Les français pris au piège de l'ethno-centrisme ?

Montage réalisé par Ahmad Nabaz (16 novembre 2015)

Lundi 16 novembre dernier, au matin, j'ai découvert ce montage sur le compte Instagram d'une personne que je suis depuis quelques mois. La violence et la puissance de cette image m'ont interpellé. Pour m'assurer des intentions de l'émetteur, j'ai cherché à mieux comprendre qui se "cachait" derrière ce compte et qui était Ahmed Nabaz, l'auteur du montage. En gros, je voulais savoir si cette image - à caractère évidemment politique - était de nature propagandiste ou artistique...

Le montage : quelles intentions ?

Le compte Instagram serait celui d'une jeune femme turque vivant - a priori - à Istanbul. Elle serait professeur de turc. Ahmed Nabaz serait un artiste kurde (Kurdistan, Irak) émergent et connu pour des montages photos subversifs, pour l'essentiel de dictateurs du Moyen-Orient et de chefs d'Etat (USA, Russie) posant devant des scènes de guerre où les populations civiles sont massacrées... Son propos apparaît anti-militariste. Il devrait prochainement exposer à Saabat gallery dans le nord est de l'Angleterre. Ces deux personnes ont la trentaine et semblent évoluer dans les milieux culturels de leurs pays respectifs, la Turquie pour la première et le Kurdistan pour le second...

Sauf contre-sens majeur de ma part, ce montage ne serait donc pas de la propagande islamiste. Sur le compte Instagram, l'image est accompagnée d'une citation en anglais attribuée à Victor Hugo : "If a man has his throat cut in Paris, it's a murder. If 50,000 people are murdered in the East, it is a question." Je n'ai pas réussi à retrouver la source de cette citation et j'aurais aimé m'assurer de sa validité pour écarter définitivement toute manipulation possible... En poursuivant les recherches sur ce montage et cette citation, je me suis aperçu qu'à défaut d'être viraux ils commençaient chacun à circuler dans les réseaux sociaux et forums au Moyen-Orient, auprès d'un public jeune a priori connecté et modéré...

La force de l'image

La crainte d'un "slogan islamiste" écartée, je peux me réconcilier avec la très forte impression ressentie à la première vue, à savoir :

  • ce bleu-blanc-rouge, c'est deux façons de voir le même drame, celui qui se joue sur les plages grecques ou en terrasses à Paris, celui d'un terrorisme international dont les populations civiles sont les premières victimes, indistinctement, indirectement ;
  • l'effet de zoom renforce la compréhension d'un drame tout à la fois local et global. Qu'on soit sur un plan large (Moyen-Orient) ou un plan resserré (Paris), du local au global, du global au local, la conclusion est la même : la peine, la souffrance, l'injustice ;
  • le passage progressif d'un bleu-blanc-rouge finalement "peu perceptible", car on ne voit que le corps allongé, vers les couleurs du drapeau tricolore français, largement diffusé ces derniers jours, c'est s'interroger sur les différences de traitement médiatique qui sont accordées au même drame, l'idée d'un deux poids deux mesures dans l'expression de la solidarité internationale, sans parler des réponses politiques associées...

Ce montage exprime tout à la fois du problème dans sa dimension géopolitique. Et ce qu'il suggère pour l'avenir est inquiétant lorsqu'on analyse le traitement réservé par les médias (à de très rares exceptions près) et les réseaux sociaux à propos des attentats de Paris. Pour moi, l'initiative de Facebook de faire apparaître le drapeau tricolore en surimpression sur les avatars est désastreuse et risque d'avoir des impacts négatifs durables auprès de la jeune génération du Moyen-Orient.

Un rendez-vous manqué avec la jeune génération connectée du Moyen-Orient ?

De ce qu'on peut lire dans les réseaux sociaux et/ou les forums là-bas, surtout chez la nouvelle génération hyper connectée (dont les deux acteurs présentés plus haut), je retiens :

  • le sentiment de forte inégalité dans le traitement - unilatéral - de l'émotion : non seulement l'émotion ne peut se décliner qu'au bleu-blanc-rouge (pas d'autre automatisation possible) après les attentats de Paris, mais surtout l'émotion ne pouvait pas se décliner avant le 13 novembre lorsque les pertes étaient régulièrement moyen-orientales... Inévitablement, on fait apparaître une échelle de valeur dans le drame, dans l'équivalence des vies humaines, dans la gestion de l'émotion et le Moyen-Orient n'est pas reconnu ;
  • le sentiment d'injustice et d'humiliation (cf. point plus haut) ;
  • le sentiment d'éternelle arrogance des sociétés occidentales (cf. premier point) dont les étendards rappellent de tristes souvenirs, qui font toujours l'ordre économique et organisent désormais la gestion de l'émotion internationale ;
  • la perte des illusions d'un monde globalisé, certes, mais multi-culturel, partagé et connecté où chaque société pourrait coexister. Les réseaux sociaux (dont Facebook) avaient jusqu'à présent été les outils libérateurs qui connectaient le Moyen-Orient et l'Occident dans un même élan de liberté. Et là, Facebook les laisse tout simplement au bord de la route...

Le risque de l'ethno-centrisme

Imaginons un peu la violence que ces sentiments peuvent représenter pour des populations civiles (principalement la jeunesse connectée) qui se sont soulevées et sont mortes pour abattre des régimes dictatoriaux, pour moderniser des Etats, et qui aspirent aujourd'hui à plus de liberté dans des régimes non démocratiques et doivent affronter chaque jour l'Etat Islamique... Et qui en retour observent les vieux mécanismes se reproduire... Nous pourrions vivre un moment historique où la Génération Bataclan (ce qui ne veut pas dire grand chose du reste...) rencontre la génération connectée et libérale des pays du Moyen-Orient, dans une même douleur partagée... pour la transformer en un élan démocratique commun... Et cela leur est confisqué.

Si à cela on rajoute que la diplomatie française dans cette région du monde est incompréhensible et souvent incohérente, sinon contradictoire, depuis une dizaine d'années au moins, que la seule réponse engagée là-bas est désormais de bombarder des camps sans chercher à rapprocher les peuples, les tribus... Quel lien nouveau pourrons-nous tisser avec cette nouvelle génération à l'heure où notre drame devient LE drame à l'échelle planétaire ?

Cet excès de bleu-blanc-rouge que Ahmad Nabaz organise dans son montage, c'est tout ça... Le risque de la nation ethno-centrée. Le manque d'humilité dans l'expression de sa douleur. Le piège que nous avions jusqu'alors évité et dénoncé chez nos amis des Etats-Unis d'Amérique...

Pas surprenant, donc, que la minute de silence en mémoire des victimes des attentats de Paris soit sifflée par le public de Turquie-Grèce... Reproduirons-nous à l'infini les mêmes erreurs ? Raterons-nous l'occasion historique de co-construire un avenir de paix et de compréhension mutuelle avec la jeunesse moyen-orientale ? Au-delà de la douleur immédiate, légitime, c'est le seul projet responsable qui me préoccupe. Que des solutions politiques soient activement recherchées pour faire en sorte que ces évènements dramatiques n'aient pas été vains et que mes enfants puissent sortir plus tard à la terrasse d'un café là-bas aussi, en Tunisie ou ailleurs...

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