Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

10369 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 oct. 2021

Le sol se dérobe peu à peu sous les pieds de Macron -Jacques Chastaing

Face au mouvement anti pass qui dure et aux luttes sociales qui reprennent, le sol se derobe peu a peu sous les pieds de Macron. Le cauchemar de la bourgeoise: une reprise des luttes qui non seulement prolonge celles de 2018 et 2019 mais leur donne une dimension politique supplémentaire en déjouant tous les calculs de Macron et de la bourgeoise sur les élections présidentielles

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les manifestations du 2 octobre ont été un formidable succès pour différentes raisons.

Bien sûr, il y avait un peu moins de monde mais globalement toujours beaucoup après 12 semaines de mouvement et surtout avec une détermination plus grande qui montre que le mouvement est parti pour durer encore longtemps et peser profondément sur toute la situation politique et sociale.

Cette détermination qui se mesure à la durée du mouvement se lit aussi à travers un changement de ton. Si jusque là le mouvement s'était limité à des manifestations assez sages, il s'enhardit et investit cette fois des gares et bloque des trains, tente de perturber l'Université d'été de LREM, s'en prend à des permanences de responsables politiques et trouve de plus en plus plaisir à ajouter « Macron en prison » (et plus seulement « démission ») à ses slogans. Cela dénote peut-être aussi une évolution de sa composition sociale qui se concentre plus sur ses couches les plus populaires et les plus déterminées.

UN FORMIDABLE SUCCES QUI FRAGILISE TOUTES LES ATTAQUES DE MACRON

Le mouvement est d'ores et déjà un succès parce qu'en Guadeloupe, Martinique et Guyane, le pouvoir est totalement dépassé face à une population en quasi grève générale et que sa tentative d'étendre l'obligation vaccinale à toute la population en Nouvelle Calédonie s'est traduite par une grève générale illimitée dans la principale entreprise de l'île, la Société Le Nickel.

C'est un succès encore parce que le mouvement - où la proportion de vaccinés grandit - a dédié nombre de ses manifestations du 2 octobre à la défense des soignants (ou pompiers) non vaccinés « suspendus ».

Déjà par sa durée et sa détermination, le mouvement empêchait Macron de mettre en application sa menace de suspendre et licencier tous les récalcitrants à la vaccination. En effet, Véran a annoncé officiellement 3 000 suspensions (20 000 officieusement) dans la santé sur 350 000 non vaccinés. C'est 3 000 (ou 20 000) de trop, mais c'est l'illustration de l'échec du gouvernement àsanctionner. Ensuite, toujours par sa détermination, le mouvement empêchait le gouvernement d'étendre l'obligation vaccinale à tous les salariés, comme cela se fait en Italie ou dans d'autres pays, afin de faciliter les licenciements au grand patronat. Mais en plus, aujourd'hui, par sa solidarité avec les « suspendus », le mouvement pèse également sur le mouvement syndical organisé - partisan de la vaccination – en particulier dans les établissements de santé pour qu'il n'abandonne pas les non vaccinés, cassant ainsi la tentative de division organisée par Macron et relayée par les directions syndicales, entre vaccinés et non vaccinés.

C'est enfin et surtout un succès parce que le mouvement vient percuter la mobilisation syndicale du 5 octobre conçue pourtant suffisamment lointaine dans le temps pour éviter ce genre de jonction.

Ainsi, déjà, des organisateurs du mouvement anti-pass dans certaines villes, des Gilets Jaunes, des suspendus, appellent à la manifestation du 5 octobre, ont prévu d'y faire des cortèges autonomes, d'y prendre la parole, d'inviter à la solidarité avec les « suspendus » et d'appeler au samedi 9 octobre « tous ensemble ».

