Pour tous ceux qui s'intéressent au football – par la loi des grands nombres, il doit y en avoir parmi les abonnés -, un (petit) mystère planait autour de Johan Cruyff, vedette incontestée du football hollandais de la fin des années 1960 à celle des années 1970. Pourquoi diable avait-il refusé de participer à la coupe du monde en Argentine en 1978 ?
Pour tous ceux qui s'intéressent au football – par la loi des grands nombres, il doit y en avoir parmi les abonnés -, un (petit) mystère planait autour de Johan Cruyff, vedette incontestée du football hollandais de la fin des années 1960 à celle des années 1970. Pourquoi diable avait-il refusé de participer à la coupe du monde en Argentine en 1978 ? Etait-ce pour refuser, en cas de victoire en finale, de cautionner, par sa présence, une dictature sanglante et de serrer la main du sinistre général Videla, chef de la junte militaire argentine, plus connu pour avoir entassé, avant de les faire disparaître, des opposants politiques dans des stades que pour y avoir assisté à des rencontres de football ? On aurait pu le penser à l'époque, puisque Cruyff était non seulement un joueur brillant et élégant, mais un citoyen lucide, qui avait refusé le contrat que lui proposait le Real Madrid, en 1973, parce que c'était le club que soutenait Franco, pour finalement choisir le F.C. Barcelone. Etait-ce en raison d'un différend financier, lié aux choix des sponsors de la coupe du monde, avec la fédération hollandaise de football ? L'intéressé était l'objet de beaucoup de convoitises à l'époque, puisqu'il était en pleine gloire, après avoir gagné la coupe d'Europe des clubs, actuelle Champions'League, en 1966, 1971 et 1973 avec l'Ajax d'Amsterdam et après avoir atteint la finale de la coupe du monde de 1974, perdue face à l'Allemagne, pays organisateur. Cruyff n'avait jamais répondu à toutes ces questions, laissant la porte ouverte à toutes les hypothèses.
Le voile est désormais levé et le scoop est dû à Radio Catalunya, dont Cruyff était l'invité hier. C'est ce que rapporte Graham Keeley, correspondant du Guardian en Espagne, dans l'édition du 17 avril. Trente après, Cruyff a révélé que s'il avait refusé de participer à la coupe du monde 1978, c'est parce que lui, sa femme et ses trois enfants avaient été agressés, ligotés, par plusieurs individus dont le but était de les kidnapper et des les rançonner. Le joueur hollandais a indiqué, sans donner de précisions apparemment, qu'il avait réussi à s'échapper et à donner l'alerte. C'était la fin de l'année 1977. Pendant quatre mois la famille Cruyff fut sous protection policière permanente. Le traumatisme engendré par cette affaire conduisit Cruyff à considérer qu'il y avait des choses plus importantes que le football, notamment la sécurité des siens, et à refuser de participer à la coupe du monde avec la sélection hollandaise et à quitter Barcelone la même année.
Le Guardian rappelle fort utilement, pour qui l'aurait oublié, qu'en 1972 onze athlètes israéliens furent pris en otage lors des jeux olympiques de Munich, puis tués lors d'une tentative de libération plus que confuse ; qu'en 1974 Patty Hearst, héritière d'un empire de presse américain, fut kidnappée et détenue pendant plusieurs semaines ; qu'en 1975 Peter Lorenz, candidat à la mairie de Berlin, et Hanns Martin Schleyer, industriel allemand, furent également enlevés et rançonnés ; et qu'enfin en 1977 le chef des démocrates-chrétiens italiens, Aldo Moro, fut retrouvé mort après une détention de 55 jours par les Brigades Rouges.
Le contexte et l'expérience vécue expliquent, a posteriori, la décision de Cruyff. En revanche, qu'il ait attendu trente ans pour s'exprimer demeure un mystère, d'autant qu'il s'est installé en Catalogne dans le courant des années 1980.