Charlie Hebdo et la psychanalyse : entre gêne et censure... (2 – des courriers indésirables ?)

Dans mon article précédent Charlie Hebdo et la psychanalyse: entre gêne et censure..., je parlais de lettres dont je savais qu’elles avaient été envoyées au journal.
Ce dernier, que beaucoup de gens considèrent sans doute comme ouvert d’esprit et « cool » (et qui se voit certainement lui-même ainsi) n’a pas jugé bon d’en publier une seule. Peut-être allait-il le faire ultérieurement, mais comment le savoir alors qu’il n’a pas jugé bon, non plus, à ma connaissance, de répondre à ses correspondants, ne serait-ce que sous la forme d’un simple accusé de réception. Alors que les lettres en question étaient dépourvues de toute attaque personnelle et provenaient parfois de personnes "attachées" au journal.
Aussi, pour une information plus exhaustive, je rends publiques les lettres de celles et ceux qui m’ont donné leur accord. Vous trouverez ainsi, pour le moment, les courriers de :

  1. Paul Broussous
  2. votre serviteur, Jean-Louis Racca
  3. Magali Pignard
  4. Carole Contaud
  5. « Mère Cassandre »
  6. Nicolas Gauvrit
  7. Richard Monvoisin

Pour l'instant, les numéros ne sont pas "clicables", mais ça ne saurait tarder...

 

1. Lettre de Brigitte Axelrad, auteure de Les ravages des faux souvenirs (désormais traduit en anglais) et dont on peut lire une interview dans le magazine « Sciences Humaines » :
XXX, le 19 décembre 2011

Cher Antonio Fischetti,

J’ai lu attentivement votre article du 14 décembre « Bettelheim has been ».

N’étant pas parmi vos fidèles lecteurs/trices, je suis allée faire un tour sur le Web pour identifier votre plume et j’ai eu tout le plaisir de lire votre CV dont j’extrais ci-dessous une phrase :

« Pour entrer le plus tard possible dans ce qu’on appelle le monde du travail, Antonio reste le plus longtemps possible à la fac, ce qui le mène à un doctorat d’acoustique […] »

La lecture de votre texte m’a convaincue que votre diplôme d’acoustique ne semblait pas avoir aiguisé votre oreille et que vous manifestiez une surdité étonnante au problème de fond sur lequel vous avez choisi d’écrire. À moins qu’on vous l’ait imposé ? Dans un cas comme dans l’autre, à votre place, je me serais mieux documentée et j’aurais essayé de discerner l’enjeu d’une telle affaire.


Après avoir campé le sujet de votre article, le film de Sophie Robert, « Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme », et la plainte de trois des psychanalystes interviewés par elle, tous trois appartenant à l’École de la Cause freudienne, pilotée par Jacques Alain Miller, gendre de Jacques Lacan et époux de Judith Lacan, sa fille, vous glissez froidement sur l’une des énormités proférées par eux à propos des « autistes [qui] s’enferment dans une bulle à cause d’une mère trop froide ou trop envahissante ». Puis vous évoquez la révolte des parents d’autistes « qui n’en peuvent plus d’être culpabilisés ». Comme on les comprend, n’est-ce pas ?

Et c’est là que votre rhétorique atteint les sommets…

En effet, vous passez rapidement sur ce que « montrent de nombreuses recherches, à savoir que l’autisme est associé à des anomalies cérébrales et génétiques », ce qui est tout de même capital, pour stigmatiser ce que vous appelez le « dogmatisme de certains psy ». De qui parlez-vous ? Des « psy » psychanalystes qui se battent farouchement pour que la psychanalyse ne soit pas une science et que les programmes d’inspiration cognitivo-comportementales ne soient pas développés en France ou des « psy » qui veulent au contraire que les recherches scientifiques progressent afin que le syndrome autistique ne soit plus étiqueté « psychose », comme le soutiennent la majeure partie des psychanalystes, et que les enfants qui en sont atteints puissent bénéficier de l’aide nécessaire pour pouvoir vivre le mieux possible en société ? À cet égard, avez-vous entendu, dans « Le MUR », l’un de ces trois psychanalystes qui portent plainte affirmer avec fougue :

« Dans le monde francophone, l’envahissement par les techniques cognitivo-comportementales est un envahissement nouveau, récent, mais très présent, actuellement. La Psychanalyse se bat contre cet envahissement, n’est-ce pas ? Un certain nombre de collègues spécialement Jacques Alain Miller ont pris la tête de cette lutte, de ce combat. D’autres aussi, dans d’autres mouvements. C’est un combat très important pour maintenir vivante la dimension de la subjectivité, c’est-à-dire des singularités de chaque sujet par rapport à cette idée comportementale du réglage par case.»

