Theresa May a perdu son pari insensé

Les résultats des élections législatives au Royaume-Uni montrent que l'actuel premier ministre conservateur, tout comme son prédécesseur, paie un aveuglement et un orgueil démesurés...

Theresa May pendant la campagne législative © Daily Stormer Theresa May pendant la campagne législative © Daily Stormer
Il semble que, au-delà d’un leader, le parti conservateur britannique aura peut-être grand besoin d’un psychanalyste. En effet comment expliquer d’une part la décision de David Cameron d’organiser un référendum le 23 juin 2016 sur l’appartenance à l’UE alors qu’il n’y était nullement obligé et d’autre part celle, encore plus insensée, de Theresa May d’appeler, il y a environ un mois, à des élections législatives anticipées, avec trois ans d’avance sur le calendrier et alors qu’elle avait la majorité au parlement, sinon par un ego démesuré dans l’un et l’autre cas ? Deux coups de folie assurément, sur lesquels les historiens se pencheront avec intérêt lorsqu’ils analyseront en ce début de vingt-et-unième siècle l’évolution des Tories. Et, dans les deux cas, une arrogance, une condescendance, une auto-satisfaction et un dogmatisme proprement renversants.


Pour David Cameron comme pour Theresa May le désir d’obtenir une sorte de blanc-seing a été plus fort que la logique politique et, surtout, que la tradition du Royaume-Uni. Le geste de Cameron était déjà puissamment suicidaire et le rapprochait un peu plus de la folie du Roi Lear de William Shakespeare. Mais la décision de Theresa May est incompréhensible, politiquement illisible et tout aussi suicidaire et ne peut s’expliquer que par un orgueil démesuré. Le premier ministre actuel n’avait pas été désignée à l’issue d’un scrutin, mais par un vote au sein du parti conservateur, à la suite de la démission de David Cameron, démission consécutive à la victoire du Brexit, et elle voulait donc être adoubée par les électeurs. Theresa May disposait de la majorité à la chambre des communes, elle ne l’a plus, puisque les résultats provisoires (sur 649 circonscriptions dépouillées à 9.30 GMT en ce 9 juin 2017) ne lui donnent plus que 318 sièges sur 650, alors que son parti disposait de 330 sièges. Le Labour avait 229 députés, il en aurait au moins 261. Les LibDems gagneraient trois sièges en passant de 9 à 12 — mais on notera que Nick Clegg perd son siège de Sheffield Hallam —. Le Scottish Nationalist Party serait l’autre grand perdant, puisque son groupe à Westminster passerait de 54 à 35, les petits partis reculeraient de 27 à 22 sièges. Par ailleurs, l'unique députée verte Caroline Lucas est ré-élue.


La première conclusion qui s’impose est qu’il s’agit d’une claque monumentale adressée à Theresa May et largement méritée. Sa campagne électorale a été d’une affliction totale, elle a multiplié les gaffes, les attaques personnelles contre Jeremy Corbyn, attaques indécentes et décalées dignes d’une dame patronnesse de la fin du XIXème siècle, avec des grimaces pathétiques et appropriées à l’évocation du nom de son adversaire travailliste, et des annonces catastrophiques telles que la dementia tax, raccourci linguistique pour résumer son sinistre et cynique conseil aux électeurs âgés et généralement conservateurs de vendre leur biens pour faire face aux soins liés à la maladie d’Alzheimer et de ne pas compter sur l’aide de l’État. Cette seule bévue lui a fait perdre huit points en une journée dans les sondages, alors qu’elle avait commencé la campagne législative avec une avance de vingt-deux points sur les travaillistes. Son refus de participer à quelque débat que ce soit avec le chef du parti travailliste a été interprété dans son propre parti comme une dérobade indigne d’un chef de gouvernement, et vu comme une faiblesse illustrant un manque total de confiance, dans l’opinion publique et dans les media, alors que, par ailleurs, elle s’était auto-proclamée, haut et fort, seul interlocuteur valable et solide pour bien négocier le Brexit avec les partenaires européens.


La seconde conclusion est que Theresa May est, de toute évidence, arrivée au 10 Downing Street un peu par hasard, dans une sorte de tir à la courte paille post Brexit, puisque le parti conservateur l’a contrainte de gouverner avec le provocateur anti-européen Philip Hammond et le clown inclassable des beaux quartiers, Boris Johnson. Il n’est pas impossible non plus que son voyage à Washington, à l’occasion de sa visite à un autre pitre pitoyable, lui ait donné une fausse idée sur ses marges de manœuvre.


La troisième et dernière conclusion est que le parlement est vraisemblablement bloqué, sans majorité, a hung parliament, qu’elle a mis son pays dans une position d’extrême faiblesse pour aborder les négociations de départ de l’UE qui doivent commencer le 19 juin, et qu’elle va être invitée par ses propres amis politiques à faire ses valises très rapidement. Et on ne peut s’empêcher de penser une nouvelle fois à Shakespeare, Much Ado About Nothing, Beaucoup de bruit pour rien…

 

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