Pour un soutien franc et massif à Serge Letchimy

 

Rappelons, pour ne pas être accusé de sortir les phrases de leur contexte, les propos exacts de Claude Guéant, tenus le samedi 4 février, devant les étudiants de l’UNI réunis à l’Assemblé Nationale : « Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique… »

Si le Ministre avait employé les termes de « valeurs morales », ou d’ « idéaux politiques », qui aurait trouvé à y redire ? Qui, aujourd’hui, dans notre société, pourrait sérieusement remettre en cause les trois piliers de la devise républicaine ? Qui pourrait, sérieusement se faire l’avocat de la tyrannie, ou le propagandiste affiché de la haine sociale ou ethnique (même si l’on sait que celle-ci se murmure volontiers, y compris dans les couloirs et les antichambres du pouvoir…) ?

Mais il a employé le terme de « civilisations », et c’est là tout le problème… Car le terme recèle une redoutable ambiguïté, qui se révèle selon qu’on passe de son emploi au singulier à son emploi au pluriel : la civilisation s’oppose à la barbarie, en cela elle est universelle, constituant un état supérieur de l’humanité ; les civilisations, quant à elles, se développent dans l’histoire comme des entités singulières, enracinées dans la durée, pouvant même être confrontées au sentiment de leur propre disparition : « Nous autres civilisations, savons que nous sommes mortelles… », a pu écrire Paul Valéry. Mais il subsiste toujours, dans ce second niveau de sens, une trace du premier : la tentation a pu en effet être grande de hiérarchiser les civilisations en fonction de leur « degré de civilisation »… On pensait cependant que cette tentation avait fait long feu et qu’elle avait été abandonnée, au fil de l’affirmation politique de l’idée républicaine d’égalité, et par la diffusion, depuis les années 50, d’un relativisme anthropologique, que le Ministre attribue à la gauche, alors qu’il fut en France lancé avec force par Claude Lévi-Strauss (dont on ne peut dire qu’il était politiquement marqué très à gauche…), dans un texte fondateur, Race et histoire

De deux choses l’une : soit l’inculture le dispute à la bêtise, comme semblerait le laisser penser le suivisme béat, en cette affaire, de l’ineffable Arno Klarsfeld, et ses propos souffriraient d’une erreur lexicale malencontreuse. On ne peut alors que rappeler, devant une telle bévue, cette formule que l’on attribue à Albert Camus pour résumer sa pensée : « mal nommer les choses contribue au malheur du monde… ». Soit il croit à ce qu’il a dit, et on est fortement tenté d’y souscrire, en sachant que ces formules sont dues à la plume du philosophe Yves Roucaute, cet ancien homme de gauche passé au néo-conservatisme, qui fut pourtant élevé dans ce pays des Cévennes qui dut subir un jour les dragonnades de la France « civilisée » du « grand roi » Louis XIV… Il faut alors le prendre au mot. Comment ne pas lire dans ce discours un revival de l’idéologie coloniale la plus rance, qui reprend allègrement du service en ces temps préélectoraux ? Car quelle est la civilisation à laquelle il se réfère ? C’est bien évidemment la sienne, la nôtre, la civilisation occidentale, européenne, française, selon le degré d’inclusion qu’on lui attribue.

Face à ces mots, un député a eu le courage de se lever, et d’affirmer haut et fort que la coupe était pleine. Rappelons, là encore pour serrer au plus près la vérité des faits, les paroles qu’il a prononcées. S’élevant contre une « France obscure qui cultive la nostalgie » de la colonisation, il a poursuivi, parlant des propos tenus par le Ministre de l’Intérieur :

« Non, M. Guéant, ce n'est pas “du bon sens”, c'est simplement une injure qui est faite à l'homme. C'est une négation de la richesse des aventures humaines. C'est un attentat contre le concert des peuples, des cultures et des civilisations. Aucune civilisation ne détient l'apanage des ténèbres ou de l'auguste éclat. Aucun peuple n'a le monopole de la beauté, de la science du progrès ou de l'intelligence. Montaigne disait “chaque homme porte la forme entière d'une humaine condition”. J'y souscris. Mais vous, M. Guéant, vous privilégiez l'ombre. Vous nous ramenez, jour après jour, à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial. Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? La barbarie de l'esclavage et de la colonisation, était-ce une mission civilisatrice ? ».

C’est alors que le premier ministre a commencé à se lever et à quitter l’hémicycle, suivi par les députés de la majorité, dans un brouhaha qui a couvert les dernières paroles du député, qui évoquait cette « autre France, celle de Montaigne, de Condorcet, de Voltaire, de Césaire ou d’autres encore, une France qui nous invite à la reconnaissance, que chaque homme… », le Président de l’assemblée suspendant alors la séance. Incident grave, qui n’avait pas de précédent connu depuis… 1898, c’est-à-dire depuis l’affaire Dreyfus !

