D'où vient et où va l'extraordinaire mouvement des Gilets Jaunes (2) par J. Chastaing

L'extraordinaire mouvement des gilets jaunes.  D'où vient-il et ou va-t-il ?  Transformations des luttes de classes en France de 2009 à 2018. En trois parties. Hier la première. Ici la deuxième. Demain la dernière.

6 Janvier 2019 - Jacques Chastaing

Partie II. Petite chronologie du soulèvement des Gilets jaunes. Avant les Gilets Jaunes, déjà des gilets jaunes

Un mouvement "Colère" est lancé le 12 janvier 2018 par un maçon de Périgueux qui regroupe en quelques jours 80 000 abonnés sur sa page Facebook. L'objectif du mouvement est de se battre déjà contre la hausse des taxes sur le carburant, la vie chère, la hausse de la CSG pour les retraités et la limitation de la vitesse à 80 Km/heure que le gouvernement veut imposer en juillet 2018. 

Il organise une manifestation le 27 janvier. Ce jour-là, ils sont au moins 2 000 manifestants à Bordeaux, 2 000 à Mâcon, 500 à Dijon, 300 à Chaumont, 300 à Blois, 250 à Périgueux, 300 à Cherbourg et apparaissent dans bien d'autres villes encore, avec déjà pour une bonne partie d'entre eux le port du gilet jaune. Ils remettent ça le 17 février avec déjà pour but affiché, l’Élysée.  

Des dizaines de groupes Facebook se sont constitués en peu de temps. "Colère" compte plus de 120 000 internautes abonnés sur son site national durant la première partie de l'année 2018 et construit une ou plusieurs antennes locales dans chaque département. Déjà, Le Front National de Marine le Pen, la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon et le député centriste Lassalle tentent de prendre contact avec "Colère" qui refuse pour sa part tout contact.

Par contre, le mouvement se lie aux combats des motards de la Fédération Française des Motards en Colère (FFMC) et des automobilistes de l'association "40 millions d'automobilistes" qui ont commencé également début 2018 une lutte contre la limitation de vitesse à 80 Km/heure, la restriction de circulation des véhicules anciens, les mesures répressives sur les routes et l'état de délabrement du réseau routier.

Parallèlement, entrent en lutte à ce moment, les employés des maisons de retraites (ehpad), les gardiens de prison, les petits paysans, des lycéens, étudiants et retraités ou encore des ouvriers de Ford à Blanquefort/Bordeaux contre la fermeture de l'entreprise et enfin des employés du commerce, du groupe Carrefour notamment. 

Le mouvement "Colère" très divers, est alors parallèle à ces luttes sociales mais dans bien des départements il s'y lie ou les soutient comme par exemple les Ford. Inversement, ces mouvements sociaux s'invitent parfois dans les manifestations de "Colère" comme les retraités en particulier ou des ouvriers en lutte contre de licenciements, d'autres encore pour des augmentations de salaires avec leurs propres revendications, banderoles, slogans.

Or ces luttes sociales ne sont pas anodines à ce moment et tout comme ces premiers gilets jaunes de "Colère", mais aussi comme les "zadistes" de Notre Dame Des Landes, elles ont la particularité politique d'une part de relever le gant de la lutte par en bas alors que les directions syndicales y ont renoncé le 16 novembre 2017 et d'autre part de poser la question des luttes sur le terrain de construire un mouvement d’ensemble. 1

En effet, par leur absence de volonté à la lutte d'ensemble et leurs tactiques de journées d'action sans plan ni suite, les directions syndicales ont réussi à décourager les militants syndicaux et les salariés qui leur font confiance. La manifestation du 16 novembre 2017 est la dernière de ces journées d'action inutiles après deux ans de journées de ce type depuis le 30 mars 2016. Mais ce n'est pas inutile de le rappeler, suivie le 18 novembre par une manifestation de 3 000 personnes du Front Social qui lie sociale et politique et vise déjà l’Élysée. 

A partir du 16 novembre, les directions syndicales enterrent clairement la lutte et jouent à fond la carte du "dialogue social" c'est-à-dire de la collaboration avec le gouvernement en prétextant de la défaite qui aurait été causée selon eux par l'inaction des salariés, des non syndiqués en particulier. 

Or, contre cette propagande démoralisatrice, les mouvements sociaux importants de début janvier partis de la base et de secteurs peu organisés faisaient la démonstration que ce n'étaient pas les travailleurs qui ne voulaient pas se battre mais les directions syndicales et politiques. 