C'est-à-dire que l’étanchéité nuisible qui a marqué les rapports entre une grande partie de la gauche traditionnelle et la population mobilisée qui lui conteste dans la rue le monopole de la direction des luttes depuis bientôt trois ans, est en passe d'être ébranlée dans les semaines qui viennent. Or c'est cette étanchéité sur laquelle butte l'ensemble du mouvement social depuis au moins 2016 et qui jusque là arrivait à protéger le système, lui permettant de tenir contre toutes les vagues de lutte.

Ce qui est en jeu le 5 octobre et dans les semaines qui vont suivre, c'est donc la jonction entre le mouvement vivant et subversif mais sans encore de capacité d’alternative à Macron ni au système capitaliste et cette capacité d'alternative concentrée par l'expérience des luttes des exploités et opprimés des deux siècles passés chez bien des militants des organisations syndicales et politiques de gauche à la quelle les directions de celles-ci ont renoncé.

C'est considérable.

On sait que beaucoup de syndicats de base ont voté pour la participation aux manifestations du samedi, mais qu'ils n'ont pas su, pu ou voulu passer par dessus le barrage des bureaucraties.

La perspective du 5 octobre était un de ces barrages psychologiques, fonctionnant comme un : « vous inquiétez pas, n'allez pas avec eux, nous aussi on va se mobiliser »... Mais les directions syndicales n'ont prévu aucune suite au 5 octobre. Après cette date, c'est le vide, sinon des mobilisations émiettées totalement inefficaces.

Par contre après le 5 octobre, le mouvement anti-pass, lui, va continuer, le 9, le 16, le 23 octobre... et ces dates fonctionneront comme un appel d'air auprès de ces militants syndicalistes de base. C'est là, dans ces semaines, en entrant dans une situation totalement inédite que beaucoup va se jouer.

Et cela d'autant qu'en même temps, il y a une reprise des luttes sociales qui pourrait bien s'étendre encore dans la période à venir au fur et à mesure que l'épidémie décroissant, la crainte du covid et la soumission au gouvernement s'estomperont.

Il y a aujourd'hui des luttes importantes sur les conditions de travail dans les transports urbains dans 30 villes ; contre le rallongement d'horaires non payés chez les territoriaux avec des mouvements dans une dizaine de villes ; des mouvements corporatistes mais déterminés dans toute la périphérie de la santé, sages-femmes, infirmiers de bloc, de réanimation, psychologues, SOS médecins ; des luttes ponctuelles mais souvent résolues contre les licenciements ou pour des hausse de salaires ; enfin un mouvement original qui pourrait contribuer à faire la jonction entre le mouvement anti-pas et les autres luttes, chez les employés de bibliothèques ou médiathèques avec plus d'une centaine de villes ou villages où il y a une mobilisation contre le pass sanitaire et où l'obligation de ce dernier a été le détonateur d'une colère qui couvait depuis longtemps contre la manque de moyens, d'effectifs et des conditions de travail dégradées.

Y aura-t-il une jonction de toutes ces luttes avec le mouvement anti-pass  dans les semaines à venir? Et comment ? C'est l'enjeu de la période qui vient et ce à quoi il faut s'employer de toutes ses forces.

LA TONALITE DE LA PERIODE : DES CONFLITS QUI COMMENCENT SUR LE TERRAIN CATEGORIEL MAIS QUI ONT UNEDETERMINATION GLOBALE ET QUI DURENT

Ce qui est extraordinaire dans le mouvement anti pass comme d'ailleurs dans le mouvement des Gilets Jaunes et au fond dans une grande partie des conflits sociaux à l'heure actuelle, c'est qu'ils durent.

Et en durant, ils évoluent, se transforment et expriment alors tous quelque chose de commun : une sorte de conscience del'évolution générale des sociétés en cours qui  amène tous ces mouvements à habiter chaque conflit catégoriel d'une détermination globale.

Ils commencent tous par des revendications partielles : hausse des prix de l'essence pour les Gilets Jaunes, refus de l'obligation vaccinale pour le mouvement anti-pass, lutte contre des licenciements, des dégradations de conditions de travail, des baisses de salaires pour les confits sociaux.