Des excuses ont été exigées de la part du député, et du groupe parlementaire socialiste, alors qu’un vent médiatique commençait à se lever, parlant d’un « dérapage », qui, même pour Libération, effacerait celui de Guéant… Bref, pour beaucoup de commentateurs, Serge Letchimy aurait franchi une limite et, par son allusion au nazisme, il bloquerait le débat, provoquant un effet de « sidération »… En témoigne l’insistance de David Pujadas, lors de son entretien avec François Hollande, le soir du 7 février, demandant à son interlocuteur : « Est-ce que vous approuvez les propos de Serge Letchimy ? » et reposant trois fois cette question sous des formes différentes (« Donc, vous ne les désapprouvez pas ? » ; « Il n'a pas été trop loin ? »),

Or Serge Letchimy ne fait que reprendre, sous une forme finalement édulcorée et même respectueuse, ce qui avait déjà été exprimé en 1950, dans le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, son prédécesseur à la mairie de Fort de France, qui avait si magistralement, dans une prose fulgurante, démonté les prémisses coloniaux de l’avènement du nazisme… Il vaut la peine de refaire surgir in extenso cette lave incandescente du passé où l’on voudrait la contenir, alors qu’elle garde encore  toute sa puissance pour rendre compte de la manière dont ce passé a constitué notre présent :

« Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a au Viet Nam une tête coupée et un œil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent.

Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets. On s'étonne, on s’indigne. On dit : « Comme c’est curieux ! Mais, bah ! C'est le nazisme, ça passera ! » Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c'est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c'est du nazisme, oui, mais qu'avant d'en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l'a supporté avant de le subir, on l'a absous, on a fermé l'oeil là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il sourd, qu'il perce, qu’il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il le vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d'Afrique.

Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu'une nation qui colonise, qu'une civilisation qui justifie la colonisation - donc la force - est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment…

Chose significative : ce n'est pas par la tête que les civilisations pourrissent. C'est d'abord par le cœur ».

Et dire que ce texte fut mis au programme du baccalauréat en 1994, sous le Ministère de François Bayrou, qui fut obligé de le retirer au bout d’un an, sous la contrainte d’Alain Griotteray et  des ultras de la droite ! Ce qui n’a pas empêché le pouvoir d’organiser une célébration nationale au Panthéon en l’honneur de Césaire, une fois celui-ci disparu, événement qui prend une tournure  de farce lorsqu’on se rend compte qu’on s’est empressé d’oublier la teneur de son œuvre… On pourrait dire la même chose de Claude Lévi-Strauss, considéré comme un  « trésor national » à l’époque de son centenaire, et dont on foule aujourd’hui au pied l’enseignement…

 Il n’est sans doute pas indifférent que Serge Letchimy soit, après que Césaire l’a été pendant un demi-siècle, député de la Martinique,  issu de ces Antilles que la France a enfanté dans la douleur sans borne de l’esclavage. Et qu’elle doit aujourd’hui reconnaître, dans la parole que ces « vieilles colonies » lui adressent. Une civilisation qui a produit la traite négrière et l’esclavage, qui a ensuite produit la Shoah, n’a pas à se draper dans une quelconque supériorité, et n’a surtout pas à donner de leçon… On lui conseillerait plutôt de faire profil bas, et de la jouer modeste ! Ce n’est pas là se complaire dans la haine de soi ou dans le « sanglot de l’homme blanc », car ce n’est surtout pas occulter  les grandeurs de la civilisation européenne, dont on sait qu’elle a donné au monde les Lumières, qu’elle a permis l’avènement de la pensée critique, qu’elle a vu l’affirmation de la démocratie politique, la promotion de l'égalité hommes-femmes… Mais c’est ne pas oublier que chaque civilisation, la nôtre comme les autres, a son côté obscur, et c’est, précisément, croire dans le même mouvement que chacune peut, aussi, accéder à ces valeurs universelles.

Quel député, dans l’hémicycle peut se targuer d’avoir été un personnage de roman ? C’est pourtant le cas de Serge Letchimy, l’urbaniste du roman de Patrick Chamoiseau, Texaco.  « Foudroyé » d'une pierre dès son entrée dans le quartier d’habitat précaire qui porte ce nom, il n'est pas « le Fléau », « l'ange destructeur » de la mairie moderniste que les habitants redoutent, mais il va se révéler leur futur sauveur…méritant le surnom messianique de « Christ », que lui donne le « marqueur de paroles » qu’est le romancier. C’est peut-être une part de ce personnage qui l’inspirait, lui donnant le souffle de dire "non" à des paroles intolérables qui venaient d’être prononcées, restaurant du même coup l’image que la France, et la République, peuvent donner au monde.

Oui, il faut soutenir, de manière franche et massive, Serge Letchimy.

 

 

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