Vous parlez ensuite de « troisième voie », qui selon vous serait la « réconciliation » entre la psychanalyse et les neurosciences, sans vous poser la question de savoir si ce n’est pas une impasse, alors que ce qui est en jeu, c’est le sort de tant d’enfants et de personnes atteintes d’autisme et les progrès pas à pas de la connaissance de ce trouble.

Pris par un élan de générosité déplacé parce que non scientifique, alors que la question de l’autisme est une question d’abord et avant tout scientifique et humaine, vous parlez de « réconcilier les deux grilles de lecture » - eh oui, c’est tout simple, n’est-ce pas ? Il suffit d’un tiret entre « neuro » et « psychanalyse », et le tour est joué - et d’une « guerre des tranchées ». Superbe image, s’il en est ! Vous savez bien que la mémoire collective a retenu l’horreur d’une « guerre des tranchées » et vous comptez sur cette trouvaille pour faire « tilt » dans l’esprit de vos lecteurs, qui reposeront leur journal en disant : « C’est vrai, comme c’est honteux toutes ces disputes, si ces gens-là pouvaient enfin s’entendre au lieu de s’accrocher les uns et les autres à leur petit bout de terrain ! ».

Vous êtes pétri de bonnes intentions, ce qui pourrait être louable, mais est-ce ainsi qu’on éclaire l’opinion ? Il s’agit ici, dans cette affaire, du « Mur », de l’autisme, et du procès intenté à la réalisatrice du film, Sophie Robert, non seulement d’une question scientifique et humaine, d’une question d’honnêteté intellectuelle mise à mal par certains, mais encore de la liberté d’expression que des gens comme vous devraient défendre avec ardeur et intelligence, en connaissance de cause.

Cordialement,

Brigitte Axelrad

2. Lettre de Paul Broussous, qui se présente lui-même :
Paul Broussous

Maître de Conférences en Mathématiques

Université de Poitiers

Ancien élève de l'ENS Ulm

Poitiers, le 16 décembre 2011.

Cher Antonio Fischetti,

je suis un fidèle lecteur de Charlie et je lis vos brèves scientifiques avec intérêt chaque semaine.

Je fais partie des sceptiques de la psychanalyse. Sceptique au sens scientifique ou zététicien du terme. Je grimaçais un peu en lisant les éditos de Val, truffés de références psychanalytiques, et j'essayais de faire preuve d'un grand sens d'ouverture d'esprit en découvrant des interviews de la très freudienne Elisabeth Roudinesco dans mon Journal. Bref, il faut accepter que chaque point de vue s'exprime librement dans un journal indépendant.

Mais j'ai lu votre brève sur l'affaire du « Mur » de Sophie Robert avec consternation. Deux choses m'ont choqué.

1) Vous devriez vous renseigner un peu sur la neuropsychanalyse, qui pour moi est un faux nez pour tromper son monde. La neuropsychanalyse ne sauve pas la psychanalyse de ses difficultés épistémologiques quant à son fondement scientifique. La psychanalyse n'est pas une science, elle n'est pas éprouvable, falsifiable au sens de Popper. C'est une parapsychologie populaire comme une autre, qui doit son succès à tout un concours de circonstances, au charisme de son fondateur et, en France, à l'influence du populaire Gourou Lacan dans le milieu des sciences humaines. Vous pouvez la mélanger avec un peu de science, ça n'y changera rien. J'aimerais que vous soyez conscient de ce fait.

2) Parler de « guerre de tranchées » pour désigner l'affrontement entre les parents d'autiste et certains « psys » n'est pas approprié. Ces parents n'attaquent pas la psychiatrie française pour des raisons idéologiques. En personnes responsables et informées sur ce qui se fait ailleurs dans le monde, ils demandent que leurs enfants soient traités de façon humaine, par des méthodes efficaces et éprouvées.

