Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

10961 Billets

0 Édition

Billet de blog 4 mars 2022

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Les intérêts stratégiques de TotalEnergies en Russie

Limités comme le laisse entendre la direction du groupe ? Non, comme le montrent les données disponibles, absolument cruciaux quant à l'avenir industriel et financier de TotalEnergies

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Source: Amélie Canonne, Maxime Combes, Nicolas Haeringer -T-lab

Face à l'invasion de l'Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a d'abord tenté de minimiser l'importance des activités de son groupe en Russie : « 3 à 5% de ses revenus totaux ». Suite aux décisions de Shell, BP, Eni, Equinor et désormais Exxon, de se séparer de leurs participations dans plusieurs projets communs avec des entreprises russes, TotalEnergies a refusé d'en faire autant, se limitant à annoncer ne plus investir dans de nouveaux projets, tout en affirmant rester en Russie (1).

A l'heure où de nombreuses voix, y compris en Ukraine, appellent les dirigeants du monde entier à s’engager à « refuser et interdire toute importation de combustibles fossiles en provenance de Russie, et de sortir au plus vite des combustibles fossiles » (2), la position de TotalEnergies semble intenable et indigne d'une

entreprise multinationale qui prétend avoir une politique responsable. Qui plus est lorsque les principales exportations russes - et donc les principales entrées de devises - reposent sur le pétrole brut et raffiné et le gaz.

En s'appuyant sur les informations rendues publiques par TotalEnergies en amont de l'Assemblée générale des actionnaires du 28 mai 2021 (3), la présente note montre que les intérêts de TotalEnergies en Russie sont bien plus significatifs que ne le laisse entendre la communication de crise de la direction de TotalEnergies. La présence de la multinationale française en Russie n'est ni marginale ni de nature totalement différente de celle des autres majors pétro-gazières qui viennent de décider de s'en retirer. Plus significatif encore, les intérêts russes de TotalEnergies, notamment gaziers, ont vocation à s'étendre très fortement dans les années à venir, pour occuper une place prépondérante : sans la Russie, c'est sans doute le coeur même de la stratégie industrielle de TotalEnergies qui perd son sens.

La Russie, clé de voûte de la stratégie de TotalEnergies

Il y a plusieurs façons de regarder la présence de TotalEnergies en Russie. La première, celle de la direction de la multinationale française, consiste à laisser entendre que les activités russes du groupe sont finalement relativement secondaires. TotalEnergies et Patrick Pouyanné ont ainsi affirmé publiquement que le groupe ne réalisait que 3 à 5% de ses revenus totaux en Russie (4). Les activités russes du groupe, qui relèvent principalement de l'exploration et de l'exploitation des hydrocarbures, sont ainsi rapportées à l'ensemble des activités du groupe, y compris la transformation des hydrocarbures, la distribution des produits pétroliers et gaziers et les activités financières. Outre le caractère imprécis de cette évaluation, qui varie donc presque du simple au double, elle permet à la direction de TotalEnergies de laisser entendre que les activités russes du groupe sont presque résiduelles, en tout cas peu ou pas stratégiques. Les observateurs sont ainsi invités à passer leur chemin.

Les données que nous présentons ci-après nous semblent montrer l'exact opposé de ce que la direction

de TotalEnergies veut laisser entendre : la Russie est un pays clé pour la mise en oeuvre de la stratégie industrielle de TotalEnergies, telle qu'elle a été définie ces dernières années. Une stratégie que l'on peut pour partie résumer ainsi : faire de l'extraction et de la distribution du gaz la clef de voûte du développement et des investissements actuels et futurs de l'entreprise, en affirmant qu'il n'y a pas d'alternative au gaz en tant qu'énergie de transition vers la "neutralité carbone". Les données qui suivent montrent que, sans le gaz russe, la stratégie industrielle de TotalEnergies s'effondre en grande partie.

TotalEnergies est présente en Russie depuis plus de 30 ans. Outre une présence ancienne sur le champ pétrolier de Kharyaga (1995), et plus récente sur le champ gazier de Termokarstovoye (2009), c'est à travers la prise de participation sur le site gazier de Yamal et au sein de Novatek (2011) puis sur le site Arctic LNG 2 (2018) que la stratégie russe de TotalEnergies se dévoile : se positionner et investir massivement dans le gaz russe afin d'approvisionner le marché européen (5).

Sans l'extraction gazière en Russie, la stratégie industrielle de TotalEnergies s'effondre en grande partie

Pour justifier sa décision de rester en Russie, la direction de TotalEnergies explique également que son partenaire russe Novatek n'est pas de même nature que les partenaires russes des autres majors, souvent des entreprises publiques. Cette justification est des plus discutables tant le géant gazier russe Novatek est proche du Kremlin : son président, Leonid Mikhelson, est un proche de Poutine tandis que Guennadi Timtchenko, deuxième actionnaire de Novatek, est visé par les sanctions américaines depuis 2014 et est désormais sous sanction de l’UE.

