Un agent secret avoue enfin: le FBI a tué Malcolm X. Voici pourquoi

On sait que Martin Luther King a été assassiné peu de temps après avoir appelé à un combat de classe contre le racisme et l’agression impérialiste au Vietnam. L’assassinat de Malcolm X offre un parallèle saisissant. Voici le témoignage le plus précis.

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Alors que l'on vient d'apprendre qu'un agent secret de la police a déclaré sur son lit de mort que Malcolm X a été assassiné par le FBI, - il avait confié à un ami qu’il était menacé de mort si il révélait la vérité- et que les filles du révolutionnaire portent plainte, il est important de comprendre pourquoi l’Etat l’a assassiné. Aux Etats-Unis comme en France ou dans n’importe quel Etat instrument de la dictature du capital, la bourgeoisie déploie tous les moyens pour neutraliser, par divers moyens, qui vont jusqu’au meurtre, les hommes et les femmes qui menacent sa domination.

On sait que Martin Luther King a été assassiné peu de temps après avoir appelé à un combat de classe contre le racisme et l’agression impérialiste au Vietnam. L’assassinat de Malcolm X offre un parallèle saisissant. Voici le témoignage le plus précis, un article de 2015 de Barry Sheppard, en contact étroit avec Malcolm X comme membre de la direction du Socialist Workers Party, organisation alors section de la IVème Internationale, et fer de lance dans plusieurs secteurs de la mobilisation anti-impérialiste et antiraciste.

Faisons revivre l’héritage de Malcolm X

Par Barry Sheppard, 9 Mars 2015, Solidarity (USA) -Traduction Jean-Marc B.

 Malcolm X fut l'un des plus grands dirigeants du mouvement de libération des Noirs des années 1960.

Lénine a écrit : "Du vivant des grands révolutionnaires, les classes oppressives les ont constamment harcelés, ont reçu leurs théories avec le plus grand mépris, la plus furieuse haine et les campagnes de mensonges et de calomnies les plus sans scrupules. Après leur mort, on tente de les dissimuler sous forme d'icônes inoffensives, de les canoniser, pour ainsi dire, et de sanctifier leur nom dans une certaine mesure pour la consolation des classes opprimées et dans le but de tromper ces dernières, tout en dépouillant la théorie révolutionnaire de sa substance, en émoussant son aspect révolutionnaire et en la vulgarisant".

Lénine parlait de nombre de "socialistes" de son époque qui tentaient de transformer Marx en une icône inoffensive, mais son observation peut être appliquée à la manière dont la classe dirigeante a tenté de transformer des figures comme Martin Luther King et Malcolm X en icônes inoffensives après leur mort.

La classe dirigeante a certainement concentré sur Malcolm "le plus grand mapris, la plus furieuse des haines et les campagnes de mensonges et de calomnies les plus peu scrupuleuses" de son vivant, et même au moment de sa mort. 

On peut le voir dans l'éditorial du New York Times sur Malcolm X au lendemain de l'assassinat : "C'était un cas d'école, ainsi qu'un homme extraordinaire et tordu, transformant de nombreux dons véritables en des fins maléfiques." "Tordu" était leur façon de dire qu'il était mentalement déséquilibré, fou et maléfique en plus. Les éditeurs du Times ont ajouté que "sa croyance impitoyable et fanatique dans la violence... l'a rendu célèbre et l'a conduit à une fin violente." Il était responsable de sa propre mort.Le fait que le réputé Times puisse proférer des calomnies aussi viles était révélateur. La presse de caniveau était encore pire. 

Mais dans les décennies qui ont suivi, le Times et d'autres voix de la classe dirigeante ont cherché à "canoniser" Malcolm. Des routes, des écoles et d'autres institutions ont été baptisées de son nom. Le gouvernement a même émis un timbre-poste en son honneur. Tout en cherchant à émousser et à vulgariser son message révolutionnaire. Les libéraux, qu'ils soient noirs ou blancs, ont cherché à le dépeindre comme un simple libéral pro-capitaliste comme eux.

Depuis Ferguson, une nouvelle génération de jeunes leaders noirs a émergé. Ils cherchent à se réaproprier le véritable héritage de personnalités comme le Dr. King et Malcolm X. On l'a vu cette année lors des célébrations de l'anniversaire de King, où cette nouvelle génération les a transformés en actions militantes, bien loin des événements statiques et pro-système de ces dernières années.

Malcolm s'est d'abord fait connaître en tant que leader de la Nation de l'Islam. Il s'agissait à l'origine d'un culte religieux relativement petit, que Malcolm a contribué à transformer en une puissante organisation. Mais c'était plus qu'un simple culte religieux. C'est un mouvement qui a inspiré une nouvelle génération dans les années 1950 et 1960 avec son message de nationalisme noir militant, qui a touché une corde sensible, en particulier dans les ghettos du Nord, tandis que le mouvement des droits civils était centré sur l'apartheid (ségrégation légale) dans le Sud.