Nombre de psychanalystes, parce qu'ils sont intimement convaincus que leur discipline est un rempart contre la barbarie du monde post-moderne, qu'elle est la caution humaniste de la psychiatrie, pratiquent dans les faits une arnaque intellectuelle. Celle-ci consiste en le raisonnement suivant :

«C'est vrai notre discipline a fait des erreurs, la science a fait des progrès, mais il faut conserver notre approche car c'est la seule à traiter l'humain de façon intègre et respectueuse ».

Or ceci est de la désinformation et de l'escroquerie intellectuelle dans les faits. C'est une réaction corporatiste de pratiquants d'une discipline remise en question et donc en danger.

Charlie est laïque , sans publicité, indépendant des puissants, c'est pour cette raison que je le lis chaque semaine. Je vous demande donc de respecter cette indépendance d'esprit, cette « laïcité ».

La parapsychologie qu'est la psychanalyse relève de l'intime conviction, d'une pratique de sphère privée, qui n'a pas sa place dans la psychiatrie publique française.

Bien cordialement ,

Paul Broussous

3. La mienne (mail envoyé à la rédaction de CH, le 16 décembre)…

Cher Antonio Fischetti,
je voudrais vous exprimer ma consternation suite à votre article du 14 décembre.
Article lamentable en soi, mais encore plus lamentable parce que publié sous la rubrique "Science".
Vous devriez lire quelques pages de votre prédécesseur Guillaume Lecointre pour avoir une idée de ce qu’est la science ; et vous verriez que des notions comme le syncrétisme et l'œcuménisme lui sont étrangères.
Cela nous aurait peut-être évité votre honteuse promo pour la neuro-psychanalyse, cette énième tentative du milieu psychanalytique pour sauver sa discipline de plus en plus discréditée scientifiquement.
C'est quoi d'autre la neuro-psychanalyse ? Sur quel bilan, quels résultats, quelles études, quelles preuves est-elle assise ? Où, ailleurs qu'en France, lui trouve-t-on des supporters ?
Quelle pitié de voir Charlie reprendre cette idée cul-cul-la-praline de « (réconciliation) des deux grilles de lecture » !
Regardez ce que ça donnerait dans d'autres domaines :
1. tenir compte de la théorie de l'évolution... et, néanmoins, considérer que le créationnisme peut être utile.
2. tenir compte de la chimie... et, néanmoins, considérer que l'homéopathie peut être utile.
3. tenir compte de l'astronomie... et, néanmoins, considérer que l'astrologie peut être utile.
Lire ce genre d'âneries dans Médecines Douces, Se Soigner Au Naturel, Alternative Santé, etc. passe encore... Mais dans Charlie...
Affligé de voir que dans un journal qui a promu et promeut peut-être encore la doctrine "ni dieu, ni maître", votre bigoterie lacanienne contamine votre approche de la science,
affligé de voir que dans un journal qui vient de souffrir physiquement d'une épouvantable tentative d'atteinte à la liberté d'expression, vous n'ayez pas un mot pour condamner cet aspect-là dans l'attitude des psychanalystes envers Sophie Robert,
dans l'attente de votre reconversion dans la rubrique « masque et la plume », « œcuménisme », « se soigner par la force de la pensée » ou quelque chose comme ça,
bien tristement,

Jean-Louis Racca (38119 Pierre-Châtel)
NB : si la science et la recherche sont pour vous autre chose que l’exégèse de textes sacrés, peut-être serez-vous sensible à ce courrier (rendu public) :
Courrier du Professeur Thomas Bourgeron à Sophie Robert
Directeur du département de Neuroscience de l' Institut Pasteur
Directeur de l'unité " Génétique Humaine et Fonctions Cognitives"
Professeur à l'Université Paris diderot
Chère Sophie Robert,
J’ai visionné votre film « le mur ». Actuellement, au niveau international, la recherche sur l’autisme regroupe plusieurs disciplines comme la psychiatrie, la neurobiologie, et la génétique. Cette approche de l’autisme, fondée sur des données scientifiques, a permis de faire des avancées importantes qui devraient, nous l’espérons, améliorer le diagnostic, les soins et l'intégration des personnes avec autisme.Concernant la génétique, les résultats récents montrent : #1. qu’il existe des gènes associés à l’autisme. #2. que ces gènes sont actuellement regroupés dans deux grandes voies biologiques qui modulent la formation des connections neuronales (les synapses).
Je suis accablé par bon nombre des propos tenus au cours de ce reportage. En particulier, le détournement de résultats scientifiques comme « les anticorps maternels » et le « placenta paternel » est consternant. Tout mes collègues étrangers, qu’ils soient psychiatres, neurobiologistes ou généticiens, et qui ont pu voir votre film grâce aux sous titrage sont scandalisés. Je sais que vous êtes attaquées en justice et je peux vous assurer que l’immense majorité de la communauté
internationale qui travaille sur l’autisme pourra vous soutenir le cas échéant.
Les attaques que vous subissez doivent être très éprouvantes mais je sais aussi que vous recevez un très grand nombre de soutiens car votre film a permis de témoigner sur la situation des familles touchées par l’autisme en France. Sachez que je suis aussi à votre côté.

