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Billet de blog 2 déc. 2021

Inde: la victoire du soulèvement paysan ouvre la porte aux luttes ouvrières

Un changement général du rapport de force!

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Source: Jacques Chastaing

Ce jeudi 2 décembre 2021, des grèves avec une forte participation contre les lois anti-ouvriers ont éclatés chez les ouvriers du bâtiment dans au moins 20 Etats du pays, l'Haryana, le Pendjab, Delhi, l'Himachal Pradesh, le Rajasthan, le Telangana, le Bengale occidental, le Jammu-et-Cachemire pour le moins, et cela pour une durée d'au moins deux jours, selon les appels syndicaux du CWFI (la plus importante fédération ouvrière du pays, dans le bâtiment avec 10 millions de membres) et peut-être plus longuement encore localement.

En Inde, le secteur du bâtiment est le deuxième employeur après le monde agricole. C'est dire l'importance que peuvent avoir des grèves dans ce secteur. De plus de nombreux paysans se sont reconvertis dans le bâtiment tandis que leurs épouses ont gardé l'exploitation agricole. Enfin beaucoup de paysans travaillent à temps partiel dans le bâtiment quand la saison le permet. C'est dire les liens étroits entre le monde paysan et le monde des ouvriers du bâtiment. Ainsi dans l'Etat du Télengana, pour ce premier jour de grève, on a compté des manifestations dans plus de 25 districts sur 31 (départements) qui vont continuer demain.

Il faut dire que la colère est grande, la pandémie et les différents confinements ont quasiment stoppé l'activité de ce secteur tandis que ses ouvriers n'avaient droit à aucune aide de l'Etat, réduisant nombre de ses ouvriers à la misère.

Mardi 30 novembre, un rassemblement gigantesque de plusieurs dizaines de milliers d'employés d'Etat avait lieu à Lucknow (capitale de l'Uttar Pradesh) , avec des enseignants des écoles publiques, des retraités, des shiksha mitras (formateurs d'enseignants), des anganwadi (aides maternelles de crèches, sociales et médicales à la campagne), des agents d'assainissement, des cuisiniers de repas de midi et de plusieurs autres catégories de travailleurs qui se rassemblaient pour de multiples revendications, contre des suppressions d'allocations, des licenciements... et surtout contre le nouveau régime de retraite qui réduirait quasiment par dix le niveau des retraites. De manière significative, le président de la Fédération des employés de l'État, Ramraj Dubey, a déclaré en s'adressant à la foule : « Si le gouvernement peut rectifier son erreur en abrogeant les trois lois agricoles litigieuses, pourquoi ne pas abolir le nouveau régime de retraite ?" Autre élément significatif de la situation créée par la lutte des paysans, c'était la première fois que les différentes catégories de fonctionnaires de l'Etat manifestaient ensemble, bien qu'ils n'aient pas tous les mêmes revendications.

Mardi 30 novembre avait lieu également à Delhi une manifestation d'employés de banques contre la privatisation des 12 banques publiques et notamment pour commencer de l'Indian Overseas Bank et de la Central Bank of India avec en même temps des manifestations dans les capitales des Etats du Maharashtra, du Gujarat, du Rajasthan, du Bengale occidental, du Jharkhand et du Bihar. Au rassemblement de Delhi, de manière aussi significative qu'à Lucknow, Vijoo Krishnan, un des représentants des paysans présents, a exhorté le gouvernement central à retirer son projet de privatisation des banques, de la même manière que les lois anti-paysans ont récemment été abrogées. Un des représentants des directions syndicales ouvrières a rappelé que les dix principales organisations syndicales ouvrières organiseraient une grève générale interprofessionnelle de deux jours intégrant la question de la privatisation, en accord avec les paysans, en début d'année prochaine, tandis que les organisations syndicales des banques annonçaient qu'elles appelaient toute la profession à deux jours de grève consécutifs les 16 et 17 décembre et à nouveau à trois jours les 30, 31 décembre et 1er janvier.

De leur côté, les employés des assurances publiques ont organisé ce 2 décembre des chaines humaines à travers tout le pays, tandis que les organisations syndicales du secteur annoncent trois jours de grève dans le pays, les 8, 15 et 21 décembre avec une montée sur Delhi pour cette dernière date afin d'exiger des augmentations de salaires, de pension, l'élargissement des pensions à d'autres secteurs, et l'annulation de la loi qui prévoit de privatiser les assurances.

Pour leur part un million d'Asha (sortes d'assistantes sociales et médicales en particulier à la campagne dans les régions pauvres) qui ont joué un rôle essentiel dans la lutte contre le covid, ont prévu une grève nationale le 23 décembre pour exiger de meilleurs salaires, un statut, plus de moyens, des embauches...

Chez les électriciens, plus d'un million et demi d'électriciens sont appelés à la grève contre la privatisation durant la session parlementaire, le jour de la discussion de cette privatisation, entre le 2 et le 15 décembre.

Les pilotes d'Air India ont prévu d'entrer en grève en ce début décembre si la direction de l'entreprise ne cédait pas à la revendications.

On recensait par ailleurs des grèves au niveau d'un Etat ou de plusieurs, chez des médecins, des journalistes, des chauffeurs de bus, des agents de santé, des enseignants....

Le retrait des trois lois noires anti-paysans a été une victoire historique pour les paysans indiens et est un encouragement à la lutte pour toutes les classes populaires du pays mais c'est aussi une victoire pour tous ceux qui se sont placés à leurs côtés dans le monde comme on a pu le voir aux USA, en Grande Bretagne ou encore au Canada... mais hélas pas en France où la presse, les directions syndicales et politiques de gauche ont passé sous silence cette lutte extraordinaire.

PHOTOS

Rassemblement d'ouvriers et ouvrières du bâtiment dans l'Himachal Pradesh ; rassemblement des employés d'Etat à Lucknow; rassemblement des employés de banque à Delhi ; rassemblement des employés d'assurance . rassemblement des ASHA

En complément tous les jours le dossier Soulèvement en Inde et la rubrique Asie/Océanie de la Revue de Presse Emancipation!

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