Ils révélaient ensuite, parce que ces secteurs sont parmi les plus exploités vivant déjà la situation que Macron veut imposer à l'ensemble des travailleurs par sa destruction du Code du travail, que la lutte des organisations syndicales et des secteurs professionnels les plus protégés durant les années 2016 et 2017 ne concernait pas tout le monde mais seulement un secteur de la classe ouvrière et ne pouvait pas entraîner dans la lutte pour la défense des acquis les secteurs les plus pauvres qui ne bénéficiaient pas ou plus de ces acquis. Ils montraient ensuite que leurs luttes particulières, émiettées avaient un caractère général.

Par ailleurs, le 16 janvier 2018, par leur énorme courage face aux violences policières extrêmes du pouvoir, mais aussi le soutien dans l'opinion publique, les jeunes écologistes "zadistes" dits "marginaux" de Notre Dame Des Landes faisaient reculer le gouvernement qui renonçait à son projet d'aéroport dans la zone naturelle protégée proche de Nantes. Ce recul était  du jamais vu depuis longtemps et surprenait après la déconfiture des directions syndicales et politiques qui expliquaient que rien n'était possible. 

Ainsi donc la lutte déterminée payait.

Dans ce même esprit, "Colère" pour sa part montrait également la déconnexion des directions syndicales avec ce qui se passait en bas, en organisant avec les motards à partir du 27 janvier 2018 des manifestations importantes bloquant de nombreuses routes, rond-points et villes tous les samedi de fin janvier à avril avec une journée nationale  les 14 et 15 avril regroupant 40 000 manifestants entraînant des ouvriers des grandes structures ou des retraités. 

Pour comprendre l'interpénétration entre « Colère » et les mouvements de grève, il faut bien mesurer qu'il y a eu à ce moment, le 31 janvier – 4 jours après la première manifestation de "Colère" - une énorme mobilisation des sous prolétaires de la santé, les agents des maisons de retraites, révélatrice d'un état d'esprit plus général. 

Cette mobilisation avait commencé à l'automne 2017 par une très forte participation à la grève dans le sud de la France au moment même où les directions syndicales expliquaient aux milieux militants que les ouvriers ne voulaient pas se battre. Elle ne fut pas remarquée de ce fait, mais elle fut suivie d'une mobilisation nationale considérable  - et remarquée - des mêmes le 31 janvier 2018 pour leurs conditions de travail et contre les conditions de vie dégradantes faites aux anciens dans les maisons de retraite. Les employés des maisons de retraite refusaient d'être les agents de la maltraitance des plus âgés, refusaient d'être complices du système. 

Les salariés de plus de 2 000 maisons de retraite sont entrés en lutte ce jour-là – ce qui est énorme et  a surpris - dans un moment encore une fois où il y aurait eu absence de luttes selon les syndicats (et toute la classe politique derrière eux) et dans un secteur très peu syndiqué, sans traditions de lutte et regroupant surtout des femmes des catégories les plus pauvres et les plus précaires du monde du travail, souvent des "contrats aidés", des sous-contrats mal payés de jeunes salariés précaires que le gouvernement essayait par ailleurs de supprimer.  

Or, cette suppression de 150 000 "contrats aidés" en septembre 2017 – le plus grand plan de licenciements collectifs au même moment - avait fait un énorme scandale, plongeant non seulement les bénéficiaires de ces contrats dans le désespoir puisque que pour beaucoup c'était le seul moyen de ne pas sombrer dans la marginalité, mais aussi de nombreuses associations et communes pour qui ces "contrats aidés" étaient le seul moyen de maintenir un certain nombre de services à la population. Mais seuls les maires et les associations se mobilisèrent ainsi que quelques enseignants. Les directions syndicales et politiques de gauche prétextèrent du fait qu'ils étaient pour de vrais emplois à durée indéterminée pour ne pas mener la lutte et abandonner les "contrats aidés" à leur sort.

Le secteur professionnel de la santé était particulièrement concerné et notamment les maisons de retraites par cette suppression des contrats aidés, nombreux dans cette profession. Par ailleurs, comme tous les services publics, le service public de la santé était attaqué par la politique de Macron comme des ses prédécesseurs, Hollande et Sarkozy. Cependant il faisait  preuve d'une grande combativité avec de très nombreuses luttes défensives, 4 000 en 2 ans ce qui est considérable, mais toutes dispersées, émiettées, par établissement voire service, sans guère d'efficacité et de visibilité et sans quasi aucune tentative des fédérations syndicales de ce secteur d'unifier ces luttes ni de faire appel à l'opinion publique. 

C'était donc la première fois dans ce secteur qu'une lutte partie de la base et des plus pauvres abandonnés par les directions syndicales, réussissait à entraîner autant d'établissements en même temps, avec même quelques hôpitaux entraînés par le mouvement. Sur internet étaient lancés #balancetonhosto ou #balancetonehpad qui permettaient de dénoncer les conditions de travail dans le monde de la santé avec infiniment plus d'ampleur que par les organisations syndicales comme déjà les jeunes travailleurs précaires avaient lancé dans le mouvement de 2016 #onvautmieuxqueça. Tout cela marqua considérablement l'opinion publique.

