De l'adaptation des réseaux sociaux dans la gestion émotionnelle des attentats de Paris

Tout le week-end, j’ai été mal à l’aise avec les développements récents proposés par Facebook et disponibles dès - ou presque - les premières victimes annoncées des attentats de Paris vendredi soir, à savoir le signalement « vous êtes en sécurité » et « modifier temporairement votre avatar ».

Je n’étais pas capable de mettre des mots, apaisés, derrière ce ressenti. Ce soir, je pense avoir compris ce qui me gênait : 1) Le timing : Facebook était prêt, on n’attendait qu’une nouvelle crise pour mettre en application les nouveaux développements 2) Les conséquences que pourraient induire ces développements sur nos comportements…

Avec ces derniers évènements tragiques, on peut noter que Facebook a intégré la normalité du risque terroriste pour la convertir en de nouvelles fonctionnalités. Le réseau social peut désormais animer la gestion « émotionnelle » de la crise en temps réel. Nous pouvons rassurer nos amis, nous sommes saufs… Nous pouvons témoigner notre compassion en affichant en surimpression de notre avatar ce fameux drapeau tricolore bleu-blanc-rouge…

Entre janvier et novembre 2015, Facebook a pensé des réponses à ce que la société civile « globale » - via les réseaux sociaux - avait inventé et propagé de façon virale avec son « Je suis Charlie ». Marquer son indignation, sa tristesse, sa colère était alors un acte propre, spontané, individuel dans un collectif virtuel. Un acte indivisible en quelque sorte… Aujourd’hui on cherche à « privatiser » cet élan. En proposant des options à la manifestation de son émotion, Facebook en réduit la spontanéité, « collectivise » l’expression d’une souffrance là où elle devrait s’exprimer dans sa diversité. On vous invite à marquer votre compassion, on a même prévu comment la manifester… avec des codes et des réflexes communautaires (dans une approche anglo-saxonne finalement très réductrice et mal adaptée à notre société), par la surimpression d’un drapeau national…  Est-ce seulement ce que nous voulions exprimer ? Peu importe, il n’y à qu’à cliquer… La possibilité du « pouvoir » remplace la question du « vouloir ». Je ne doute pas que d’autres options auront été développées pour les prochains drames de Noël ou du printemps 2016.

Certains diront que ces nouvelles fonctionnalités sont utiles. C’est une façon de voir les choses. Pour ma part, je suis très inquiet car elles sont le marqueur supplémentaire d’une société en voie d’anesthésie. On nous confisque progressivement les outils et les espaces de réflexion par le développement d’une pensée main stream omniprésente et, désormais, on essaie de nous confisquer le droit de comprendre nos émotions, de les exprimer aussi librement et intuitivement qu’elles jaillissent de nous. Moins de pensée, et demain moins d’instinct… Que restera-t-il à nos sociétés démocratiques ? Avec des têtes anesthésiées, on pouvait encore espérer sur la réaction de survie - autonome et réflexe - de corps pouvant, à tout moment, mettre le feu aux poudres de cervelles engourdies… Mais là, il va se jouer gros…

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