Un hommage à Anna Politkovskaïa et une ode au journalisme indépendant

Quand une pièce de théâtre rend hommage à la mémoire d'une journaliste assassinée et invite à la résistance.

Le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa, journaliste russe d’investigation et militante des droits humains, était assassinée dans le hall de son immeuble alors qu’elle rentrait chez elle. Née à New York, en 1958, de parents diplomates, Anna Politkovskaïa avait donc la double nationalité et bon nombre de ses amis lui avaient demandé instamment, avant ce sinistre 7 octobre 2006, de quitter la Russie pour les Etats-Unis, car sa vie était menacée, ce qu’elle n’ignorait pas, mais s’en aller, aux yeux de cette femme admirablement courageuse, eût été fuir la réalité et, cela, il n’en était pas question. Elle avait fait l’objet, préalablement, d’un tentative d’empoisonnement (technique abominable reprise dernièrement au Royaume-Uni) et avait survécu. Elle travaillait, à Moscou, pour le journal en ligne Novaïa Gazeta, dans lequel elle rendit compte de la réalité de la guerre en Tchétchénie et des méfaits de la milice de Raman Kadyrov, et rendait compte régulièrement du danger que Poutine incarnait pour la démocratie, pour la Russie et pour le monde entier. L’enquête sur l’assassinat d’Anna Politkovskaïa est remontée jusqu’à un obscur ex-lieutenant-colonel du FSB (ex-KGB), Dimitri Pavlioutchenkov, mais le véritable commanditaire que le monde entier soupçonne, Vladimir Poutine, lui n’a toujours pas été inquiété bien sûr. Pour (lugubre) mémoire Anna Politkovskaïa fut la 21ème journaliste assassinée depuis l’élection de Poutine en 2000.

Le 7 octobre (2018) c’est le jour que Robert Bensimon a choisi pour présenter aux bisontins, en avant-première dans le théâtre du Scénacle, la pièce qu’il a écrite en mémoire de la célèbre journaliste. Auteur et acteur, Robert Bensimon a construit une mise en scène dépouillée et sobre, une immense tâche rouge, en fond de scène, symbolisant la flaque de sang dans laquelle baignait Anna Politkovskaïa dans l’entrée de son immeuble, rappel permanent de ce lâche assassinat, et un bureau avec des extraits de presse et des articles écrits et à écrire, le cœur même de la vie quotidienne de cette femme admirable. Entouré sur scène par le talent de Corine Thézier, dont la ressemblance physique avec l’héroïne est troublante, et celui de Pierre Carteret, Robert Bensimon a choisi de faire du flûtiste (et chef d’orchestre) Jean-Philippe Grometto un acteur à part entière de cette tragédie. Ses créations musicales profondes et envoûtantes sont autant de compléments aux différents monologues et prennent une part importante dans la dramaturgie et la réflexion du spectateur. Le travail de Robert Bensimon a d’immenses qualités. En retraçant, par le détail, la carrière journalistique d’Anna Politkovskaïa, il fait l’éloge de la liberté, de l’indépendance et du courage d’une femme et du journalisme d’investigation, inaccessible étoile sous Poutine. Robert Bensimon a intitulé sa pièce « Anna Politkovskaïa » et le sous-titre est : « 12 ans déjà… voulons-nous vraiment savoir ? » Une question oratoire qui, bien évidemment, invite le public, les spectateurs, les citoyens à ne pas baisser les bras devant le fascisme et la barbarie. Une superbe incitation à la réflexion, un très beau spectacle délibérément engagé, que les parisiens et les autres auront la chance de découvrir à partir du 12 novembre au Théâtre Déjazet. 

 

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