Thomas Bourgeron

4. Réponse de Magali Pignard : Bonjour  Je suis maman d'enfant autiste  j'ai lu avec consternation l'article ( 14 décembre ) de Antonio Fischetti  Vous parlez de guerre de tranchée sans une seconde vous demander d'où vient cette guerre.  Voila les faits :  - L'approche psychanalytique de l'autisme est invalidée par la communauté scientifique internationale.  - Seule cette approche est reconnue par l'état Français, et encensée par des journalistes ( scientifiques ?) comme vous.  - La psychanalyse est exclue de l'autisme dans tous les pays civilisés ( sauf la France )  - La France a 40 ans de retard / autres pays en matière de prise en charge des personnes autistes  ( pointée régulièrement du doigt par le CCNE, condamné par le conseil de l'europe en 2004 etc...)  Je suis désolée, mais quand un professionnel se rend compte que son approche est invalidée, et dangereuse car conduisant à de la maltraitance ( pas de traitement pour un autiste = mal traitance ) , il doit se former aux approches qui ont fait preuve de leur efficacité et qui sont régulièrement évaluées.  Se former ou passer la main.  Vous parlez de neuropsychanalyse ( spécificité franco française ?)...bref : comment continuer à faire de la psychanalyse en faisant croire qu'on s'intéresse aux neurosciences...  ou comment continuer à se rendre presentable .  La neuropsychanalyse est une non-science.  C'est l'art de ne prendre que les exemples qui vont dans le sens de la théorie posée à l'avance, tout en écartant les exemples la contredisant. •En gros en neuropsychanalyse: un seul exemple permet de valider la théorie•Et en science : un seul contre exemple permet d'invalider la théorie Impossible de faire coïncider les deux. Ce que vous faites est grave : vous contribuez à la désinformation du public, en faisant croire que la guerre vient des parents. mais non elle ne vient pas des parents : la guerre vient de professionnels haut placés visiblement incompétents qui refusent d'admettre leur incompétence, qui continuent envers et contre tout ce qui se fait dans le monde entier à affirmer que l'autisme est une psychose etc...savez vous que la France est la risée des autres pays ? Je crois bien que vous ne contribuez pas à changer cela, bien au contraire.  En fait j'ai bien envie de faire traduire votre article et de le diffuser aux états unis...( ils nous suivent et le film sera montré à la prochaine conference internationale de l'autisme à Philadelphie )  Vous vous pensez libre "ni dieu ni maître"...mais vous êtes finalement très conformiste.  Devoué à la psychanalyse ( ou neuropsychanalyse ce qui est pareil )  Magali Pignard 5. Réponse de Carole Contaud: En tant que maman d’un petit Joaquim, 5 ans, diagnostiqué autiste il y a deux ans, je me permets d’apporter des précisions sur l’article d’Antonio Fischetti autour de l’affaire opposant Sophie Robert et les trois psychanalystes qui la poursuivent en justice afin d’interdire la diffusion de son documentaire, « Le Mur, la Psychanalyse à l’épreuve de l’autisme » (CH du 14 décembre).  M. Fischetti insiste, à juste titre d’ailleurs, sur la culpabilisation exacerbée qu’exercent les thérapeutes d’obédience psychanalytique à notre encontre, culpabilisation qui se retrouve dans de nombreux commentaires rapportés dans le documentaire « litigieux ».  Mais je regrette que vous ayez omis de préciser à quoi est due cette culpabilisation, ni ses conséquences du point de vue des thérapies que ces psychanalystes proposent.  Ces derniers rejettent en bloc les découvertes scientifiques récentes sur les causes neurologiques de l’autisme, pourtant admises par l’ensemble de la communauté internationale et par l’OMS, et considèrent que l’autisme est une psychose causée par une mauvaise relation à la mère.  Conséquences de cette définition erronée de l’autisme, la prise en charge que propose la psychanalyse est totalement inadaptée et ne permet à nos enfants aucune progression, que ce soit au niveau éducatif (en Grande-Bretagne, 70% des enfants sont scolarisés en milieu ordinaire, en France, ce pourcentage tombe à … 20% !), au niveau de l’acquisition de l’autonomie, du langage et des capacités motrices. Sans même parler de leur insertion sociale…  Il existe des prises en charge qui ont fait leurs preuves, partout dans le monde, mais ces dernières ne parviennent pas à s’imposer en France où, malgré nos efforts pour les faire connaître, la thérapie de type psychanalytique est trop souvent imposée, que ce soit dans les CMP, les IME, les hôpitaux de jour et les instituts spécialisés.  La « guerre de tranchées » que M. Fischetti évoque à la fin de son article est une guerre spécifiquement « franco-française » et explique nos 40 ans de retard par rapport au reste du monde dans la prise en charge de l’autisme.  C’est pour cette raison essentiellement que nous nous mobilisons pour soutenir Sophie Robert contre la menace de censure qui pèse sur son documentaire."

