Mali, les militaires exécutants de la volonté populaire ?

La communauté internationale condamne unanimement le coup d'Etat des militaires au Mali au nom du droit. Toutefois, n'ont-ils pas relayé les revendications anciennes de la population ? Sous peine d'un nouvel échec, la Cédéao devrait éviter de s'enfermer dans l'application du droit sans tenir compte de la réalité.

COUP D’ETAT AU MALI : LES MILITAIRES,

EXECUTANTS DE LA VOLONTE POPULAIRE ?

Au nom du droit et de la légitimité constitutionnelle, l’Union africaine, la CEDEAO, les pays voisins, la France, l’Europe, les Etats Unis, la Russie, tout le monde… ont condamné unanimement le coup d’Etat mené par des militaires et l’arrestation du Président de la République du Mali, Ibrahim Boubacar Keita IBK, et de son premier ministre, Soumeylou Boubèye Maïga, le 18 août 2020.

Dès le lendemain, la CEDEAO suspend le pays de ses membres tandis que tous les pays de la zone ferment leurs frontières avec le Mali et suspendent leurs échanges financiers avec le pays. Elle appelle également à la libération immédiate des personnalités arrêtées et réclame le rétablissement du président, démissionnaire malgré lui. Le 20 août, l'organisation annonce l'envoi d'une délégation dans le pays.

Tels sont les faits de ces derniers jours. Mais pour les comprendre, il est bon de les mettre en perspective en remontant quelques mois et, même années, en arrière.

Le lundi 27 juillet, après plusieurs tentatives infructueuses, un sommet virtuel exceptionnel avait réuni les quinze présidents de la CEDEAO en vue de résoudre la crise politique et sociale qui ébranlait le Mali depuis le début juin dont l'élément déclencheur avait été la tenue des élections législatives des 13 et 19 avril, objet de fraudes massives en faveur des élus du parti présidentiel selon l'opposition. « On a connu les blanchiments d'argent, maintenant on assiste à des blanchiments de voix » s'est indigné l'Imam Mahmoud Dicko, leader de l'opposition.

En effet, tout s’est précipité quelques semaines plus tôt : « Le vendredi 5 juin 2020, les Maliens sont descendus par milliers sur la place de l’indépendance au centre de Bamako. Au son des sifflets, des vuvuzelas et d’une fanfare, les manifestants ont repris en chœur les slogans scandés par un speaker perché sur une estrade : « IBK démission ! IBK dégage ! ». Cette injonction, adressée au président malien Ibrahim Boubacar Keïta, a été formulée à l’initiative d’une nouvelle coalition qui regroupe un large pan de l’opposition politique du pays, de l’influent imam Mahmoud Dicko et son mouvement religieux le CMAS, au militant anticorruption Clément Dembélé porté par le mouvement de la société civile Espoir Mali Koura (EMK), en passant par le Front pour la sauvegarde de la démocratie (FSD)»[1].

En fait, si le mouvement du 5 juin-Rassemblement des Forces Démocratiques a coalisé le mécontentement des populations, celui-ci était entretenu depuis des années à la fois par l’insécurité au centre et au nord du pays avec les attaques jihadistes et, surtout, les massacres interethniques (peuls-dogons) dont celui d’Ogossagou le 23 mars 2019 où quelque 179 personnes avaient été massacrées dont des femmes et des enfants, et par la crise économique et une corruption générale dont le fils du Président[2] est l’une des figures. Les jeunes en particulier, dont les moins de 15 ans représentent la moitié, sont à la pointe de la révolte. Les manifestants du 5 juin reprochaient pêle-mêle à IBK une « gouvernance chaotique », une « gestion catastrophique de la crise multidimensionnelle au Mali ; atteinte à l’intégrité du territoire ; détérioration sans précédents des services sociaux ; paupérisation croissante des populations laborieuses ; gabegie financière ; corruptions… ». Deux leaders se détachaient : Mahmoud Dicko, ancien proche du Président mais devenu son plus farouche opposant : imam de la mosquée de Badalabougou à Bamako, d'obédience salafiste quiétiste, il se présente comme un sunnite et récuse le terme de wahabite ; « Clément Dembélé, enlevé en pleine rue par la direction générale de la sureté de l’Etat, puis interrogé pendant quinze jours dans des conditions extrajudiciaires sur une suspicion de complot contre le Président : « Cette manifestation est un droit constitutionnel, affirme-t-il. Il faut montrer au régime l’exaspération du peuple malien. L’insécurité a doublé, il y a des combats quotidiens au nord et dans le centre, plus de 250 milliards sont détournés par la corruption, il n’y a plus d’opportunité de travail et cela pousse les Maliens à émigrer. Nous ne pouvons plus attendre 2023 et la fin du mandat du président, il doit partir maintenant »[3]. Les organisateurs appelaient IBK à démissionner au plus tard ce vendredi à 18 heures, sinon « le peuple souverain en tirera toutes les conséquences », précisait la déclaration finale du rassemblement.

