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Billet de blog 14 août 2018

« Trop d'Espagnols en Espagne ! »

L'entretien accordé par une Britannique moyenne apporte la preuve des effets dévastateurs du Brexit et de la haine engendrée par ses supporters.

Jean-Louis Legalery
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Ce n’est pas le fait d’un humoriste qui aurait trouvé un prolongement à ce que le regretté Boris Vian déclarait gravement dans les années 1950, « c’est dans la marine qu’il y a le plus de marins ». C’est la constatation ubuesque faite par une retraitée britannique, lors d’un entretien accordé au très anti-européen, très populaire (aux deux sens du terme, il plaît à un grand nombre et s’avère très vulgaire) et très pro-Brexit tabloïde Daily Mirror. Freda Jackson vit à Blackburn dans le Lancashire, elle a 81 ans, elle a une mobilité réduite et comptait sur le voyagiste britannique Thomas Cook pour changer sa vie quotidienne pendant deux petites semaines, au mois de mai. Freda avait donc réservé en avril un séjour à l’hôtel Poseidon Playa (un nom qui sent déjà le naufrage) aux abords de Benidorm. Le voyagiste en question a commencé par changer les dates de vol, sans l’informer, puis a remarquablement pris en compte son handicap en l’expédiant au quatorzième étage de l’hôtel, qui, dans un geste magnanime, l’a ramenée au deuxième, alors qu’elle avait demandé le rez-de-chaussée. Une pluie de désagréments s’abat sur le vieux sujet de sa, toujours bien sûr, très gracieuse majesté et, plutôt que de s’en prendre à Thomas Cook pour sa légèreté (ce qu’elle a fini par faire tardivement), elle a trouvé, pour le plus grand délice du Daily Mirror, le bouc émissaire idéal, les Espagnols ! Mais c’est bien sûr ! : The hotel was full of Spanish holidaymakers…why can’t the Spanish go somewhere else for their holidays? Ce qui, donc, signifie, « L’hôtel était plein de vacanciers espagnols…pourquoi les Espagnols ne vont-ils pas ailleurs pour leurs vacances ». Voilà donc le ou plutôt les coupables ces diables d’Espagnols qui se croient chez eux ma pauv’ dame ! Quelle époque ! Cette doléance surréaliste est prolongée de façon désopilante par le journal qui n’hésite pas à glisser cet incroyable intertitre She isn’t the first Brit to complain about too many Spanish guests, lisez « Elle (Freda Jackson) n’est pas la première à se plaindre qu’il y a trop de clients espagnols dans les hôtels ». Pour l’anecdote le voyagiste a finalement remboursé à Freda Jackson et son accompagnatrice 566 livres sterling sur un total de 1.133. 

Cet épisode met en lumière plusieurs faits. D’abord, et ce n’est ni un scoop ni une surprise, entre la presse tabloïde et les poubelles il n’y a guère de différences, et le Mirror, comme ses confrères, est toujours prêt à exploiter la bassesse pour l’ériger en règle de vie. Par ailleurs ce qui est arrivé à Freda Jackson (dont le Daily Mirror nous apprend par ailleurs qu’elle a voté pour le Brexit) c’est le comportement néo-colonialiste des bas-du-front qui brandissent le Brexit comme résurgence de l’empire britannique et qui, en vérité, ne fait que rappeler l’effroyable devise de l’extrême-droite britannique dans les années 1950, wogs start at Calais, dont l’équivalent sémantique, que l’on tient avec des pincettes tellement il est nauséabond, est « les bougnoules ça commence à Calais ». Que Freda Jackson ait pu faire cette constatation, vraisemblablement au premier degré (ce qui est encore plus grave), montre à quel point les faussaires et les bateleurs de la campagne du Brexit ont influencé les esprits simples et dépendants, à l’instar du Make America great again. L’Espagne, depuis les années 1960, est une destination très prisée au Royaume-Uni, puisque l’ensoleillement, sans aucune surprise, y est bien meilleur. Mais, de là à considérer que les Espagnols n’ont plus le droit d’être chez eux, il n’y a que le Brexit pour insuffler une telle horreur de pensée, qui justifie le mépris affiché partout à l’égard d’hommes, de femmes et d’enfants qui fuient la guerre, la famine et la répression et qui sont, comme le chantait Georges Brassens, accueillis à bras fermés.

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