maillot à pois dans la vie. Il y a l'hospitalité d'Alain.

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