Pourquoi l’économie est en mauvaise posture -Bruno Bertez

C'est un conseil en investissement qui l'écrit : "le capital refuse de s’investir productivement, de s’équiper, d’embaucher et de distribuer des revenus aux salariés parce qu’il considère que sa rémunération n’est pas suffisante. Il fait grève comme le font les salariés. C’est le mur de l’argent, le mur des détenteurs de stocks de monnaie."

Source: Chronique Agora

Que coûte le capital ? La question est de définir ce qu’il exige pour s’investir – et ce qu’il exige pour rester investi, sans fuir soit à l’étranger soit dans les jeux de loterie boursière.

Tout ceci tourne autour du concept que je développe depuis des décennies sur la grève du capital : il refuse de s’investir productivement, de s’équiper, d’embaucher et de distribuer des revenus aux salariés parce qu’il considère que sa rémunération n’est pas suffisante.

Il fait grève comme le font les salariés. C’est le mur de l’argent, le mur des détenteurs de stocks de monnaie.

Nous sommes au cœur du problème de la crise du capitalisme qui couve depuis le milieu des années 60, qui s’est aggravée au début des années 70 et qui a éclaté sous sa forme aiguë en 2007 ou 2008.

La crise est une crise de la mise en valeur du capital, c’est-à-dire de sa mise en valeur par le profit et par la plus-value – l’important dans cette phrase, c’est le mot "et".

Le capital veut sa rentabilité mais en plus il veut sa plus-value. Cela ressemble par exemple au cas d’un hôtelier qui sait qu’il gagne peu en rentabilité annuelle, mais qui sait aussi qu’à la revente de son hôtel, il enregistrera une plus-value importante qui viendra compléter sa rentabilité annuelle.

Le capital moderne n’exige pas seulement son profit ; pour s’investir, il exige aussi de se valoriser, c’est-à-dire de valoir plus cher à la revente. Il exige non seulement la rentabilité interne de son investissement mais également la plus-value systémique que la banque centrale a rendu récurrente par sa politique monétaire, laquelle alimente ce que l’on appelle le Ponzi.

Le capital veut la rentabilité interne + la rentabilité externe.

De plus en plus gourmand

Comme la rentabilité externe, la performance externe, ne cessent de monter, il devient de plus en plus gourmand – c’est-à-dire de plus en plus exigeant.

Cela signifie que le vrai coût du capital augmente. Autrement dit, ce qui devient le plus important, ce n’est pas la valeur d’usage du capital – sa rentabilité ; ce qui devient plus important, c’est sa valeur d’échange, c’est le fait que son prix monte sans arrêt.

Peu à peu, l’usage devient moins important tandis que l’échange, lui, devient primordial.

C’est bien sûr grave et dramatique.

C’est l’histoire de ce lot de pantalons en solde qui circule, avec à chaque revente une plus-value... jusqu’à ce que l’un des acheteurs, à la fin, ouvre les cartons et constate que ces pantalons n’ont qu’une seule jambe. Il s’en étonne auprès de son vendeur, et celui-ci lui répond : "Idiot, ce n’est pas pour porter, c’est pour revendre !"

Réfléchissez et vous apprécierez la richesse incroyable de cette histoire.

C’est, disons-nous, une dérive de la modernité.

Par le développement des marchés financiers et de l’alchimie de la Bourse, la modernité fait que non seulement le capital exige son profit mais en plus il exige de se valoriser, de gagner une plus-value.

Cette exigence (profit + plus-value) ne fait que croître au fur et à mesure que les Bourses grimpent car ce sont elles qui fixent la norme de la performance à attendre.

Concurrence à mort

N’oubliez jamais que le capital se fait une concurrence à mort pour obtenir le profit maximum. Et tant que la musique joue, le capital doit danser.

Ce sont les Bourses qui disent au détenteur de capital : "Vous devez exiger 10% de rentabilité sous forme de profit + 10% de rentabilité sous forme de valorisation de votre capital."

Le capital, à notre époque, se met en valeur en fonction de benchmarks. C’est ce qui fait monter son exigence, c’est-à-dire son coût.

La hausse de la Bourse fait concurrence à l’investissement physique productif car elle offre non seulement la rentabilité capitalistique mais la rentabilité Ponzi – celle qui vient en surcroit, grâce à la chaîne du bonheur mise en place par les banques centrales.

L’enrichissement de Bernard Arnault, par exemple, c’est non seulement la forte rentabilité des produits de luxe, mais aussi la plus-value récurrente dont il bénéficie de la part des banques centrales qui alimentent le Ponzi ; lequel est obligé d’acheter des véhicules boursiers rares comme LVMH pour rester dans la course.

Ce sont les banques centrales qui alimentent la chaîne du bonheur par la baisse des taux, par les QE, par les assurances et surtout par les promesses que tout cela va durer longtemps. Ce sont les banques centrales qui, croyant faire baisser le coût et les exigences du capital, ont mis en place un dispositif qui aboutit à l’inverse : la hausse du coût du capital.

Dire que le coût du capital baisse quand les taux sont bas, comme le dit Emmanuel Macron montre qu’il parle de choses qu’il ne maîtrise pas.

Au passage, je remercie mes professeurs d’HEC, qui m’ont permis d’élaborer cette analyse : Rosensthiel, Worms et Mothes.

En résumé : quand les taux baissent, la Bourse monte, le capital fait une performance qui sert de norme, d’objectif aux exigences du capital.

Le capital exige du 20% sur ses investissements productifs parce que, dit-il à juste titre, il peut faire du 20% en achetant du papier en Bourse au lieu de prendre un risque d’exploitation.

C’est tout ceci qui explique la rationalité des buybacks, du private equity et de l’ingénierie boursière en général. Les sociétés et les grandes banques comme Goldman Sachs, elles, ont compris la vraie notion de coût du capital – ce qu’un Macron, prétentieux hélas, ne comprend pas, pas plus qu’un Jerome Powell ou qu’une Christine Lagarde.

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