C'est bien sûr le recul général profond des conditions de travail, des protections sociales et des libertés démocratiques qui rend tout simplement impossible la vie au travail ou en société et qui nécessite, presque par survie, de se battre de manière déterminée, rageuse, acharnée. C'est ce qui explique le surgissement répétitif de tous ces mouvements.

Ils sont tous animés par le même constat et la même conscience qu'on va vers le pire du point de vue social ou démocratique, ce qui amène ainsi bien des salariés et des citoyens à résister, s'arc-bouter, se battre pied à pied sans vouloir rien céder sur ce qui peutapparaître au démarrage comme des détails mais qui dans la durée, tend à évoluer vers l'expression du fond de ce qui les anime, une contestation globale.

Bien sûr, cette contestation globale n'a pas encore son expression propre, ses porte paroles ou un programme.

Du coup, cette expression se fait surtout entendre dans la manière d'y arriver qui devient plus importante que le but fixé au départ et cela parce que cette manière d'y arriver, la détermination et la durée dans la lutte, est véritablement jusque là l'expression propre des mouvements. Cette durée et cette détermination, depuis les agora des ronds points des Gilets Jaunes aux samedi libérés du mouvement anti pass en passant par les apéro-terrasses qui les accompagnent, et tous les piquets de grèves, ceux des bibliothécaires anti-pass qui se battent pour l'accès à la culture des plus pauvres jusqu'à ceux des entreprises qui ferment où on se libère de la honte d'être pauvres en se battant pour le droit à la vie définissent les embryons d'une autre vie, un espace collectif plus libre, plus heureux, une vie sociale retrouvée, une dignité récupérée.

La convergence des luttes est donc déjà là, pour le moment inscrite dans ce qu'expriment cette durée et cette détermination et ce qu'elle permet. 

Elle l'est encore par le cœur de tous ces conflits, le combat de femmes travailleuses qui animent et concentrent l'âme du mouvement général en cours depuis des années celui des gilets jaunes, ceux des combats dans la santé contre l'obligation vaccinale, celui des employées des bibliothèques, ceux encore hier des agents des Ehpad, des femmes de ménage, des employées des grands hôtels, du commerce...

Ce n'est pas étonnant car au plus bas de la hiérarchie sociale et en même temps assurant tous les travaux de lien social, la révolte des femmes au travail a quelque chose de fondamental, de subversif et d'entraînant pour tout le monde, comme d'ailleurs dans tous les grands mouvements, de 1789 à 1917 en passant par 1848 ou 1871.

Elles sont au centre des travaux du lien social, ce qui fait la qualité de nos vies et donc aussi au centre des reculs considérables que Macron et ses prédécesseurs cherchent à imposer à la société dans les secteurs santé, vieillesse, protection des jeunes enfants,éducation... Elles sont au cœur des solidarités que le gouvernement veut casser ; leur générosité, leur dévouement et leur courage sont l'expression même de l'esprit du service public que la bande du CAC 40 souhaite éradiquer.

C'est pourquoi, aujourd'hui, le pouvoir n'ose quasi pas sanctionner les agents des Ehpad non vaccinés, parce qu'on sent quelques frémissements de mouvements sociaux dans ce secteur et que ces sous-prolétaires de la santé ont montré en 2018 leur capacité à se mobiliser en entraînant l'adhésion de toute la population en ayant la responsabilité du bien être des seniors, elles sont au point nodal de ce qu'il y a de malade dans notre société.

La convergence est donc là, possible, entre la révolte actuelle et l'expérience séculaire, dans les semaines qui suivent le 5 octobre.

C'EST MAINTENANT QU'IL FAUT BATTRE MACRON

Il faut en être bien conscient, de fait, nous pouvons battre Macron aujourd'hui sans attendre le piège qu'il essaie de nous tendre aux présidentielles.

C'est le moment !