Le 10 juillet, une troisième manifestation contre le Président, la pire depuis 2012, a mal tourné : en trois jours d’émeutes on a relevé 23 morts à la suite desquels le mouvement 5 juin-RFD a déclaré une trêve jusqu’au 3 août.

Pour tenter une médiation entre le pouvoir et l’opposition, la CEDEAO a donc envoyé une mission de conciliation conduite par l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan. Il était accompagné par le ministre nigérien des Affaires Étrangères, Kalla Ankourao, président du Conseil des ministres de la CEDEAO, le président de la Commission de la CEDEAO, Jean-Claude Kassi Brou, le Commissaire aux Affaires Politiques, Paix et Sécurité de la CEDEAO, le Général Francis Behanzin, le président de la Cour constitutionnelle du Togo et son homologue du Bénin.

Ce qui ressort des médiations de la CEDEAO, c’est que, défenseuses du droit constitutionnel, elles se sont présentées comme des soutiens inconditionnels du Président Ibrahim Boubacar Keita, sourdes aux revendications de la population qui demandait justement sa démission. Evidemment, ces positions opposées et irréconciliables se sont soldées par un échec. D’où l’enthousiasme et les acclamations populaires en faveur des militaires quand ils ont arrêté et renversé le Président. Ceux-ci ont en quelque sorte réalisé et mis en œuvre le vœu profond de la population qu’elle même était incapable de réaliser contre des forces de l’ordre soumises au pouvoir. En ce sens, même s’ils ont objectivement violé le droit, je ne leur donnerais pas forcément tort et je soutiendrais plutôt leur initiative : à la différence de la CEDEAO et de ses missionnaires, eux ont su écouter la voix du peuple malien et y répondre.

Sans doute, un coup d’Etat militaire reste un mal en lui-même, donc condamnable. D’autant que cela donne un mauvais exemple dont on a vu les effets néfastes dans trop de pays, en Afrique en particulier. Mais que faire contre des Présidents qui, objectivement, méprisent et maltraitent leur peuple qui n’a pour toute défense que le droit de manifester, lequel est souvent limité, voire interdit, ou réprimé ? L’autre solution serait de les éliminer par un tyrannicide, c'est-à-dire l’assassinat « d'un gouvernant ou d'un dirigeant qui a abandonné son rôle de meneur et protecteur de ses gouvernés pour devenir un despote ou un criminel»[4] ; cause qui a été défendue comme légitime par des moralistes depuis l’antiquité grecque jusqu’aux temps modernes dont cette phrase attribuée à Thomas Jefferson : « L'arbre de la liberté doit être revivifié de temps en temps par le sang des patriotes et des tyrans ». Mais, vu les protections dont ils s’entourent, ce n’est pas chose aisée…

Maintenant, au Mali, reste à savoir ce que les militaires envisagent de faire du pouvoir qu’ils ont pris : vont-ils le transmettre le plus vite possible, comme ils l’ont laissé entendre, à des personnalités civiles ? Par voie d’élection ? Ou par désignation ? Comment vont-ils traiter les anciens tenants du pouvoir ?

D’autre part, comment les auteurs du coup d’Etat eux-mêmes seront-ils traités ultérieurement par les futurs dirigeants : comme des violeurs de la constitution du Mali ? Ou des bienfaiteurs du peuple ?

C’est là qu’il faut se rappeler ce vieil adage médiéval de droit qui donne à penser: « Summum jus, summa injuria ». Qu’on peut traduire à peu près : le droit poussé à l’extrême devient la pire injustice.

Jean-Louis Marolleau

 

[1] Le Monde Afrique 5 juin.

[2] Les dernières vidéos de son fils, Karim Keïta, en train de danser et de boire du champagne en Espagne, ont nourri l'écœurement des manifestants. Le 13 juillet, il a fini par démissionner de son poste de président de la commission Défense de l'Assemblée nationale. Le Parisien 23 juillet 2020.

[3] Le Monde Afrique 5 juin.

[4] Wikipedia.

 

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