L'intervention de Macron à l'aune des actes de langage

"Je veux, je veux, je veux, je veux, je veux, je veux..."

Le fond de l’intervention d’Emmanuel Macron, hier soir, n’ayant pas révélé un caractère novateur, ni franchement révolutionnaire — on pourrait même dire qu’à ce niveau c’est une vaste plaisanterie — il convient de se pencher sur la forme de ce monologue d’un autre temps. Plus d’une douzaine de fois l’actuel président de la République a martelé, sur un ton martial, « je veux ». Or la répétition excessive jusqu’à la nausée de cette mâle affirmation prend un caractère à la fois impropre, ridicule et irréversible, qu’il convient d’analyser à la lumière des travaux des pragmaticiens, J.L. Austin, John Searle ou bien encore Philippe Blanchet sur les actes de langage.

La démonstration célèbre et historique de feu J.L. Austin consistait à dire que, si la reine d’Angleterre baptisait un navire en disant (1955 : p-5, OUP) : I name this ship the Queen Elizabeth,  (je nomme ce navire le Queen Elizabeth) en fracassant une bouteille sur la coque du dit navire, il s’agissait d’un acte de langage locutoire performatif, car, dans ce contexte, nul parmi les présents à cette cérémonie, imaginaire ou réelle, ne saurait contester la légitimité du souverain à produire une telle assertion. Le même Austin faisait remarquer que, si un simple quidam s’emparait de la bouteille pour faire le même geste, l’assertion n’aurait aucune valeur et l’acte de langage ne serait, en aucun cas, performatif. 

En vérité, lorsqu’un candidat à l’élection présidentielle recueille 18% des suffrages des inscrits au premier tour, quelle crédibilité a-t-il à dire « je veux » ? Vraisemblablement pas davantage que l’inconnu qui voudrait baptiser un navire, d’autant qu’Emmanuel Macron place, de fait, son assertion dans le registre de ce que Philippe Blanchet appelle (1995 : p-35) les actes de langage illocutoires (c’est-à-dire dont le but est de produire un effet sur le locuteur) exercitifs, qui consistent à décider d’actions. Ces multiples « je veux » ont, en outre, un aspect pathétique, révélateur et totalement affligeant, qui se situe aux confins du caprice de l’enfant gâté qui sait pertinemment qu’il ne sera pas écouté par les adultes…

Une fois encore le langage utilisé et sa forme montrent que l’actuel président n’a strictement rien compris à la situation et qu’il est décidément, malgré son jeune âge, d’une autre époque, car les soubresauts de la société française imposent, pour plus de décence, de justice et d’égalité, la première personne d’un pluriel collectif, « nous », un « nous » qui prendrait en compte les aspirations de tous et non pas uniquement celles d’une infime minorité bardée de privilèges et qui n’est pas rassasiée. Le « je veux » d’un individu seul n’a aucune valeur face au « nous voulons » de tous…

 

 

J.L. Austin, How To Do Things With Words, 1955, Londres, OUP.

J.R. Searle, Speech Acts, 1969, Londres, CUP.

P. Blanchet, La pragmatique d’Austin à Goffman, 1995, Paris, éditions Bertrand-Lacoste.

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