“Première dame” : un choix sémantique triplement contestable

Depuis l’élection présidentielle, certaines gazettes qui sont à l’information politique citoyenne ce que le hamburger est à la gastronomie, nous abreuvent, faute d’analyse décente, de façon répétitive d’une expression totalement artificielle, venue d’ailleurs, des Etats-Unis précisément, « la première dame ».

Depuis l’élection présidentielle, certaines gazettes qui sont à l’information politique citoyenne ce que le hamburger est à la gastronomie, nous abreuvent, faute d’analyse décente, de façon répétitive d’une expression totalement artificielle, venue d’ailleurs, des Etats-Unis précisément, « la première dame ». C’est l’équivalent sémantique de first lady, mais, malheureusement pour les utilisateurs forcenés de cette collocation creuse, aucune réalité concrète ne correspond à ce choix, en France pas plus qu’ailleurs. La banalisation irritante de cette expression ne se fonde sur rien, si ce n’est le mimétisme lexical, et s’avère très largement réfutable à trois niveaux.

 

Politiquement tout d’abord, la « première dame » n’a aucun sens. C’est un truisme que de dire que le suffrage universel consacre le choix démocratique d’un candidat, mais pas de son conjoint ou de sa compagne. L’expression implique aussi qu’il y aurait un « premier homme » - dans cette catégorie on ne connaît que celui qui a marché sur la lune le premier, Neil Armstrong – or, il n’y a pas de « premier » dans le suffrage universel, mais un élu. Ce qui nous conduit une fois encore aux limites du système présidentiel qui privilégie un individu et non pas un groupe. François Hollande a pris des engagements qui nous préservent des insupportables écarts de son prédécesseur, mais le système demeure qui donne à ce fonctionnement un caractère théocratique. Socialement, la « première dame » est une absurdité car elle pré-suppose une hiérarchie qu’engendrerait le suffrage universel. Il n’y aurait donc plus des citoyennes et des citoyens qui votent, des électeurs et des électrices donc, mais une catégorie de « premiers » potentiels et, indubitablement, et une autre composée de « derniers », distinction qui nous amène sur un autre terrain.

 

D’un point de vue strictement linguistique, l’expression « la première dame » est l’association d’un adjectif ordinal, première, qui reflète un classement établi sur divers paramètres, et d’un nom commun, dame, tombé complètement en désuétude, parce qu’il fait référence à la féodalité et n’apparaît plus, dans le langage courant, que dans des utilisations populaires teintées d’un mélange étrange de déférence un peu gauche et d’ironie machiste (qu’est-ce qu’on lui sert à la p’tite dame ? Qu’est-ce-qu’elle fait sa dame dans la vie ?). Mis à part ces cas restreints, nul ne saurait, dans la vie courante, substituer dame à femme, sans courir le risque de se couvrir de ridicule, à moins de vouloir céder à un humour un peu pesant. Circonstance aggravante dans le cas de ce mimétisme lexical, dame ressurgit du passé comme équivalent sémantique de lady, qui est l’épouse du lord, qu’il faut prendre au sens religieux et social, le seigneur. Or le président élu n’est pas un lord, simplement un citoyen choisi par les autres pour les représenter, et, de fait, sa compagne n’est pas une lady. Ces considérations nous incitent à nous interroger sur l’inégalité des sexes induite par l’expression « première dame ».

 

Du strict point de vue de l’égalité entre hommes et femmes, cette expression est un authentique désastre puisqu’elle situe une femme dans une mise en abîme de son mari ou compagnon. Donc à travers cette expression pré-fabriquée une femme n’est plus identifiée, elle est soumise au bon vouloir du pouvoir masculin. Elle n’est plus définie en tant que telle, mais à travers son association, son mariage ou son concubinage avec un homme, ce qui est assez ahurissant. Si nous prenons l’exemple qui nous est imposé avec force, Valérie Trierweiller a eu une existence préalable. Elle n’a pas à être définie par rapport à son compagnon, elle a existé et existe seule. A-t-on jamais parlé du first gentleman pour parler de Denis Thatcher époux de l'ex-premier ministre britannique ? La réduire à la « première dame » rappelle que les femmes, ce qui semble mérovingien en 2012, n’ont obtenu le droit de voter qu’en 1947, n’ont eu le droit d’ouvrir un compte en banque, sans l’autorisation préalable de leur mari, qu’en 1967.  

En conclusion, si l’élection de François Hollande est réellement un soulagement et une source de joie et de foi en l’avenir, c’est bien la raison pour laquelle il est permis d’aller plus loin, vers un régime parlementaire représentatif de tous, vers la sixième république. L’égalité entre citoyens, entre hommes et femmes, c’est maintenant !

 

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