6. Réponse de "Mère Cassandre" :

 

maman d'enfant autiste Monsieur, décidément vous êtes le deuxième journaliste à qui je me sens le devoir de répondre car dans votre article datant du 14 décembre 2011 concernant le procès intenté à Sophie Robert par trois psychanalystes de l’Ecole de la Cause Freudienne, vous énoncez des « propositions » tout à fait fantasques. Je ne sais si c’est par un manque de temps ou un manque de courage mais vos propositions sur le thème de « Je réconcilie tout le monde » sont pour le moins aberrantes. Quand vous dîtes : « Pour autant, le dogmatisme de certains psys doit-il conduire à rejeter toute approche psychanalytique ? », je me demande si nous parlons bien des mêmes « psy ». Ceux du documentaire ? Ceux qui occupent les postes clés de la santé mentale en France ? Quand vous dîtes « psy », il serait bon de préciser si vous parler de « psychologues », « psychiatres » « psychanalystes » ou encore « psychiatres psychanalystes »…. C’est totalement flou, les différences sont énormes et les conséquences aussi. Le « dogmatisme », monsieur, n’est pas un terme qui appartient à la science et à la recherche car celles-ci sont toujours en constante évolution et n’émettent que des hypothèses qu’elles valident ou non par la suite en fonction des résultats obtenus. En conséquent, vous comprendrez aisément qu’une « troisième voie » telle que vous la désignez comme « la neuro-psychanalyse » est donc un non-sens et votre idée de « réconcilier les deux grilles de lecture » concernant la prise en charge de l’autisme est parfaitement scandaleuse. Le fait que les parents ne soient pas la cause du handicap de leur enfant et le fait de tenir compte des troubles cérébraux (encore que, il faudrait préciser de quels troubles cérébraux nous parlons) me paraît tout juste évident. En revanche, considérer que la psychanalyse puisse être utile dans le cadre de la prise en charge d’un trouble tel que celui du spectre autistique est parfaitement insensé. Qu’elle apporte du bien-être à des adultes consentants et demandeurs de ce type de thérapie est une chose bien différente et nous ne sommes pas dans ce débat qu’on veut bien vous faire croire. Nous ne faisons pas le procès de la psychanalyse dans l’absolu et nous sommes encore moins dans une « guerre de tranchées ». Là n’est pas le sujet. Le problème est bien plus grave, monsieur Fischetti, et le seul moyen d’ « ouvrir l’horizon » de nos enfants atteints de ce handicap est le suivant : diagnostics précoces posés par des thérapeutes reconnaissants la CIM10 et par conséquent prises en charges immédiates adaptées à chaque profil.

 

Voilà l’horizon pour lequel je me bats. Il me semble plus que légitime.

