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Billet de blog 4 janv. 2022

La rotation civique -Jean Casanova

« Pour vous M. Roux de Bézieux, actuel président du Medef, assignation d'un an au marteau-piqueur et au bitumage dans les travaux publics ; pour votre ancienne prédécesseure, Mme Parisot, un an aux travaux de technicienne de surface aux Tours de la Défense."

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(Siège du MEDEF – 55, avenue Bosquet – Paris 7°)

Nous vous parlerons aujourd’hui de la rotation civique dont vous découvrirez dans quelques lignes, qu'en dépit de son aspect quelque peu spectaculaire, cette mesure ne serait pourtant pas la fin du monde.

La Ronde de nuit Rembrandt

Rotation civique, peut-être, le terme vous fera-t-il évoquer la célèbre Ronde de nuit, cette magnifique pièce murale de Rembrandt au Rijksmuseum d'Amsterdam. Il s'agit évidemment de tout autre chose. Patience, nous allons y venir.

C'est au simple mot prononcé de rotation civique que l'on doit l'énorme clash survenu au 55, avenue Bosquet, au siège du MEDEF, dans la soirée du 23 Décembre 2021, en pleine séance de « dialogue social » (formule convenue et obligée de nos réformateurs), dialogue social consacré à la « pénibilité du travail ».

Pénibilité du travail. Concept un peu fumeux, inscrit dans la loi de Réforme des Retraites parue il y a longtemps déjà au Journal Officiel du 20-1-2014. Charge aux « partenaires sociaux » (autre formule chérie de nos hommes de bonne volonté) d'en éclaircir le sens, de la quantifier et d'en élaborer les critères.

Le tout, dans le louable but, d'en faire bénéficier chacun, individuellement et au cas par cas, que cela soit bien clair, chacun, au soir d'une longue vie de travail, dans le calcul de son âge de départ à la retraite, retraite bien méritée précisera notre Président avec son onctueuse componction naturelle, au soir de ses vœux à la Nation, le 31 Décembre.

Au passage, vous vous en souvenez, la durée de cotisation pour obtention du taux plein de départ avait été portée, progressivement bien sûr, de 40 à 43 annuités. C'était juré, pour l'instant, nous ne touchons pas à l'âge légal de départ de 62 ans. Évidemment, partir à cet âge- là, sans avoir toutes vos annuités, cela ne fera pas lourd dans vos poches. Mais c'était une parenthèse.

Sept ans déjà, chers lecteurs, et les partenaires sociaux (le redire, c'est rire encore un peu) n'ont pu avancer, ni même entamer la discussion, le concept de pénibilité faisant toujours débat et, vous allez le voir, pas des moindres.

« Il nous faut du grain à moudre ». André Bergeron

Nous tenons les détails des péripéties de cette ultime et dramatique séance d'un des négociateurs présents autour de la table de la grande salle André Bergeron, où se tenait l'ultime round de cette grande messe sociale.

Salle André Bergeron, vous l'avez deviné, en hommage à l'infatigable apôtre de la collaboration de classes, André Bergeron, ancien secrétaire général du syndicat FO, dont nous gardons tous en mémoire la forte métaphore meunière qu'il prononçait à chaque prosternation devant la statue du Capital : « Il faut du grain à moudre », indiquant par là que pour tenir le peuple calme, il fallait savoir lui concéder quelques bricoles.

Fermons la parenthèse. Notre informateur en venait maintenant à l'essentiel.

Comme il est d'usage en début de séance, la 72e depuis sept ans, un premier tour de table réunissant les différentes délégations patronales (MEDEF et CGPME) et syndicales (CGT, CFDT, FO, CGC et CFTC), un premier tour de table donnait lieu à la lecture d'un mémorandum de la part de chacune d'entre elles.

Et après les habituelles œillades et facéties de la CFDT, le tour venait de la prise de parole de la représentante de la CGT, Albertine de Grandmaison.