Une production de gaz russe, actuelle et future, extrêmement stratégique : un tiers de ses réserves à développer.

Cette importance du gaz russe se retrouve évidemment dans les données que TotalEnergies publie pour rendre compte de la production d'hydrocarbures du groupe, ventilées par région. Si la production de liquides (pétrole brut, etc) en Russie ne représente que 5% de la production mondiale du groupe, celle de gaz est bien plus significative puisque la Russie représente près de 30 % de la production gazière mondiale du groupe, alors même que le premier cargo de GNL du site Arctic LNG 2 n'est prévu que pour 2023. Rapportée aux productions du groupe réalisées en Europe et en Asie centrale - soit l'essentiel du gaz qui peut être acheminé à Europe par gazoduc - la part de la Russie est encore plus impressionnante, avec près de 61% du gaz produit par le groupe. Voilà donc des données bien plus significatives que le chiffre de 17%, représentant la part de la Russie dans la production totale du groupe, que met en avant la direction de TotalEnergies.

D'autre part, la surface du domaine minier dont TotalEnergies dispose en Russie, directement ou indirectement, représente près de 10% des superficies dont elle dispose à l'échelle mondiale pour développer ses activités d'exploration et production. Le poids de la Russie dans le futur industriel de TotalEnergies est encore plus visible lorsqu'on regarde les réserves prouvées du groupe. Etablies sur la base d'un prix du baril de Brent extrêmement conservateur (41,32 $/b fin déc. 2020), ces évaluations sont largement sous-évaluées au regard de l'envolée actuelle des prix. Néanmoins, les réserves de gaz russe représentent plus de 40% de ses réserves gazières mondiales, et plus de 50% pour celles qui ne sont pas encore développées. Une évaluation qui grimpe à 78 et 84 % si on se limite à l'Europe et l'Asie centrale, et qui représente 24 et 34 % de l'ensemble des réserves de TotalEnergies (pétrole compris). Pour TotalEnergies, se retirer de Russie revient donc à tirer un trait sur un tiers de ses réserves totales à développer dans les années à venir. C'est gigantesque.

La Russie, source de cash-flow futurs massifs

Toujours en nous basant sur les données publiées par TotalEnergies, nous avons calculé ce que la production russe d'hydrocarbures représente dans les résultats actuels et futurs du groupe. Du côté du chiffre d'affaires en 2020, on atteint près de 7 %. Par contre, lorsque TotalEnergies évalue les flux de liquidités futurs que vont générer la production d'hydrocarbures sur ses différents théâtres d'opération, alors la part de la Russie atteint plus de 20% des cash-flow mondiaux attendus par le groupe dans le futur. Bon moyen d'appréhender la solvabilité et la pérennité d'une entreprise, cet indicateur nous montre que le futur industriel global de TotalEnergies dépend fortement des sites gaziers Yamal et Arctic LNG : les abandonner reviendrait à grever une part extrêmement conséquente des réserves prouvées du groupe, ainsi que de ses revenus futurs.

Ces données nous semblent éclairer le refus de TotalEnergies de quitter la Russie : puisque ce sont ses

investissements russes qui doivent lui assurer une grande part de ses productions, revenus et croissance futurs, cette option reviendrait à gravement hypothéquer l'avenir de la multinationale française. Qui plus est parce qu'à l'occasion d'un déplacement d'Emmanuel Macron à Moscou en 2018, TotalEnergies a obtenu une participation directe entre 10% et 15% dans tous les futurs projets GNL de Novatek situés sur les péninsules de Yamal et de Gydan. D'une certaine manière, en ayant promu les intérêts de TotalEnergies auprès de Vladimir Poutine, l'Elysée et Bercy sont donc co- responsables du refus de TotalEnergies de quitter la Russie. Il leur revient donc d'organiser et planifier le retrait de la multinationale française de Russie, à la fois pour des raisons morales liées à la guerre en Ukraine, mais aussi pour des raisons économiques d'indépendance énergétique et, enfin, pour des raisons climatiques et écologiques tant les projets Yamal et Arctic LNG sont désastreux (6).