Participons tous aux manifestations du 5 octobre en appelant à continuer la lutte tous ensemble le samedi 9 octobre et ensuite.

Ainsi nous aurons réalisé le pire des cauchemars de la bourgeoise, une reprise des luttes avec la fin de l'épidémie qui non seulement prolonge celles de 2018 et 2019 mais leur donne une dimension politique supplémentaire en déjouant tous les calculs de Macron et de la bourgeoise sur les élections présidentielles, en le battant maintenant sur notre terrain où nous pouvons tous être unis, quelles que soient nos étiquettes (ou sans), celui de la lutte et de la promesse d'une société meilleure.

En complément tous les jours la rubrique Politique de la Revue de Presse Emancipation!

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus

À la Une de Mediapart

Journal — Cinéma
Jean-Luc Godard, l’entretien impossible
À l’heure où les bouleversements politiques, écologiques et sociaux semblent marquer la fin d’une époque, Mediapart a eu envie de rendre visite à Jean-Luc Godard, dont les films sont des mises en abyme inégalées des beautés et des troubles du monde. Mais rien ne s’est passé comme prévu. 
par Ludovic Lamant et Jade Lindgaard
Journal — France
Procès des sondages de l’Élysée : le PNF requiert finalement l’incarcération de Claude Guéant
La réouverture des débats a opposé deux thèses, ce vendredi, au tribunal de Paris. L'ex-ministre de Sarkozy assure qu’il ne peut pas rembourser plus rapidement ce qu’il doit encore à l’État. Le Parquet national financier estime au contraire qu’il fait tout pour ne pas payer.
par Michel Deléan
Journal — Santé
Didier Raoult sanctionné par la chambre disciplinaire du conseil de l’ordre
La chambre disciplinaire de l’ordre des médecins a sanctionné, le 3 décembre, d’un blâme le professeur Didier Raoult. Lors de son audition devant ses pairs, il lui a été reproché d’avoir fait la promotion de l’hydroxychloroquine sans preuve de son efficacité.
par Pascale Pascariello
Journal
Des traitements à prix forts, pour des efficacités disparates
L’exécutif a dépensé autour de 100 millions d’euros pour les anticorps monoclonaux du laboratoire Lilly, non utilisables depuis l’émergence du variant Delta. Il s’est aussi rué sur le Molnupiravir de MSD, malgré un rapport bénéfices-risques controversé. En revanche, les nouveaux remèdes d’AstraZeneca et de Pfizer sont très attendus.
par Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Exaspération
Rien n’est simple dans la vie. Ce serait trop facile. À commencer par la dépendance physique à perpétuité à des tiers, professionnels ou non. Peut-être la situation évoluera-t-elle un tant soit peu lorsque les écoles de formation aux métiers du médico-social et du médical introduiront la Communication NonViolente (CNV) et le travail en pleine conscience dans leurs modules ?
par Marcel Nuss
Billet de blog
SOS des élus en situation de handicap
Voilà maintenant 4 ans que le défenseur des droits a reconnu que le handicap était le 1er motif de discrimination en France, pourtant les situations de handicap reconnues représentent 12% de la population. Un texte cosigné par l’APHPP et l’association des élus sourds de France.
par Matthieu Annereau
Billet de blog
Ne vous en déplaise, Madame Blanc
Plusieurs médias se sont fait l’écho des propos validistes tenus par Françoise Blanc, conseillère du 6ème arrondissement de Lyon du groupe « Droite, Centre et Indépendants » lors du Conseil municipal du 18 novembre dernier. Au-delà des positions individuelles, cet épisode lamentable permet de cliver deux approches.
par Elena Chamorro
Billet de blog
Précarité = Adelphité
Nous exclure, nous isoler, nous trier a toujours été admis; nous sacrifier n’a jamais été que le pas suivant déjà franchi par l’histoire, l’actualité nous a prouvé que le franchir à nouveau n’était pas une difficulté.
par Lili K.