Beaucoup d'évolutions était intervenues dans cette grande centrale syndicale depuis son congrès de l'Automne 2015 destiné à trouver une issue à sa crise programmatique et crise de direction survenue, vous vous en souvenez, après les révélations concernant les graves manquements à la morale prolétarienne de son équipe dirigeante (équipements de bureau de grand luxe de son secrétaire et fastueuses indemnités). Les secousses du Congrès avaient fait surgir une ligne nouvelle, remettant en cause celle dite « réformatrice » (c'était la formule dénonciatrice utilisée par la nouvelle majorité), ligne réformatrice de l'ancienne direction.

Vous en jugerez vous-mêmes à la lecture de la déclaration d'Albertine de Grandmaison, sa nouvelle représentante :

« Le travail est-il pénible ?, commença Albertine. C'est certes à la mode de le dire, car la classe capitaliste est en train de mettre le Travail dans un sale état, et a tout intérêt à ce que nous considérions que, par nature, le travail est pénible. Intérêt à ce que nous naturalisions ce qu'elle fait du travail et que sa violence sociale soit posée comme une fatalité incontournable.

Attachons-nous un instant au mot « pénible ». Les enquêtes sur l'activité de travail ne confirment pas que l'activité est par elle-même considérée comme pénible, ou d'abord pénible : elle est d'abord intéressante. Ce qui est pénible, ce sont les conséquences de sa pratique capitaliste.

L'absence de toute capacité de décision sur ce qui est produit, une division sociale des tâches insupportable, un rapport aliéné au temps qui dénature le travail concret et empêche la vie sociale, le poids d'un management par la crainte destructeur des collectifs de travail, le constat de la nocivité ou de l'inutilité de ce que l'on produit, enfin l'impuissance à faire reconnaître sa qualification dans le salaire. Et la pratique du télétravail n’y fera pas grand-chose. Arrêtons d'identifier travail et pénibilité. Car c'est de sa subsomption par le Capital que naît la pénibilité du Travail.

Et pour ce qui est des cas d'incontestable pénibilité physique ou mentale de tâches indispensables, elles devront faire l'objet d'une rotation civique ».

Rotation civique, le mot était lâché, et désignant du doigt, en face d'elle, les représentants du monde patronal, Albertine de Grandmaison concluait :

« Pour vous M. Roux de Bézieux, actuel président du Medef, assignation d'un an au marteau-piqueur et au bitumage dans les travaux publics ; pour votre ancienne prédécesseure, Mme Parisot, un an aux travaux de technicienne de surface aux Tours de la Défense."

Au premier plan, casque bleu, M. Pierre Gattaz

Nous ne voulons surtout pas nous enfermer dans les querelles du genre et des taches préférentiellement affectées à l’un et a l'autre et disons tout de suite notre accord à la permutation entre vous de ces deux assignations. »

La panoplie de Laurence

Les délégations patronales étaient déjà debout, claquant rageusement les attaches dorées de leur bagagerie Vuitton. « C'est un scandale », « C'est plus que nous ne pouvons supporter », « Inadmissible », « Nous n'admettrons pas cette provocation »... La déléguée CFDT, les larmes aux yeux, « Messieurs, Mesdames, le dialogue social, soyons responsables ! »

Mais c'était trop tard. La proposition rotatoire dont on connaît pourtant dans toutes les familles les vertus (un jour, tu feras la cuisine et moi la vaisselle, et demain...) avait été la formule de trop, peut-être révélatrice que la Société n'est pas une famille.

Difficulté supplémentaire pour nos élites appelant sans cesse au dialogue, à la concorde, à l'union nationale, au vivre ensemble, au partage solidaire, à l'amour du prochain, au soin de l'autre, et que sais-je encore... N'y aurait-il pas là, sans aller jusqu'à la volonté de tromperie, quelque petit défaut d'analyse ?

Note de la Rédaction : pour ceux de nos lecteurs qui souhaiteraient aller plus loin dans la compréhension de la thématique d'un Travail sans employeur et sans actionnaire, nous recommandons la lecture deEmanciper le travail de Bernard Friot, animateur de l'IES (Institut Européen du Salariat).

En complément tous les jours la rubrique Social de la Revue de Presse Emancipation!

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