Alors que Malcolm allait rompre avec la Nation de l'Islam à la fin de 1963 et au début de 1964, et tracer une nouvelle voie allant bien au-delà de ses enseignements antérieurs,  il a continué à défendre jusqu'à sa mort les convictions clés de ce qu'il a épousé en tant que leader de la Nation. Ces aspects peuvent être brièvement résumés en partie :

  • Les Noirs ne peuvent obtenir leur liberté qu'en se battant pour elle;  
  • Le gouvernement américain est un gouvernement raciste et ne va pas accorder la liberté;
  • Le gradualisme, programme des libéraux, blancs et noirs, n'est pas la voie de l'égalité ;
  • Il faut dénoncer et s'opposer aux personnes noires trompeuses
  • Les Noirs doivent compter sur eux-mêmes et contrôler leur propre lutte
  • Les Noirs doivent déterminer leur propre stratégie et tactique
  • Les Noirs doivent choisir leurs propres dirigeants ;
  • Les Noirs ont le droit à l'autodéfense armée contre la violence raciste.

C'est cette dernière position qui a conduit le Times et les libéraux à affirmer, de manière trompeuse, que Malcolm était un partisan de la violence. Il a défendu l'exact opposé, à savoir vaincre la violence des racistes par l'autodéfense.

En 1963, le centre de la lutte des Noirs a commencé à se déplacer vers les villes du Nord, où le message du nationalisme noir a trouvé un public prêt, et où les Noirs sont descendus dans la rue. Peu avant la marche historique de 1963 sur Washington pour la liberté et l'emploi, un des points culminants de la lutte du Sud, il y eut une marche aussi grande ou plus grande à Detroit, centre du nationalisme noir.

C'est dans ce contexte que des tensions sont apparues au sein de la Nation de l'Islam. Par sa position militante, la Nation a contribué à pousser d'autres organisations noires vers la gauche. Ce fut leur contribution positive. Mais elles étaient en marge de la lutte, pas des acteurs. Parmi les jeunes membres de la Nation, il y avait des signes d'une volonté de s'engager dans la bataille, de passer de la propagande à l'action. C'est ce qui a conduit à la scission de Malcolm avec la Nation. Le facteur fondamental de cette scission était la croissance du militantisme et de l'action de masse dans la communauté noire, et les différentes façons dont les deux principales tendances de la Nation voulaient répondre aux masses qui frappaient aux portes de leurs mosquées.

Malcolm X a rompu avec le chef spirituel de la nation, Elijah Muhammad, et a tourné son attention vers la lutte des Noirs en général. Malcolm dira plus tard : "Je me sens comme un homme qui a dormi un peu et qui est sous le contrôle de quelqu'un d'autre. J'ai l'impression que ce que je pense et dis maintenant, c'est pour moi. Avant, c'était pour et sous la direction d'Elijah Muhammad. Maintenant, je pense avec mon propre esprit".

Ainsi commença une nouvelle étape dans la vie de Malcolm, sa dernière et trop brève année, qui le vit grandir mentalement à pas de géant. Cette ultime année, il a beaucoup voyagé à l'étranger et a rencontré des révolutionnaires de nombreux pays et races. Il a également découvert que le véritable Islam considère toutes les races de la même façon. En conséquence, il a jeté par-dessus bord toute la mythologie sur les races supérieures et inférieures et sa doctrine sur le mal inhérent et la dégénérescence dans une peau blanche. Répudiant le racisme sous toutes ses formes, il a décidé de juger les gens et les mouvements sur la base de leurs actes et non de la couleur de leur peau. Des actes, pas des mots.

Malcolm a entrepris de construire une nouvelle organisation radicale noire, sur une base totalement différente de la religion, bien qu'il soit lui-même resté musulman. Elle accueillerait tous les Noirs qui voudraient lutter, indépendamment de leur religion, de leur philosophie ou d'autres différences. Cette nouvelle organisation, qu'il s'efforçait de construire lorsqu'il a été assassiné, s'appelait l'Organisation de l'unité afro-américaine (OAAU en anglais). Le nom a été emprunté à l'Organisation de l'Unité Africaine, reflétant son identification avec la révolution anticoloniale alors en plein essor non seulement en Afrique, mais aussi en Asie et en Amérique latine.

Tout en conservant son nationalisme noir, il l'a dépassé pour adopter une position internationaliste. Cette identification à la lutte de tous les opprimés se retrouve dans ses discours lorsqu'il était à la Nation, mais elle s'est accentuée au cours de sa dernière année, influencée par ses voyages internationaux. Le gouvernement a été alarmé par sa campagne visant à obtenir un soutien international pour que les États-Unis soient jugés aux Nations unies pour leur oppression raciste. Dans le même temps, sa dénonciation de l'impérialisme américain, qui a également commencé alors qu'il était dans la Nation de l'Islam, s'est renforcée. Il a été particulièrement éloquent dans sa dénonciation du bilan des États-Unis dans le meurtre de Lumumba au Congo, la guerre du Vietnam, les attaques contre les révolutions cubaine et chinoise, etc. Il a cherché à positionner la lutte des Noirs américains dans l'essor mondial des peuples de couleur.