 

7. Courrier de Nicolas Gauvrit : Paris, le 18 décembre 2011 Cher Antonio Fischetti, Vous avez récemment écrit dans Charlie Hebdo un court article prônant la réconciliation entre psychanalyse et neuroscience. Vous vous faites ainsi le relais de la dernière ligne de défense psychanalytique. La même institution psychanalytique attaque la science et refuse ses méthodes d’un côté – en la taxant d’inhumaine, en l’accusant de considérer l’homme comme une vulgaire machine – et revendique de l’autre le droit à être considérée comme scientifique. Douloureux grand-écart intellectuel.Je comprends bien que, pétri de psychanalyse, vous ayez du mal à la rejeter d’un bloc. Cela vous place dans la situation délicate de celui qui veut défendre deux idées contradictoires dans le même temps. La solution œcuménique semble alors s’imposer…Il est vrai que dans l’ensemble de la théorie psychanalytique il y a des choses bonnes à prendre. Certains troubles peuvent évidemment provenir de la chose sexuelle. Nos pulsions nous sont parfois inconscientes. Les parents ont un poids important dans la construction de l’individu, etc.Mais ce qu’il y a de bon à prendre est déjà repris par la science. Les psychologues d’aujourd’hui (en France du moins) ont été largement formés à la psychanalyse, et connaissent les théories. Lorsqu’ils deviennent scientifiques – c’est-à-dire optent pour une approche et une méthode scientifiques – certains commencent alors à tester expérimentalement les hypothèses psychanalytiques. Quelques-unes sont justes et sont automatiquement incorporées au corpus de la psychologie scientifique. D’autres sont fausses ou pas encore testées, et elles sont rejetées ou mises en quarantaine.Il reste néanmoins que les approches psychanalytiques et scientifiques sont totalement incompatibles. Ce qui fait la spécificité de l’approche psychanalytique contredit la méthode scientifique. L’institution psychanalytique refuse par principe l’approche scientifique et préconise de s’en tenir à l’exégèse des textes fondateurs (pour ne pas dire sacrés) et à « l’observation clinique participante », ou pour les plus ambitieux à l’élaboration de théories spéculatives supplémentaires.En science, une théorie avérée qui contredit la précédente aboutit à une révolution scientifique, et la science change de cap. En psychanalyse, une nouvelle théorie aboutit à un schisme : On n’a pas alors un changement de direction, mais une psychanalyse de plus. Ce que proposent les tenants de la neuro-psychanalyse, c’est simplement de reprendre une série de résultats scientifiques qui ne sont pas en contradiction avec la psychanalyse pour appuyer leur théorie. Pourtant, de tous les résultats utilisés par les psychanalystes que j’ai vu passer, aucun de démontre que la psychanalyse a raison contre la science, ne fût-ce que sur un point mineur. Simplement, ces résultats ne remettent pas en cause la psychanalyse, ce qui prouve seulement que la psychanalyse a raison quand elle dit comme la science.Vous pourriez me répondre que les psychanalystes sont capables de changer, d’adopter dorénavant une posture scientifique. Certains d’entre eux pourraient alors se lancer dans l’expérimentation, tester honnêtement leurs spéculations. Rejeter celles qui ne collent pas à la réalité, confirmer les autres. Ils aboutiraient alors… à la psychologie scientifique qui fait ça depuis un certain temps déjà ! Pour le dire plus brutalement : un psychanalyste peut certes avoir une approche scientifique, mais alors il n’est plus psychanalyste, il est psychologue [1]. Ce qui est scientifiquement vérifié dans la psychanalyse n’est pas spécifique à la psychanalyse. Les scientifiques sont pragmatiques, et intègrent les faits d’où qu’ils viennent (même s’il leur faut parfois un peu de temps…).L’aspect thérapeutique de la parole libérée a été testée et validée (avec toutefois des discussions encore vives). Elle n’est plus spécifiquement psychanalytique. La réaction de déni lors d’un traumatisme est connue et étudiée par la psychologie scientifique, elle n’est pas spécifiquement psychanalytique. L’importance du sexuel dans la formation de certains troubles est reconnue, et n’est plus spécifiquement psychanalytique. Que reste-t-il alors de spécifique à la psychanalyse ? Celles de ses affirmations que la science réfute ou ne peut vérifier : l’idée que tout trouble est d’origine sexuelle (pour le Freudisme), la notion de refoulement, l’idée que l’inconscient est un autre moi à l’intérieur de soi, etc.Vous avez donc raison au fond : il faut réconcilier la psychologie scientifique (ce qui inclut la neuropsychologie) et la psychanalyse (débarrassée des affirmations fausses ou pour le moment hypothétiques). Touillons tout cela, appliquons la méthode scientifique, et nous obtenons pour notre plus grande joie la psychologie scientifique !Bien cordialement, Nicolas Gauvrit [1] Je fais le même genre de réponse à ceux de mes amis qui défendent l’islam ou le catholicisme en disant que les croyants peuvent être éclairés. Ils me citent régulièrement des « musulmans » non homophobes, qui veulent « remettre le Coran dans son contexte historique » et ne pas prendre au pied de la lettre les « ordres d’Allah ». Ou alors des « catholiques » tout aussi tolérants. Je réponds alors qu’on peut certes se dire catholique et penser que le Pape est un vieux chnoque sénile, considérer que la Bible est une œuvre de fiction et que la « vierge Marie » n’était pas vierge – à supposer que Jésus ait bien existé. Mais alors, on n’est plus catholique !