Notes et compléments

1.Communiqué de TotalEnergies : https://totalenergies.com/fr/medias/actualite/communiques-presse/totalenergies-position- face-guerre-ukraine

2.STAND WITH UKRAINE - End global fossil fuel addiction that feeds Putin’s war machine - https://www.with-ukraine.org/ 3.Document d’enregistrement universel 2020 incluant le rapport financier annuel, publié en amont de l'Assemblée générale desactionnaires du 28 mai 2021 : https://totalenergies.com/system/files/documents/2021-03/document-enregistrement-universel-2020.pdf
4. https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20220224-le-gaz-russe-pas-rempla%C3%A7able-en-europe-dans-l-imm%C3%A9diat-selon-le-pdg-de-totalenergies
5.Yamal LN - champ onshore a été lancé en 2013. Le projet comprend une usine de liquéfaction de gaz, d’une capacité nominale de 16,5 Mt/an de GNL, démarrée fin 2017 avec une première cargaison à bord du méthanier Christophe de Margerie. En 2020, la production de l’usine a atteint 17,9 Mt dépassant la capacité nominale de 9%. Le projet Arctic LNG 2 est situé sur la péninsule de Gydan face à celle de Yamal, et devrait disposer d’une capacité de production de 19,8 Mt/an. Le premier cargo de GNL est prévu pour 2023.

6. https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/02/la-france-pourrait-soutenir-un-gigantesque-projet-gazier-dans-l-arctique- russe_6050731_3234.html

Cette note a été rédigée et éditée par : Amélie Canonne, membre d’Attac, chercheuse/experte en politiques commerciales et climatiques
Maxime Combes, économiste, auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil), 2015 Nicolas Haeringer, organiser pour 350.org, membre d’Attac et co-auteur du livre "Pour la justice climatique, stratégies en mouvement septembre 2021" (Les Liens qui Libèrent)

A. Canonne et M. Combes sont tous deux à l'origine du T-lab.

En complément tous les jours la rubrique Economie de la Revue de Presse Emancipation!

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Derrière le triomphe annoncé de l’extrême droite, des élections aux multiples enjeux
Dimanche, les Italiens votent pour renouveler leur Parlement. Une élection décisive qui conclut une campagne morne mais pourrait porter l’extrême droite au pouvoir. Tour d’horizon des programmes et des enjeux. 
par Romaric Godin
Journal — Exécutif
Retraites, chômage, énergie : Macron attaque sur tous les fronts
Le président de la République souhaite mener à bien plusieurs chantiers d’ici à la fin de l’année : retraites, chômage, énergies renouvelables, loi sur la sécurité, débat sur l’immigration… Une stratégie risquée, qui divise ses soutiens.
par Ilyes Ramdani
Journal — Moyen-Orient
L’Arabie saoudite soudoie des stars des réseaux sociaux pour attirer les touristes
Le royaume entend préparer l’après-pétrole grâce aux revenus du tourisme. Pour faire la promotion des trésors touristiques saoudiens, des influenceurs des quatre coins du monde affluent par avions entiers. Avec un objectif : montrer par leurs publications Instagram que le pays s’est ouvert. 
par Yunnes Abzouz
Journal — Écologie
Trois ans après Lubrizol, Rouen confie aux entreprises la prévention des risques industriels
Trois ans après l’accident de l’usine chimique, la métropole normande a mandaté une association d’industriels pour étudier les attentes de la population et former les élus. Une association de victimes dénonce un « McKinsey » de la pollution.
par Jade Lindgaard

La sélection du Club

Billet de blog
L’éolien en mer menacerait la biodiversité ?
La revue Reporterre (par ailleurs fort recommandable) publiait en novembre 2021 un article auquel j’emprunte ici le titre, mais transposé sous forme interrogative … car quelques unes de ses affirmations font problème.
par jeanpaulcoste
Billet de blog
Éolien : vents contraires !
[Rediffusion] Mal aimées parmi les énergies renouvelables, les éoliennes concentrent toutes les critiques. La région Provence Alpes-Côte d'Azur les boycotte en bloc sans construire d'alternatives au « modèle » industriel. le Ravi, le journal régional pas pareil en Paca, publie une « grosse enquête » qui ne manque pas de souffle...
par Le Ravi
Billet de blog
Saint-Jean-Lachalm, un village qui a réussi ses éoliennes, sans s'étriper
Saint-Jean-Lachalm, un village de la Haute-Loire qui a trouvé le moyen de ne pas s’étriper lorsque l’idée d’un champ d’éoliennes a soufflé dans la tête de son maire, Paul Braud. En faisant parler un droit coutumier ce qui, de fil en aiguille, a conduit… au chanvre.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
Le gigantisme des installations éoliennes offshore en Loire Atlantique et en Morbihan
Un petit tour sur les chemins côtiers en Loire Atlantique et en Morbihan pour décrire et témoigner du gigantisme de ces installations offshores, de la réalité de l'impact visuel, et de quelques réactions locales.
par sylvainpaulB