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Billet de blog 18 nov. 2013

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FRANÇOISE DOLTO, AU-DELÀ DE LA LÉGENDE (I sur IV)

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I. Une autobiographie réelle ou fantasmée ?

Cette série de billets a pour objectif de rendre compte de l'ouvrage de Didier Pleux Françoise Dolto, la déraison pure.
Docteur en psychologie du développement et spécialiste des questions d'éducation, Didier Pleux avait déjà publié, en 2008, un ouvrage consacré à Françoise Dolto (Génération Dolto). Celui-ci proposait une analyse critique des théories et méthodes prônées par celle qui est encore largement considérée dans l'hexagone comme « la » référence en matière d'éducation.
Dans l'ouvrage présent, Didier Pleux reprend en partie cette analyse tout en cherchant à déterminer les sources des ces théories. Celles-ci pourraient amplement s'expliquer par l'histoire réelle de Françoise Dolto ; et s'il faut ici insister sur le mot « réelle », c'est surtout parce qu'il existe d'énormes distorsions entre la narration autobiographique de Françoise Dolto et la réalité. Distorsions que Didier Pleux met à jour et explique : dans ce premier billet [1], nous allons en détailler quelques unes et examiner les explications qu'en donne l'auteur [2].
D'ÉNORMES DISTORSIONS ENTRE LA NARRATION AUTOBIOGRAPHIQUE ET LA RÉALITÉ...
Dans le premier chapitre intitulé « Dolto ou le mythe de l'enfance malheureuse » [3], Didier Pleux s'est attaché à comparer les ouvrages autobiographiques de Françoise Dolto (Enfances (1986) et Autoportrait d'une psychanalyste (1989)) avec sa correspondance (Lettres de jeunesse – 1913-1938, paru en 2003).
Il établit ainsi une longue liste d'exemples où des différences flagrantes apparaissent entre les deux ouvrages autobiographiques (notées respectivement (1986) et (1989) dans la suite de ces billets) et le recueil de correspondance : l'exercice est cruel pour notre héroïne, puisque nous pouvons postuler (et Didier Pleux ne s'en prive pas) que la réalité se trouve bien davantage décrite par les lettres, « écrits à l'état brut, sans aucune modification ou commentaire (p. 22) », que par les ouvrages autobiographiques que Françoise Dolto écrivit à la toute fin de sa vie.
Ainsi peut on lire dans (1989) que la jeune Françoise Marette (nom de jeune fille de Françoise Dolto) fut « prise dans le tourbillon d'événements des plus dramatiques - guerre, deuils, névrose familiale -, (…) que la psychanalyse (…) fut pour elle une question de vie ou de mort symbolique » [4].
Et que, par exemple, la mort de son oncle Pierre, lorsqu'elle a 8 ans, aurait été traumatisante pour l'enfant qu'elle était.
Or la correspondance ne mentionne à l'époque que les frasques et les désobéissances d'une petite Françoise un peu « reine » que ses parents ne savent pas trop comment élever, le ton des lettres, parentales en l'occurrence, restant toujours « sympathique » et « emphatique ». Didier Pleux rappelle qu'« il y aurait eu traumatisme si la mort avait été cachée ou si elle s'était sentie responsable de quoi que ce soit dans cette fin tragique (p. 25)» : ce ne fut clairement pas le cas.
La correspondance laisse apparaître que, plus tard (entre l’âge de 17 et 25 ans environ), Françoise Marette « profite pleinement de la vie (p. 29) » dans un milieu très aisé : certaines lettres révèlent plutôt l'itinéraire d'une enfant gâtée [5], y compris par ses propres parents, même s'il est vrai que ces derniers se sont d'abord opposés à sa volonté d’entreprendre des études de médecine (« Le plus étrange, c'est qu'aucun courrier de Françoise ne signe une révolte contre cette décision parentale (p. 29) »), avant de l'accepter.
Non seulement la correspondance ne dépeint nullement une Françoise Marette traumatisée, mais bien plutôt un épisode où elle a dû traumatiser l’homme [6] avec lequel elle s’est fiancée, à 25 ans, pour pouvoir « sortir » (sortir seule était sans doute difficile pour une jeune fille dans la France, même urbaine, de 1933) et qu'elle éconduira six mois plus tard.