Enfin, il y a l'évolution de Malcolm tout au long de sa dernière année vers l'anticapitalisme et le socialisme. Un des fils de sa pensée était le résultat de ses voyages internationaux. Il a commencé à souligner que dans les pays qu'il a visités et qui ont été récemment libérés du colonialisme, il semblait qu'ils se tournaient contre le capitalisme et vers le socialisme. Un autre fil conducteur est l'approfondissement de sa relation avec le Parti socialiste des travailleurs (SWP en anglais) et l'Alliance des jeunes socialistes (YSA en anglais).

Le SWP, sous l'influence des positions prises par l'Internationale Communiste à l'époque de Lénine, affirmait que les Noirs aux États-Unis souffraient d'une forme d'oppression nationale. Ce constat a été renforcé lors de discussions avec le leader bolchevique Leon Trotsky lors de son dernier exil au Mexique. Le résultat a été que le SWP, lors de sa convention fondatrice en 1938, a adopté une résolution largement rédigée par le marxiste antillais C.L.R. James, qui reconnaissait cette oppression nationale et la nature progressiste du nationalisme noir en réaction à celle-ci.

Lorsque le nationalisme noir a connu une nouvelle poussée au début des années 1960, le SWP en était. Dans sa convention de 1963, le SWP a noté que le nationalisme noir et le socialisme "sont non seulement compatibles mais complémentaires, et qu'ils devraient être étroitement liés dans la pensée et l'action". Nous avions pris note des discours militants de Malcolm X lorsqu'il était encore dans la Nation. Le journal du SWP, The Militant, a couvert ses discours, en reprenant souvent les propres mots de Malcolm, de manière positive. Cela contrastait fortement avec les partis communistes et socialistes, qui dénonçaient Malcolm X et le nationalisme noir. Malcolm a pris note de cela et du fait que The Militant défendait les droits démocratiques de la Nation de l'Islam lorsqu'ils étaient attaqués par le gouvernement. Il achetait le journal lorsqu'il était vendu à la sortie de ses réunions.

Nous avons vu l'importance de la rupture de Malcolm avec la Nation, et de son nouveau cap. Peu de temps après, en avril 1964, Malcolm accepta de prendre la parole lors d'une grande réunion organisée par le Militant Labor Forum, associé au SWP, sur le thème "La Révolution noire". L'un des aspects de son discours était sa forte opposition au soutien des Noirs au Parti Démocrate, thème qu'il a développé tout au long de sa dernière année. Il a mis en garde à plusieurs reprises contre le risque de tomber dans le piège du soutien au "renard" (les démocrates) par répulsion pour le "loup" (les républicains).

Il s'est à nouveau exprimé au Forum en mai 1964, lors d'une réunion que nous avons organisée pour contrer la peur d'un "Harlem Hate Gang" - une attaque à peine voilée contre l'OUA organisée par la presse capitaliste. Lors de cette réunion, il a déclaré à propos du capitalisme américain : "Il est impossible pour une poule de produire un œuf de canard... elle ne peut produire que selon... ce pour quoi elle a été construite. Le système dans ce pays ne peut pas produire la liberté pour un Afro-Américain. Il est impossible pour ce système, ce système économique, ce système politique, ce système social, ce système, un point c'est tout.... Et si jamais une poule produisait un œuf de canard, je suis sûr que vous diriez que c'était certainement une poule révolutionnaire !"

En janvier 1965, Malcolm s'est à nouveau exprimé lors du Labor Militant Forum. Il a déclaré que c'était "toujours un honneur" de prendre la parole au Forum, et que "le journal Militant est l'un des meilleurs de New York. En fait, c'est l'un des meilleurs partout où vous allez aujourd'hui parce que partout où je vais, je le vois. Je l'ai même vu à Paris il y a environ un mois... Si vous y mettez les bonnes choses, ce que vous y mettez le fera circuler."

Après cette réunion, j'ai demandé à Malcolm s'il voulait être interviewé pour le journal de la YSA, dont j'étais le rédacteur en chef. Il a accepté, et Jack Barnes, qui était un dirigeant de la YSA, et moi-même avons mené l'interview peu avant son assassinat. Une citation de cette interview en réponse à la question "Quelle est votre opinion sur la lutte mondiale entre le capitalisme et le socialisme ? "Il est impossible pour le capitalisme de survivre... ce n'est qu'une question de temps à mon avis avant qu'il ne s'effondre complètement." Un marxiste pourrait objecter que le capitalisme ne s'effondrera pas tout seul, mais qu'il doit être renversé, mais ce n'est certainement pas une déclaration pro-capitaliste.

Quelques années plus tard, Martin Luther King a commencé à arriver aux mêmes conclusions anticapitalistes. À partir de points de départ différents, ces deux géants ont commencé à converger.

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