Président, le Père-Noël vous offre le tirage au sort

Ah si vous aviez tenu votre promesse de campagne de créer une commission composée de citoyens tirés au sort. Vous auriez eu un contact régulier avec des Français, et donc une chance d'éviter que le fossé ne se creuse avec eux. Mais il n'est peut-être pas trop tard. Lettre ouverte.

Cher Emmanuel Macron,

 

Vous devriez très rapidement améliorer votre « hygiène démocratique » pour reprendre une expression qui vient de vous. En effet, depuis quelques années la confiance entre les Français et leurs élites aussi bien politiques que médiatiques décroit dangereusement.

Les Gilets Jaunes poussent simplement un cri de détresse qui peut se résumer à « nous voulons vivre dignement de notre travail ». Il y a beaucoup de sincérité, de spontanéité et peut être aussi de maladresse parfois dans ce cri qui a touché jusqu’à 80% de la population française. On trouve en leur sein des gens d’opinion politique très variés dont une part non négligeable de gens se situant à l’extrême gauche et à l’extrême droite ainsi qu’une poignée de gens violents, nous y reviendrons. Comme beaucoup de mouvements spontanés, ils ne veulent pas être récupérés et ne veulent pas désigner de représentants. Ils ont d’ailleurs instinctivement senti qu’il leur serait impossible de s’accorder sur ces représentants et ont eu l’intelligence de tenir cette ligne. L’avenir de ce mouvement n’est probablement pas de se fondre dans les institutions politiques actuelles en créant un parti comme le proposent certains, au contraire il serait plutôt de nature à faire bouger les lignes directement ou indirectement. Le RIC « Référendum d’Initiative Citoyenne » est une de leurs propositions institutionnelles actuellement les plus en vue et le gouvernement se déclare prêt à l’étudier.

Une question cruciale se pose pour le pouvoir : faut-il aider les Gilets Jaunes ou faut-il essayer de les mener en bateau ou les endormir en espérant que le mouvement s’essouffle ?

La France et les démocraties modernes ont besoin de faire preuve d’intelligence collective et pour cela de délibérer en se posant les bonnes questions afin de maintenir un climat de confiance. Le référendum permet de consulter tout le monde mais présente l’énorme inconvénient de ne rien proposer sur l’interprétation du résultat à une question à laquelle on répond par oui ou par non. Que faire de 55% de « non » lorsqu’il y a en réalité plusieurs « non » bien distincts comme pour le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen ? Et avec qui discuter pour élaborer une alternative ? Idem pour le Brexit, les 52% de « leave » sont-ils pour un hard Brexit, un soft Brexit ou pour quelque chose entre les deux ?

Le RIC à l’avantage d’ouvrir le débat sur la nécessaire refondation des institutions démocratiques pour donner plus de pouvoir au peuple mais, en bref, le RIC seul est très certainement une fausse bonne idée de nature à créer des malentendus et des tensions. Or essayer de piéger subtilement un mouvement qui a compris par la pratique que la violence paie est une très mauvaise idée.

C’est maintenant qu’il faut vous rappeler de votre discours de campagne présidentielle du 4 octobre 2016 lorsque vous avez proposé une commission composée de citoyens tirés au sort qui était une telle évidence que vous l’avez qualifiée d’hygiène démocratique… mais vous ne l’avez pas mise dans votre programme écrit (la vidéo est visible ici). Cette proposition a pourtant contribué à forger votre image d’homme politique innovant, prêt à faire évoluer les pratiques, ce que désiraient ardemment les Français qui rêvaient de voir disparaître une vieille classe politique avec qui la confiance était rompue. Vous avez certes admirablement réussi à monter un parti politique et à remporter une élection présidentielle en ne partant de rien, mais peut-être avez-vous sous-estimé le contexte de lassitude des Français dans votre analyse de cette victoire.  Vous avez obtenu 8,6 millions de votes au premier tour, voilà votre base, les 20,7 millions de voix du 2ème tour n’étaient pas toutes acquises loin de là. Toujours est-il que vous êtes bien rapidement tombé dans un mal qui touche quasiment tous les dirigeants du monde qui consiste à se déconnecter des réalités vécues par le peuple. Ce « syndrome Marie-Antoinette » se symbolise par des phrases que l’on attribue ingénument aux dirigeants comme « Ils n’ont plus de pain, mais qu’ils mangent de la brioche » que notre reine n’avait pas réellement prononcée, pas plus que vous n’avez exactement dit « Ils n’ont pas de travail, mais qu’ils traversent donc la rue ».

Cette commission citoyenne tirée au sort, au fonctionnement légèrement amélioré par rapport à votre proposition initiale, est donc vitale. Le tirage au sort permet de constituer une sorte de France miniature qui permet d’échanger de manière régulière avec de « vrais gens ». C’est un espace de délibération constructif, permettant d’expliciter les désaccords et de chercher des solutions intelligentes. C’est une voie prometteuse qu’il faut ouvrir. En pratique, une Commission Citoyenne de 30 personnes serait sans doute suffisante actuellement, compte tenu de son pouvoir relativement limité (par exemple : droit de faire une allocution au journal télévisé de 20h et de déclencher une motion de censure à l’Assemblée nationale que les députés pourraient voter ou non). Cette Commission Citoyenne poserait des questions au Président et au gouvernement, elle serait donc essentiellement consultative. Notez que pour donner plus de pouvoir à une assemblée tirée au sort, il faut augmenter sa taille afin de disposer de plus robustesse en matière de représentativité de la France afin de respecter la parité homme-femmes, les régions de provenances et les classes d’âges des Français.

Vous êtes un jeune président, le mouvement des Gilets Jaunes est votre premier baptême du feu, tout le monde le sait. Si vous voulez réellement faire avancer la France, et que vous n’êtes pas le « président des riches » comme le pensent actuellement 3 français sur 4, vous pouvez sans doute encore rebondir sans vous renier. Mais il va falloir faire vite.

 

Joyeux Noël,

 Jean-Luc Wingert

Auteur de l’ouvrage « Le syndrome de Marie-Antoinette, que faire lorsque les élites ont perdu la tête ? » 2015, édition Les Liens qui Libèrent.

Membre du collectif demandant une Commission Citoyenne (commissioncitoyenne.fr) créée en mai 2017.

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