Et on ne trouve pas davantage, dans la correspondance, de trace d'une « fâcherie de quasiment huit années (1933-1941, NDLR) » que Françoise Dolto évoque dans (1986).
… EXPLICABLES PAR UNE VISION BIAISÉE PAR LA PSYCHANALYSE...
A mesure qu'il expose ces distorsions, Didier Pleux distille, pour les expliquer, un certain nombre de remarques bien senties qui sont autant de critiques de la psychanalyse. De la psychanalyse comme théorie, aussi bien que de la psychanalyse dans laquelle Françoise Marette s'engage pour huit ans en 1933, sur les conseils de son père maurassien [7] et pour surmonter sa dépression due à la culpabilité qu'elle éprouve après avoir « trompé beaucoup de monde et surtout ce fiancé si épris d'elle (p. 31) ».
On peut lire ainsi, p. 31, qu'« au lieu d'être l'analysante qui comprend les conséquences émotionnelles issues d'un comportement « léger » (je m'engage, me fiance et arrête quand bon me semble... L'autre n'existe pas !), elle devient l'adepte des hypothèses théoriques de son analyste [8]. La réalité, une fois de plus, n'intéresse pas la cure analytique. Françoise Marette en déduira au contraire que le problème n'est pas elle-même, mais sa relation toxique à sa mère et, bien sûr, la personnalité trouble de son père qui l'empêche, lui aussi, d'« être » à part entière. »
Notons que Didier Pleux ne sous-entend guère que Françoise Dolto a introduit sciemment des éléments « distordants » pour tromper le lecteur et embellir son histoire. Il évoque plutôt « l'endoctrinement (p. 39) » que constitue l'analyse dont les dogmes l'ont conduit à opérer un tri particulièrement sélectif de données doublé d'une sorte de délire interprétatif pour réécrire sa vie.


… ET QUI NOURRISSENT À LEUR TOUR DE NOUVELLES THÉORIES CONTESTABLES...
Cet endoctrinement, qui a persuadé Françoise Dolto que « l'amour des parents n'est jamais positif (et) n'est que le règlement de comptes de pathologies inconscientes (p. 39) », sera a son tour en grande partie à l'origine des théories « doltoïennes » sur l'éducation ; Didier Pleux en rappelle quelques uns avant de les gratifier des critiques qu'il méritent :
- tout silence concernant la sexualité peut causer des dommages irrémédiables (p. 40)
- la responsabilité de mes actes est à l'extérieur de moi-même (« locus of control externe ») : le dogme le plus irrationnel de la psychanalyse (p. 41)
- les parents ne doivent pas contrarier l'ordre de la nature (p. 48)
sans oublier le sexiste :
- il faut savoir que tout travail scolaire fait avec une mère féminise un enfant (p. 53)
et l'adhésion sans réserve de Françoise Dolto à la très controversée théorie (d'origine psychanalytique) de l'attachement (pp. 55-56).
Didier Pleux conclut ce chapitre en déplorant que « Françoise Dolto ne semble appréhender son enfance et sa vie de jeune fille que sous le regard de sa propre analyse avec Laforgue ; elle ne voit plus la réalité telle qu'elle était, mais les effets délétères hypothétiques que ses nouvelles croyances lui dictent. (pp. 56-57) » Selon elle, « l'éducation « réelle » est inutile puisque la problématique psychique est ailleurs ».
Nous verrons dans un prochain billet comment elle a appliqué ses théories dans sa propre famille.
Notes :
[1] D'autres suivront, consacrés à d'autres distorsions : on verra par exemple si les principes éducatifs de Françoise Dolto sont efficients et si elle-même les mettait en œuvre.
[2] Cette mise à jour n'est pas un exercice futile : une part non négligeable du crédit accordé à Françoise Dolto et à ses théories repose sur le fait qu'elle aurait surmonté, grâce à la psychanalyse et à sa personnalité, les effets délétères d'une éducation particulièrement traumatisante.
[3] L'ouvrage en comprend quatre.
[4] Il semble que pour beaucoup d'analysé-e-s, analystes ou analysant-e-s, affirmer que « la psychanalyse m'a sauvé la vie » soit une sorte de passage obligé. Ils omettent même, la plupart du temps, de préciser « symbolique » : voir par exemple ici.

[5] Alors que (1986) affirme « je n'avais presque rien pour vivre... », la correspondance nous apprend qu'elle détient, à 28 ans, … des obligations boursières !
[6] S'il est vrai que les bourreaux peuvent, semble-t-il, être largement aussi traumatisés que leurs victimes, on ne peut pour autant assimiler ceux-ci à celles-là.

[7] C'est ce père qu'elle dépeindra plus tard comme tyrannique qui a lui-même conseillé à sa fille d'entreprendre une psychanalyse !

[8] Celui-ci n'est autre que René Laforgue dont Wikipedia nous dit qu'il fut une «  figure de référence française de la psychanalyse jusqu'en 1945, date à laquelle il devient un personnage controversé en raison des rapports qu'il a entretenus, et poursuivis pendant la guerre, avec Matthias Göring (psychiatre allemand qui milite contre la « psychanalyse juive », et cousin de Hermann Göring) : entre 1940 et 1942, Laforgue souhaite l'aryanisation à outrance des professions psychothérapiques françaises, c'est-à-dire le renvoi des Juifs, au plan des personnes, et l'élimination de l'influence juive, au plan idéologique. » Nous verrons dans le billet III que Françoise Marette, devenue Dolto en 1941, fera pour le moins preuve de légèreté durant l'Occupation, même si ses autobiographies tentent de réécrire son histoire...

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