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Billet de blog 3 nov. 2021

Sri Lanka: grève générale et luttes contre un régime militaire barbare

Grève générale déclenchée après 4 mois de grève des enseignant s et malgré les menaces répressives les plus violentes du pouvoir.

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par Jacques Chastaing

Alors que les instituteurs sont en grève depuis 4 mois contre la militarisation forcée de l'enseignement et que les paysans tiennent des manifestations massives depuis presque deux mois, les ouvriers du pétrole, de l'électricité et des ports ont fait grève contre les privatisations dans leurs secteurs tandis que les cheminots faisaient grève pour des augmentations de salaires tout comme les personnels de santé et que les parents d'élèves manifestaient en soutien aux enseignants en lutte.

Après les vagues de luttes et grèves qui ont traversé le pays en 2018, 2019 et le désastre électoral et politique de la gauche en 2019, on assiste depuis quelques mois à une reprise de la lutte de classe au Sri Lanka (22 millions d'habitants) alors que le régime des militaires y est féroce..

Le président du Sri Lanka, Gotabhaya Rajapakse, général nationaliste à la réputation de corrompu et de tortionnaire, avait accédé au pouvoir en novembre 2019 dans le cadre d'une vague de grèves montantes, d'ouvriers, employés, d'enseignants, étudiants mais aussi de pauvres des campagnes, de la jeunesse et d'un mécontentement global des populations victimes d'une longue guerre civile de 30 ans contre les tamouls.

Rajapakse remporta les élections contre son prédécesseur soutenu "comme un moindre mal" par la gauche et les directions syndicales alors qu'il avait mené une féroce politique d'austérité et réprimé les grèves. S'appuyant sur le mécontentement généré par cette politique d'austérité et l'alignement de la gauche sur l'ancien président anti-ouvrier et répressif, Rajapakse s'appuya sur une démagogie religieuse anti musulmane, à la faveur de pogroms anti-musulmans et ethniques anti tamoul.

Une fois élu, ses premières mesures ont été de militariser l'appareil d’État à tous les niveaux de l'administration en mettant des militaires à la tête des services – y compris les criminels de guerre condamnés de la guerre contre les tamouls - et renforcer les forces de répression en vue de la confrontation avec la classe ouvrière et toutes autres formes de contestation sociale que dans la démagogie habituelle, il confondait avec le terrorisme, le crime organisé et le trafic de drogue, tout en rendant responsables les musulmans de la propagation du virus. En même temps, il concentrait des troupes sur Colombo la capitale et en faisant envahir les rues par des militaires en armes et faisant occuper les écoles du nord du pays par 20 000 soldats. Début mars, il dissolvait le Parlement pour organiser de nouvelles élections législatives dans le but de cumuler tous les pouvoirs et, avec le covid, sans prendre aucune mesure sanitaire, il impose toutefois le confinement et un couvre-feu et fait arrêter 50 000 personnes pour soit-disant non respect du couvre-feu.

Avec ces mesures, les patrons des zones franches tentent d'obliger leurs salariés à vivre dans les locaux industriels, mais sans salaires et nourriture, ce qu'ils refusent. Ils rejoignent alors leurs villages natals comme beaucoup d'autres travailleurs tandis que le gouvernement leur promet une indemnité d'environ 50 euros le mois, qui n'arrivera quasiment jamais. En attendant, les salaires ne sont bien souvent plus versés, ou réduits, les prix explosent et les licenciements sont massifs malgré les promesses du gouvernement qui demande aux patrons de ne pas licencier.

Face à la révolte qui couve, le président annonce que le déconfinement se fera sous contrôle militaire et fait placer des militaires dans les écoles, les gares, les rues pour la réouverture des entreprises et services.

Pour faire reprendre le travail, le gouvernement a obtenu le soutien dans une union nationale de la majorité de l'opposition dont les dirigeants nationalistes tamouls et d'une grande partie des directions syndicales qui veulent participer à la relance de l'économie.

En résistance, beaucoup de travailleurs ne se présentent pas à leur travail, des enseignants aux cheminots et dès le premier jour du déconfinement des ouvriers de l'habillement entrent en grève comme des salariés des compagnies de pétrole et déjà un peu auparavant les ouvriers des plantations de cocotiers.

Le président fait encore monter d'un ton la répression, plaçant des militaires partout, harcelant, arrêtant à tour de bras toute forme d'opposition, avec une police qui commet de plus en plus de meurtres et d’abus sous couvert des mesures de lutte contre la pandémie de Covid-19 et d’une campagne antidrogue. Le général arrive ainsi à faire taire la contestation mais en même temps ruine l'économie, beaucoup de produits étant en situation de pénurie, tandis que les prix explosent ce qui amène le gouvernement a placer le pays en état d'urgence alimentaire... pour un peu plus encore placer des militaires dans tous les rouages de la distribution alimentaire.

C'est dans ce contexte que s'est déclenchée cette grève générale du 3 novembre malgré les menaces répressives les plus violentes du pouvoir. Ce qui en dit long sur la détermination des travailleurs au Sri Lanka, en espérant qu'elle sera le point de départ d'une nouvelle remontée des luttes pour se débarrasser de ce pouvoir aussi sanguinaire qu'incapable.

En complément tous les jours  la rubrique Asie/Océanie de la Revue de Presse Emancipation! 

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