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Billet de blog 11 mai 2018

Quand la langue française fait mal aux femmes

C’est le sous-titre de l’ouvrage de Florence Montreynaud, Le roi des cons, publié aux éditions Le Robert, en janvier 2018. Il ne s’agit pas d’un prolongement de la magnifique chanson du « maître » Georges Brassens ou de la série de dessins du très regretté Georges Wolinski.

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Le but de cette publication, que Michel Blanquer devrait rendre obligatoire s’il était inspiré (il n’est jamais interdit de rêver…), est de débusquer, dénoncer et corriger toutes les expressions machistes et sexistes, nichées dans le langage quotidien depuis des lustres, qui impriment insidieusement une image dévalorisée et dévalorisante des femmes.

Florence Montreynaud est historienne et linguiste. Elle est féministe engagée depuis 1971, après avoir lancé plusieurs réseaux tels que Les chiennes de garde ou encore Zéromacho. 1971 justement, c’est l’année où lui est venue à l’esprit une indispensable réflexion sur les fondements très masculins et dominateurs de la langue française. En effet cette année-là, lors d’une réunion féministe, une participante intervient, dans un débat, en utilisant la phrase suivante « Elle s’est fait violer ». Stupeur, sur le fond bien sûr mais surtout sur la forme, d’une militante étrangère, présente à cette réunion,  qui, connaissant bien la langue française, se fait répéter la phrase plusieurs fois jusqu’à ce que Florence Montreynaud comprenne le malentendu et, au-delà, le malaise profond lié à cet abus de langage tellement révélateur.

L’usage de la forme pronominale réfléchie en français présuppose une démarche volontaire du locuteur ou, dans la cas d’un discours rapporté, du sujet. Ainsi on peut, légitimement, dire « elle s’est fait couper les cheveux », « elle s’est fait installer la fibre optique », mais en aucun cas « elle s’est fait violer », une absurdité langagière et sémantique qui implique que la victime serait volontaire ! La réalité étant bien évidemment la forme passive, c’est-à-dire « elle a été violée ».  A partir de cette constatation Florence Montreynaud a entrepris, avec talent, humour, et beaucoup de sérieux et de conviction, de dénoncer des faux sens, des inexactitudes, des formes sexistes et machistes en tout genre. Et malgré l’ampleur de la tâche, elle s’affiche résolument optimiste (p-5) : « Changer le monde prendra un certain temps. Changer les mots, c’est possible tout de suite. »

Le premier étonnement légitime  de l’autrice (terme en usage jusqu’au XVIIIème) est exprimé dans le titre, le con, le vagin au sens premier du terme, du latin cunnus, le sexe féminin a été avili depuis fort longtemps à travers une banalisation d’expressions aussi méprisantes que vulgaires, sale con (pourquoi sale ? s’interroge FM), avoir l’air d’un con, déconner, p’tit con, pauv’con, connard, connasse. Pour un minimum d’imagination Florence Montreynaud suggère de cultiver l’exemple fleuri et fourni, mais jamais vulgaire et méprisant du registre lexical du capitaine Haddock, avec une préférence pour « moule à gaufres » ou « scaphandrier d’eau de vaisselle ». On peut aussi se référer à Paul Léautaud, qui fit délicieusement observer à un homme qui en traitait un autre de con : « Pourquoi le qualifier ainsi ? Il n’en a ni l’agrément ni la profondeur. » L’ouvrage est divisé en cinq chapitres, sexualité et langage ; de la violence au viol ; filles, femmes, mères ; la parole des femmes et le genre humain, tous étayés d’exemples non seulement convaincants mais qui exigent une réflexion immédiate et une remise en question des habitudes sémantiques ancestrales.

Parmi les violences infligées, et non pas « faites » aux femmes — « faites » sous-entend la nocive idée de don, tout à fait impropre en la matière —  Florence Montreynaud suggère de se débarrasser de la collocation par juxtaposition « crime passionnel » qui n’existe pas dans le code pénal et qui demeure, à ce jour, une invention médiatique et un raccourci impropre rempli d’une indulgence tout à fait déplacée. Quand un homme tue sa femme, il s’agit d’un meurtre, et non pas, selon les titres de « une » dévastateurs, d’« un drame amoureux », d’« une tragédie familiale » ou d’« un drame de la séparation ». Un homme n’agresse pas sa compagne parce qu’il l’aime, mais parce qu’il la traite en objet à assujettir à son pouvoir. Florence Montreynaud rappelle qu’en 1980 le philosophe Louis Althusser a tué sa femme, Hélène Rytmann. Ses nombreux amis ont plaidé la thèse de la folie et lui ont ainsi évité la prison. Althusser meurt en 1990, sans jamais avoir été jugé. Or dans son autobiographie, que cite FM (p-39), « il explique que sa femme le considérait comme un monstre et déclarait vouloir le quitter ». Rectifier l’histoire, mais aussi corriger le langage pour plus de respect des femmes et de leur place dans la société.

Ainsi convient-il de dire qu’une femme est devenue enceinte et non pas « tombée enceinte », le verbe tomber étant associé généralement aux adjectifs malade ou évanouie ; que des femmes parlent et non pas « papotent » ; que la pharmacienne n’est pas la femme du pharmacien mais bien l’apothicaire en titre. Par ailleurs comme il faut « appeler une chatte une chatte » pour reprendre l’expression claire et imagée de Florence Montreynaud, il faut dire avortement et non plus IVG ; location de ventre pour livraison d’enfant et non plus GPA et cesser d’accepter cette règle de grammaire contestable qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin. Chacune des analyses et des remarques de l’autrice est pleine de bon sens et de justesse et constitue un appel vers la logique et l’égalité. Form leads to meaning (la forme conduit au fond) disent nos voisins les Grands-Bretons, le livre de Florence Montreynaud en est une preuve éclatante qu’il faut faire partager d’urgence.

Florence MONTREYNAUD, Le roi des cons, quand la langue française fait mal aux femmes, collection Temps de parole, éditions Le Robert, Paris, janvier 2018. 12,90 €. ISBN 978-2-32101-294-8.

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