Un ministre britannique se découvre des valeurs communes avec Duterte

Dans la frénétique recherche de nouveaux accords commerciaux, avant même que ne soit scellée la séparation d'avec l'UE, le gouvernement conservateur britannique s'assoit confortablement sur la morale et l'éthique...

Liam Fox et Duterte le 4 avril © British Embassy in Manilla Liam Fox et Duterte le 4 avril © British Embassy in Manilla
En visite aux Philippines le 4 avril, le ministre du commerce extérieur britannique, Liam Fox, a rencontré le sanguinaire président Rodrigo Duterte et a fait, très sérieusement, une déclaration déconcertante aux media locaux (que l’on peut retrouver ici), dans laquelle il appelait de ses vœux une relation plus forte entre le Royaume-Uni et les Philippines, fondée sur a foundation of shared values and shared interests, littéralement une base de valeurs et d’intérêts partagés. Cette envolée lyrique a suscité une certaine émotion au RU, où la classe politique, notamment conservatrice, venait à peine de se remettre de la fracassante sortie de Lord Howard, qui avait sans doute abusé de son whisky tourbé préféré, lors d’une visite à son club, et qui a lancé que Gibraltar pouvait être les Malouines de Theresa May, suggérant ainsi que le premier ministre britannique devrait envoyer des troupes pour garder Gibraltar, comme Margaret Thatcher l’avait fait pour empêcher la junte argentine de s’emparer des Falklands. 

Pour mémoire et pour  information, Rodrigo Duterte est président des Philippines depuis le 30 juin 2016, et depuis son entrée en fonction, il a mis en œuvre une politique d’exécutions sommaires à l’égard des trafiquants de drogue, encourageant la police et les volontaires à tuer les dealers, affirmant, sans vergogne, qu’il l’avait fait lui-même et qu’il avait bien l’intention de continuer. Le journaliste du New York Times, Daniel Berehulak, qui vient d’obtenir le prix Pulitzer pour son reportage en immersion aux Philippines, a recensé 57 homicides en 35 jours de présence dans ce pays. Depuis que Duterte est président, le nombre d’exécutions, sans procès ni jugement, par la police ou des milices diverses, avoisine les 7.000 victimes. Dans les premiers mois de son mandat, Duterte atteignait un taux de satisfaction de 76%, chiffre tombé lourdement en raison de la peur insufflée au sein de toute la société, même si, à côté de cela, il cultive une savante démagogie en flattant les plus défavorisés par des mesures appropriées d’accès à la contraception et à l’éducation. On ne saurait oublier que Duterte a été maire de Davao, pendant la dictature de Marcos, et que, très récemment, il a fait arrêter sa principale opposante, Leila de Lima, ex-ministre de la justice de Benigno Aquino, en l’accusant de trafic de drogue — accusation générique pour Duterte — après avoir menacé de la tuer lui-même. Diplômé en sciences politiques, avocat et fils d’avocat, Duterte ne conçoit néanmoins pas l’exercice du pouvoir sur le droit mais sur la violence et la terreur. C’est la raison pour laquelle on s’interroge sur les « valeurs communes » que Liam Fox a trouvées entre le RU et les Philippines.

A bien regarder le parcours politique de Liam Fox, le ministre du commerce extérieur de Theresa May, on remarque qu’il a parfois pris des distances avec la morale et l’éthique. Élu pour la première fois en 1992, sous l’étiquette Tory, dans la circonscription de Woodspring, dans le nord du Somerset, après un premier échec en Écosse, sa terre natale, en 1987, Fox a été régulièrement réélu depuis et sa circonscription est devenue North Somerset, en 2010, à la suite d’un redécoupage électoral. On notera qu’il a commencé sa carrière ministérielle en 1993, auprès du ministre de l’intérieur de l’époque Michael Howard (« le défenseur de Gibraltar » donc). En 2009, Fox a été pointé du doigt par la commission d’éthique de la chambre des communes, car il avait accumulé la plus importante note de frais de l’assemblée et dut rembourser intégralement les sommes qui ne correspondaient à aucun engagement politique dans sa circonscription. En 2011, il a dû démissionner du poste de ministre de la défense que lui avait confié David Cameron, en 2010, pour avoir manqué au code d’éthique du gouvernement et avoir invité régulièrement l’homme d’affaires Adam Werrity non seulement aux réunions du ministère mais également à tous ses déplacements en tant que ministre. Si l’on ajoute à ce bilan impressionnant des déclarations intempestives sur l’homosexualité, l’avortement et la liberté de la presse, on comprend mieux pourquoi ce ministre de sa gracieuse majesté s’est soudain trouvé à l’aise en compagnie de Duterte. 

 

Remarquons cependant que, pendant qu’il se prosternait chez celui que le magazine Time a surnommé the punisher, Theresa May était , quant à elle, en Arabie Saoudite, pour développer le global Britain, concept cynique, fumeux, aux antipodes de la morale et alors même que les négociations de sortie du RU de l’UE sont très loin d’être à leur terme…

 

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