Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

10567 Billets

0 Édition

Billet de blog 2 déc. 2021

Guadeloupe: dans la "République de La Boucan", bastion de la contestation

Les voitures sont garées par centaines sur le bas-côté en amont, les habitants passent à pied, pour se ravitailler, aller travailler ou toute autre activité. Impossible de traverser l'épais barrage du pont de La Boucan, bastion de la contestation qui secoue la Guadeloupe depuis deux semaines.

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Source: Boursorama/AFP

Des carcasses de voitures brûlées, des débris en tous genres parfois enflammés ou encore une benne à ordures renversée bloquent l'entrée du pont, qui enjambe la Grande Rivière, plus long cours d'eau de l'île, à Goyave. 

Seul point d'accès par le sud à Sainte-Rose, commune de la Basse Terre qui se retrouve enclavée (l'entrée par le nord est également barrée), le passage est surveillé par des hommes pour certains cagoulés.

Il faut montrer patte blanche pour entrer dans la "République de la Boucan", surnom donné - avec humour - par ceux qui contrôlent la succession de barrages jusqu'au centre-vile de Sainte-Rose. 

Ils ont chassé la maire, Claudine Bajazet, déclarée inéligible pour 30 mois, en mai, pour ne pas avoir respecté la réglementation en termes de comptes de campagne. Elle a fait appel, suspensif, devant le Conseil d'Etat.

Vue aérienne du barrage routier à Goyave (Guadeloupe), le 1er décembre 2021 ( AFP / Christophe ARCHAMBAULT )

"Une vingtaine de barrages, sur 8 km", mènent jusqu'au bourg, selon Ludovic Tolassy, porte-parole du mouvement Moun Gwadloup et qui sert justement sur place d'"accréditation" aux médias.

Certains barrages sont gardés en permanence, certains constitués de débris, frigos et autres voitures calcinées, d'autres uniquement de pneus. 

"Les carcasses peuvent être poussées par les blindés (des forces de l'ordre), par contre ils sont obligés d'attendre face à un mur de feu, qu'il s'éteigne. Ca laisse le temps de s'organiser", explique à l'AFP Ludovic Tolassy.

Des personnes passent devant un barrage routier composé de véhicules brûlés et de débris pour se rendre à Sainte-Rose (Guadeloupe), le 30 novembre 2021 ( AFP / Christophe ARCHAMBAULT )

Les barrages peuvent être renforcés par des provisions cachées dans les ruelles adjacentes, pierres, pneus, bouteilles, palettes ou appareils électroménagers, en cas de venue des forces de l'ordre.

Ludovic Tolassy assure qu'elles ne seraient pas reçues "par des tirs à balles réelles". 

Il balaie aussi la rumeur, invérifiable, selon laquelle des bouteilles de gaz, servant d'explosifs, attendraient les impétrants: "Vu le prix (27 euros, NDLR), vous croyez que les habitants l'utiliseraient pour ça?"

- Cordons sanitaire et alimentaire -

Alors qu'ont été débloqués (temporairement ?) la quasi-totalité des barrages de Guadeloupe, les contestataires de La Boucan se disent prêts à tenir longtemps. 

Leurs revendications dépassent largement le retrait de l'obligation vaccinale pour les pompiers et soignants et du pass sanitaire, point de départ de la crise qui secoue l'île.

Le barrage de la Boucan fait de véhicules brûlés et de débris bloque l'accès à Sainte Rose (Guadeloupe), le 30 novembre 2021 ( AFP / Christophe ARCHAMBAULT )

Pêle-mêle, ils dénoncent comme ailleurs le coût de la vie, le fort taux de chômage, notamment chez les jeunes, le manque d'accès à l'eau potable et des conditions de vie précaires.

Chauffeur routier, un homme cagoulé qui refuse de donner son prénom gagnait "3.000 euros en métropole". "Je suis revenu car j'aime trop mon pays. Je gagne 1.200 euros ici pour le même métier, alors que la vie est plus chère. Il y a un problème", ajoute ce père de sept enfants.

La détermination est là, alors que les 20.000 habitants de Sainte-Rose commencent à manquer de tout.

"La population nous a demandé de continuer la lutte, mais d'aménager des passages, pour ne pas être trop pénalisés. Les agriculteurs avaient aussi besoin de sortir leur récolte", explique Yanis, âgé d'une trentaine d'années.

Le dispositif a donc été assoupli depuis mardi. 

Un homme portant des bouteilles d'eau traverse le barrage de La Boucan (Guadeloupe), le 29 novembre 2021 ( AFP / Christophe ARCHAMBAULT )

Pompiers, Samu et ambulances, auparavant obligés de transférer leurs patients de part et d'autre du pont de La Boucan, peuvent désormais circuler librement.

Personnels soignants et médecins ont eux la permission de 18h, alors que les livraisons sont autorisées selon les besoins de la population: des premiers camions, ravitaillant en gaz, essence et nourriture, ont pu entrer mardi. 