 

8. Courrier de Richard Monvoisin :

 

Salut Antonio,

je suis bien embêté. Je dissonne cognitivement, si tu me passes l'expression Je me rappelais un enquêteur scientifique qui avec l'ami Lecointre faisait des encarts science fleuris et politiques. Je me rappelle tes enquêtes sur les sectes, pas très fouillées, mais qui avaient le mérite de fournir du matériel pédagogique.

Puis je t'ai entendu sur la Tête au carré, exemple d'émission "au corps mou", sans colonne vertébrale épistémologique, ou on peut rencontrer aussi bien d'excellents chercheurs que d'authentiques cancres comme Elisabeth Roudinesco, Daniel Sibony, etc. Je me suis dit que tu ne devais pas t'y trouver à ton aise.. mais en fait, ça semble aller. Tes chroniques sont de moins en moins subversives, de plus en plus molles. Mais ton dernier article dans Charlie m'a fait tomber de ma chaise !
je cherche depuis 10 ans ce qu'il y a à sauver sur le plan scientifique de la psychanalyse, et je ne trouve pas. Politiquement encore moins, tant la "théorie" elle-même est sexiste, homophobe, archaïque et moraliste. Elle est l'inverse de ce que Charlie fut quand je le lisais chaque semaine, quand j'allais à la fac.
Et toi, tu arrives les deux pieds dans le même sabot, proposant une troisième voie "concordiste" pour sauver la psychanalyse ? Mais pour sauver quoi ?
Pour le coup, tu n'es pas prudent. Tu veux sauver l'art de la parole dans l'acte thérapeutique ? ok, mais ce n'est pas de la psychanalyse, ça.
Tu veux éviter des dérives de détection de criminels-nés ? Fort bien, mais fais-le bien sans recourir à un corpus qui rejoindra dans les années qui viennent le grenier des théories mortes, à côté de la phrénologie et la morphopsychologie.
D'un coup, tu rejoins les concordistes, ceux qui tortillent pour faire coller la géophysique au déluge qui emporta Noé, ceux qui frétillent comme l'UIP pour faire fitter cosmologie et Intelligent Design. Cette stratégie très connue, souvent l'un des derniers recours, est le scénario de "réconciliation" (si tu veux en savoir plus, ici, 4.4.4.1 Concordisme et Overlapping Magisteria)
Alors si tu as le temps, explique-moi ce que tu veux sauver dans la psychanalyse qui vaille que d'obscurs Bettelheimiens et autres Lacaniens continuent à mettre une chape de plomb sur l'autisme en France. En attendant, il n'y a guerre des tranchées que dans ton esprit. La réalité est plus simple : l'occupation d'un privilège intellectuel sur un domaine de la connaissance par un corps auto-coopté sans corpus véritable. Ça s'appelle une domination de classe intellectuelle, et ça c'était ton job de le défoncer et non de renvoyer dos-à-dos les pseudo-protagonistes à la façon de ces analystes de couples qui renvoient dos-à-dos la compagne avec un coquard et le type avec les poings en sang.

Si tu n'y vois pas d'inconvénient, on va peut-être de prendre ton article comme exemple de rhétorique fallacieuse sur cortecs.org
A bientôt Antonio.

Voilà, pour le moment. D'autres suivront bientôt. Bonnes lectures !

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