Dans un récent article du journal Le Monde, Pour la refondation de « Charlie Hebdo », on pouvait lire ceci :

« Surtout, nous refusons que ceux qui ont dit et écrit « Je suis Charlie » se réveillent demain matin avec la gueule de bois des illusions souillées, et constatent que leur confiance et leur attente ont été trahies. »

J'avoue que cette sirupeuse résolution m'a rendu perplexe, à tel point que, pour la qualifier (qualification qui rejaillira inévitablement sur ses auteurs), les premiers adjectifs qui me sont venu à l'esprit ont été « idiote » et « mégalo ».

Comment, en effet, répondre simultanément aux attentes de TOUS ceux qui ont dit « Je suis Charlie » ?
Pour ne s'en tenir qu'aux huiles (comme les quatre personnes dont les noms suivent, qui défilaient à Paris le 11 janvier, d'où leur surnom), comment va faire Charlie pour ne trahir ni la « confiance » de Sergueï « Charlie » Lavrov, le ministre russe des des Affaires étrangères, ni celle de Petro « Charlie » Porochenko, le président ukrainien ? Comment nos héros vont-t-ils réussir à se concilier les confiances respectives de Mahmoud « Charlie » Abbas, le président palestinien et de Naftali « Charlie » Bennett, le suave ministre israélien de l'Économie qui n'a, comme il l'affirme lui-même, « aucun mal à tuer des Arabes » ? Les voies du nouvel œ-cucul-ménisme sont décidément bien mystérieuses.

Mais l'objectif de ce billet était surtout d'examiner ladite sirupeuse résolution du point de vue de quelques sans-grades, ces anonymes qui constituaient le gros des troupes du 11 janvier, celles et ceux qui, plusieurs jours avant, avaient fait leur, sans arrière-pensée, le slogan « Je suis Charlie », sans se préoccuper plus avant du contenu du journal, mais juste parce qu'on n'assassine pas un journaliste dans une société démocratique.
Alors que la résolution précitée laisse entendre que la rédaction de Charlie va en quelque sorte les récompenser pour cette BA,
(pour éviter qu'ils ne « se réveillent avec la gueule de bois des illusions souillées »), le journal vient de nous gratifier de deux articles aussi péremptoires que pleurnichards : je sais de première main qu'ils ont écœuré un certain nombre de ces anonymes qui vivent aujourd'hui quelque chose comme un lendemain de cuite, Charlie manquant ainsi clairement l'objectif de récompense énoncé, si tant est que celui-ci était sincère.

Passons sur l'invraisemblable bigoterie de ces articles comparant Freud et Lacan à Copernic, Darwin et Einstein, alors qu'on avait cru comprendre que Charlie n'aimait pas la bigoterie en général (à croire que certains bigots sont plus fréquentables que d'autres…).
Passons sur l'incroyable fermeture d'esprit du journal qui se croit ouvert, mais qui, malgré toutes les avancées de la connaissance, continue de rabâcher imperturbablement les mêmes rengaines éculées.

DÉNI(S) de RÉALITÉ

Cette fois, l'auteur de l'article est un psychanalyste lacanien, Yann Diener. Il exerce dans une institution pour enfants… et il se livre ici à une description décomplexée et quasi idyllique de la situation actuelle de la prise en charge pédo-psychologique française tout en feignant de s'alarmer des menaces que constituent les timides tentatives de remise en cause de l'hégémonie de la psychanalyse dans un certain nombre de pratiques.

Est-ce la psychanalyse ou le lacanisme ou les deux qui expliquent qu'il tienne des propos dissociés à ce point de toute réalité ? Car dans le même temps où il affirme qu' « on » ne fait plus qu'évaluer au lieu de « pratiquer », il pratique lui-même des séances courtes… qui n'ont jamais été évaluées.
Bien sûr, il ne voit pas où est le problème, obnubilé par les recommandations de bonnes pratiques de la Haute Autorité de Santé (HAS). Où va-t-on, en effet, si on ne peut plus pratiquer des actes non évalués et non conforme au code de déontologie médicale révisé (qui exige des prescriptions et des interventions en accord avec les données actualisées de la science), contre l'avis de parents qui n'en veulent plus et avec l'argent du contribuable, en rond ?

CONFLIT D'INTÉRÊTS ?

Les anonymes ont exprimé leur déception, parfois leur dégoût devant un tel dogmatisme. En reprenant des morceaux de leurs colères, j'ai pondu ces quelques lignes en italiques qui ne dépareraient pas un Charlie Hebdo réellement soucieux de donner l'exemple en matière d'esprit critique, ce qui reste un vrai boulot et ne saurait se réduire à la régurgitation des dogmes des années 80 transfigurés en idées humanistes.

« Le travail en CMP ne devrait plus s'apparenter à de l’exercice illégal de médecine et, pour ne cautionner ni détournement de fonds publics, ni escroquerie en bande organisée, les soignants devraient cesser de déplorer et, bien au contraire, se réjouir que ces actes illégaux se réduisent.
Accessoirement, comme il est clair que les CMP sont encoredes repaires de psychanalystes, il faudrait dans un premier temps cesser de cracher sur les parents qui l'affirment.
Le problème des CMP, c'est que même si les intervenants ne sont plus des « psychanalystes » au sens formel du terme, ils en sont forcément imprégnés : l'idéologie psychanalytique imprègne la psychiatrie de secteur depuis des décennies. Il faut déployer une énergie folle pour faire sortir une équipe de ces trajectoires qui sont devenues des automatismes, souvent bien renforcées par les plus âgés que l'on respectera tantôt pour leur expérience, tantôt par économie d'énergie. L'approche psychanalytique a permis à la psychiatrie de secteur de tenir malgré son côté totalement inopérant, ceci pour une bonne raison : cette approche est confortable pour les soignants, sur les plans physique et émotionnel notamment. Bizarrement, ce sont les soignants qui sont au centre de la prise en charge, pas les patients. Il est finalement rare de trouver des professionnels qui soient véritablement « au service » des patients, qui donnent véritablement de leur personne pour les aider. Le psy moyen, dès qu'il se sent un peu trop investi, se réfugie derrière les barricades rassurantes des théories freudo-lacaniennes (le patient veut-il vraiment aller mieux ? C'est la faute de sa mère qui l'empêche d'avancer). Il met tout en échec, avec un petit jeu de mot en prime etc. Il n'est pas étonnant de constater une telle résistance au changement avec un fonctionnement aussi confortable et ancré. »

Voilà ce que pourrait écrire un Charlie Hebdo - libre à la rédaction de copier-coller - s'il laissait la rubrique à un auteur sans conflit d'intérêts (ce concept dont Charlie est si friand dans d'autres domaines). Évidemment, Yann Diener, ce serait moins œ-cucul-ménique. Mais plus conforme à ce qu'on attendrait d'un journal qui prétend combattre les culs-bénits. Et la sirupeuse résolution aurait soudain un air moins hypocrite.

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