Notre-Dame: déjà la course des donateurs

J'apprends à l'instant qu'après M. Pinault et ses cent millions, M. Arnault en promet deux cents. Les enchères sont ouvertes.

J'apprends à l'instant qu'après M. Pinault et ses cent millions, M. Arnault en promet deux cents. Est-ce décent ?

La souscription nationale, avant même d'être ouverte, est déjà préemptée par ceux qui font tout ce qu'ils peuvent pour accaparer richesse après richesse, et ce par tous les moyens qui leur permettent d'échapper à l'impôt autant que possible. On discute en ce moment de savoir à quelle proportion les dons seront exonérés d'impôt : 80,  90 % ?

Notre Dame est un miroir de l'histoire de France, un chef-d'oeuvre d'architecture médiévale, un lieu de recueillement muet et agnostique, une oeuvre littéraire, une prière à Marie, une somme théologique, le lieu de la conversion de Claudel, ou simplement un espace de promenade enchantée dans le double déambulatoire du choeur ; chacun peut y trouver quelque chose qui élève l'âme. Et pour cela, chacun peut contribuer selon ses moyens à sa restauration. Mais les marchands en font déjà un objet de convoitise et de prestige. Je pense à ce beau texte de Marx, dans les Manuscrits de 1844 :

Ce qui grâce à l’argent est pour moi, ce que je peux payer, c’est-à-dire ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Ma force est tout aussi grande qu’est la force de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles – à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l’argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l’argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur, l’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l’argent m’évite en outre la peine d’être malhonnête ; on me présume donc honnête; je suis sans esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ?

On peut rajouter : je suis cupide à milliards, mais grâce à mes dons, je peux m'acheter une générosité hors du commun... Que vaudra en comparaison le don d'une pauvre veuve (Marc, 12, 38-44) ?

Et pendant tout ce temps-là, de la souscription à l'achèvement des travaux de restauration, que vont devenir tous les petits bâtiments, pauvres et modestes en comparaison de l'orgueilleuse architecture d'une cathédrale magnifique, mais combien précieux, et qui année après année, s'effritent et se perdent dans les gravats de l'indifférence des pouvoirs publics ? Ce sont ces oeuvres-là, ces petits hôtels particuliers de La Chaise Dieu, cette ferme franc-comtoise toute recroquevillée sous son toit, ce calvaire  au croisement perdu d'un chemin creux, ce lavoir communal où l'eau rêve encore au drap lessivé, cette grange à la charpente étourdissante de virtuosité où viennent se loger les oiseaux de la nuit ou du jour, ou encore tel escalier grinçant à balustres en chêne arraché sans ménagement, mais encore telle forêt entrain de devenir la proie d'investisseurs cupides, qui consolent de l'impermanence des choses, enracinent dans l'être et insufflent la force de résister aux faux-prophètes du progrès. Que vont-elles devenir ? Si Notre Dame a encore son manteau, on peut souhaiter qu'elle prenne sous sa protection ces oeuvres injustement méprisées.

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