Jean-Louis Legalery
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Billet de blog 8 août 2016

Les laquais ont choisi leur maître

Quand la propagande se mêle à l'information, la démocratie est en danger.

Jean-Louis Legalery
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Il est désormais de notoriété publique qu’en matière d’exemplarité démocratique, de probité et de respect de l’électorat, ou tout du moins de ses choix, la France fait largement figure sinon de parent pauvre tout du moins de cancre. Dans n’importe quelle autre démocratie parlementaire du nord de l’Europe, un élu impliqué dans quelque affaire judiciaire que ce soit voit sa carrière politique définitivement terminée, plus rapidement encore s’il est condamné par la justice. Mais pas ici, et la métaphore lancée par Edwy Plenel, « une démocratie de basse intensité », perdure. Ainsi voit-on un ex-président, dont le nom est cité dans pas moins de onze affaires judiciaires, affirmer vouloir revenir au pouvoir, intervenir sans cesse sur les ondes et sur les écrans obligeamment ouverts, sans que l’indignation ne s’exprime clairement non seulement dans la classe politique mais aussi dans les media, à l’exception de Mediapart. Ainsi a-t-on vu également  un ami très proche de cet ex-président obtenir, fort heureusement brièvement, l’investiture de son parti en vue des élections législatives de 2017, alors qu’il a été sanctionné par la justice dans deux affaires distinctes, tout comme son épouse et tout comme l’ex-secrétaire général de l’Elysée qui continue allègrement de venir pérorer et donner des leçons sur les mêmes ondes et écrans.

Le problème est donc, tout d’abord, d’ordre moral parmi certains élus convaincus qu’une fois que les électeurs se sont exprimés ils n’ont plus aucun compte à rendre à l’électorat et moins encore à la justice, qui n’existerait que pour les autres, c’est-à-dire celles et ceux qui ne font pas partie du pouvoir. Dans le domaine du mépris total du choix des électeurs, le comportement de l’actuel président de la République depuis son élection en mai 2012 dépasse l’entendement. Tout ceci est l’illustration parfaite de ce que le célèbre linguiste américain Noam Chomsky a dénoncé dans un petit ouvrage (58 pages) fort édifiant publié en 1991 et ré-édité en 1997, Media Control, à savoir l’organisation de la propagande et donc la division de la société en deux camps très distincts. D’une part the bewildered herd, littéralement le troupeau égaré, c’est-à-dire l’écrasante majorité des citoyens d’un même pays qui sont invités à voter dans ce qui ressemble à un processus démocratique puis réduits au rôle de spectateurs dans leur propre démocratie. D’autre part the specialized class, traduisez la classe spécialisée, qui inclut les élus, groupe qui représente une infime minorité de la population mais qui entend imposer son propre ordre du jour. Incongruité que Noam Chomsky résume ainsi dans le même ouvrage (p13) en parlant des « spectateurs » du bewildered herd : Occasionally they are allowed to lend their weight to one or another member of the specialized class. In other words, they’re allowed to say, ‘We want you to be our leader’. That’s because it’s a democracy and not a totalitarian state. That’s called an election. But once they’ve lent their weight to one or another member of the specialized class they’re supposed to sink back and become spectators of action, but not participants. De temps à autre ils sont autorisés à faire pencher la balance en faveur de l’un ou l’autre membre de la classe spécialisée. En d’autres termes, on leur permet de dire « Nous voulons que vous soyez notre chef ». Parce que c’est une démocratie et non pas un état totalitaire. On appelle ça une élection. Mais une fois qu’ils ont fait pencher la balance, ils sont censés disparaître et devenir des spectateurs de l’action et non pas des participants.

Mais la classe spécialisée a besoin de serviteurs dévoués, de gens de maison, de laquais qui, en échange de l’appartenance illusoire à la classe du pouvoir, vont être chargés d’acheminer le message qui leur a été dicté. Ces laquais, qui n’ont pas plus de dignité que le Nestor de Moulinsart imaginé par Hergé, se sont accoutumés à la servitude. De fait lorsque leur « maître » n’est plus au pouvoir, ils n’ont de cesse de le voir revenir, car la dépendance est trop forte pour qu’ils puissent dignement exercer leur noble métier de journaliste. Ainsi, depuis quelque temps, les laquais de la classe spécialisée française ont déjà décidé de l’issue de la primaire à droite et de l’élection présidentielle de 2017, ce sera Nicolas Sarkozy. Libération, aujourd’hui, parle de balladurisation de Juppé, et France-Inter, dans le journal de 8h de ce matin même, affirme que l’avance du maire de Bordeaux dans cette même primaire « s’effrite considérablement », alors qu’elle est toujours de neuf points, quelle chute en effet ! Et que dire de ces deux journalistes, qui interviennent régulièrement dans l’émission d’Arte, 28 minutes, et qui, à chacune de leurs apparitions, ne manquent pas une occasion de citer Sarkozy, même si le sujet abordé est la menace qui plane sur les abeilles…Inutile d’évoquer les chaînes d’information en continu dont le ton et le contenu informatif laissent penser que Sarkozy est toujours au pouvoir. Et si d’aventure le personnage en question est complaisamment invité, il peut être assuré que personne ne lui posera de questions désagréables. Il y a une logique dans tout cela et il convient de laisser la conclusion à Noam Chomsky : And there’s a logic behind it. There’s even a kind of compelling moral principle behind it. The compelling moral principle is that the mass of the public are just too stupid to be able to understand things. Et il y a une logique derrière tout cela. Il y a même une sorte de principe moral irrésistible, à savoir que la masse des gens est tout simplement trop stupide pour pouvoir comprendre les choses.

Il est grand temps que les « spectateurs » se rebellent et renvoient la classe spécialisée et ses laquais chez elle.

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