Ils ont auparavant été dûment inspectés pour vérifier que des forces de l'ordre n'y étaient pas cachées. "Ca devient un peu un truc de parano", reconnaît Ludovic Tolassy.

Un nouveau "cordon alimentaire" est mis en place jeudi, d'autres suivront probablement.

- "Aucune prise" des syndicats -

Cet assouplissement a été voté. "Sur chaque barrage, il y a des personnes assez représentatives de la population sainte-rosienne. On se réunit en démocratie pour prendre des décisions, sur le fonctionnement, la suite de la contestation", affirme Ludovic Tolassy.

Un homme pousse un chariot rempli de vivres à travers le barrage de La Boucan qui bloque l'accès à Sainte-Rose (Guadeloupe), le 29 novembre 2021 ( AFP / Christophe ARCHAMBAULT )

Quelle forme prendra-t-elle, justement ? Moun Gwadloup, à la pointe du combat dans "La République du Boucan", fait le voeu d'une coordination entre les différents barrages.    

Connu depuis une poignée d'années pour ses actions coups de poing, ce mouvement citoyen radical se place en dehors des négociations, pour l'instant au point mort, entre le gouvernement, l'intersyndicale et les élus locaux. 

"Contrairement à 2009, le mouvement n'est pas parti d'eux. Les syndicats n'ont aucune prise sur les barrages", estime Ludovic Tolassy.

Gina, vieille militante, avait activement participé à cette dernière grande mobilisation sociale, longue de 44 jours. 

"C'était extraordinaire", se souvient-elle, montrant fièrement une photo d'elle en action.

"2009 était plus un mouvement de syndicats", acquiesce-t-elle, admirant "cette espèce de hargne de la jeunesse", depuis sa maison en contrebas du pont de La Boucan où continue la transhumance des habitants.

En complément tous les jours la rubrique Politique de la Revue de Presse Emancipation!

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Covid : Blanquer a annoncé le nouveau protocole des écoles depuis Ibiza
Les vacances de fin d’année du ministre, mis en cause pour sa gestion tardive de la crise sanitaire, suscitent depuis plusieurs jours des tensions au sein du gouvernement. Son entretien polémique au « Parisien », qui a suscité la colère des enseignants, a en réalité été réalisé depuis l’île des Baléares, a appris Mediapart. Ce qui avait été caché. 
par Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Nucléaire et transition climatique : les éléments clés du débat
Le nucléaire peut-il être une énergie de transition climatique ? Alors que les candidats à l’élection présidentielle ont tous un avis tranché sur la question, nous tentons ce soir de dépassionner le débat avec nos deux invités, Cyrille Cormier, ingénieur, spécialiste des politiques énergétiques et climatiques, et Nicolas Goldberg, senior manager énergie chez Colombus Consulting.
par à l’air libre
Journal
Zemmour et CNews condamnés pour injure raciste et provocation à la haine
Lundi, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Éric Zemmour, désormais candidat à l’élection présidentielle, à 10 000 euros d’amende pour ses propos sur les mineurs étrangers non accompagnés, qui visaient à « susciter un élan de rejet et de violence » contre l’ensemble des personnes immigrées, d’après le jugement. Le directeur de la publication de CNews écope de 3 000 euros d’amende.
par Camille Polloni
Journal — France
Une figure du combat contre le harcèlement scolaire est visée par une plainte pour « harcèlement »
Fondatrice de l’association Marion la main tendue, Nora Fraisse se voit reprocher par une dizaine d’anciennes bénévoles, stagiaires ou services civiques d’avoir eu un comportement toxique envers de proches collaborateurs. D’après notre enquête, l’une d’elles a déposé plainte pour « harcèlement ».
par Prisca Borrel

La sélection du Club

Billet de blog
Aujourd'hui les enfants handicapés, et qui demain ?
Comment résister au dégoût qu'inspire la dernière sortie en date de Zemmour concernant les enfants handicapés ? Réaliser exactement où nous en sommes d'un point de basculement collectif.
par Loïc Céry
Billet de blog
De la nécessité d'une parole antivalidiste
Exclusion politique, culte de la performance, refus de l'autonomie, enfermement, confiscation de la parole... Yohann Lossouarn nous explique pourquoi les luttes antivalidistes sont aujourd'hui plus que nécessaires.
par dièses
Billet de blog
Vieillissement et handicap
Les maux pour le dire ou réflexions sur le vieillissement vécu de l'intérieur.
par Marcel Nuss
Billet de blog
Handicap 2022, libérer les miraculés français
La personne handicapée qui ne peut pas vivre « avec nous », permet la fiction utile d’un monde peuplé de « normaux ». Entre grands sportifs et artistes, une population est priée de demander le droit de circuler, de travailler, d’exister. L’observatoire des politiques du handicap appelle à une métamorphose normative urgente des institutions françaises appuyées par une politiques publique pour tous.
par Capucine Lemaire