Cette mobilisation eut un retentissement considérable dans l'opinion à ce moment pour plusieurs raisons. 

Elle faisait la démonstration contre la propagande syndicale ou de la gauche politique que ce n'étaient pas les travailleurs qui n'étaient pas disponibles pour entrer en lutte mais  que c'était l'absence de volonté réelle des directions syndicales et politiques de gauche  à mener une lutte sérieuse qui conduisait à l'échec. 

Elle faisait aussi la démonstration que c'étaient les secteurs les plus pauvres et les plus précaires de la classe ouvrière qui se mobilisaient le plus, donnant un caractère plus visible et général à ce qui se faisait déjà dans les mois précédents lors de luttes déterminées et victorieuses mais isolées de femmes de ménages de grands hôtels, de salariés du secteur du nettoyage, de salariés migrants, de travailleurs ubérisés comme les livreurs à vélo de Deliveroo ou des chauffeurs de « taxi » VTC. 

Elle faisait surtout la démonstration de l'immense sympathie qu'eut leur lutte dans l'opinion très sensible à la défense du système de santé et des seniors. Tout le monde voyait que Macron le démolissait la santé publique et cette lutte déterminée et non corporatiste sur des questions politiques concernant toute la population a bénéficié en conséquence d'un large soutien de l'opinion. Bref, la démonstration était faite publiquement une troisième fois en peu de temps après les contrats aidés et Notre Dame Des Landes que le mouvement social ne pouvait pas se couper de sa dimension politique mais qu'il ne pouvait guère compter pour ça sur les directions syndicales et politiques de gauche. 2

Elle montrait enfin que les femmes au travail jouaient un rôle central dans cette mobilisation  et que leur détermination pouvait en entraîner d'autres dans la lutte au point de marquer toute la situation. 3 

En effet, la lutte des femmes précaires des maisons de retraite (Ehpad) englobait du coup par sa dimension politique générale toutes les autres du moment et entraîna les organisations de retraités à organiser une suite commune le 15 mars. Cette lutte sociale à caractère politique menée par les plus exploités organisa de fait autour d'elle toutes les luttes qui se menaient à ce moment y compris le mouvement "Colère" dans un halo général qu'on aurait pu caractériser de mouvement social d'ensemble à dimension politique, voire de début de soulèvement populaire. 

Ce halo organisé par la lutte des agents des maisons de retraites révélait que les multiples luttes émiettées économiques qui traversaient toute la période de 2013 à 2018 avaient un contenu général en arrière plan, des luttes catégorielles à caractère général. L'aspect catégoriel ou émietté ne traduisait pas l'absence de compréhension de la situation mais l'impuissance à entrer en lutte sur ce terrain général et par conséquent ces luttes parcellaires ne signifiaient pas une inconscience mais le seul moyen à leur portée pour au moins sauver ce qu'il était possible à ce niveau. Des luttes qui bien souvent gagnaient à ce niveau et qui montraient que le problème n'était pas l'absence de détermination des travailleurs mais encore une fois l'absence de volonté des directions politiques et syndicales à construire le « Tous ensemble ».

Il faut se rappeler en effet qu'à ce moment, en janvier et février 2018, il y eut aussi un très important et radical mouvement des petits paysans les plus pauvres bloquant les routes, les hypermarchés, les entreprises du secteur agro-alimentaire, paralysant des régions entières, s'affrontant violemment aux policiers parce que la perte d'une aide d’État aux plus pauvres d'entre eux menaçait de les ruiner. Or cette lutte fut victorieuse, au moins partiellement. 

Et puis il y eu aussi un très fort mouvement de grève en janvier 2018 des gardiens de prison qui ne s'étaient plus battus depuis 20 ans mais qui là entraient en lutte contre leur propre enfermement dans des conditions de travail honteuses et dangereuses au fur et à mesure que celle des prisonniers se dégradait. Une lutte qui au delà de la dénonciation des conditions de travail posait une question de société et qui malgré la prégnance d'idées d'extrême droite sur ce milieu échappait justement à cette influence. 

Il y eut la mobilisation des retraités qui multipliaient des manifestations très suivies posant à leur tour derrière les agents des maisons de retraite la question de l'attitude de la société à l'égard des seniors et il y eut enfin une mobilisation rampante des lycéens et étudiants posant la question de leur avenir. 

L'ensemble formait un tout qui remettait totalement en cause l'ambiance de défaite créée par le discours des directions syndicales et politiques, leur volonté de séparer le social du politique, celle de disjoindre la grève des élections, le mouvement particulier du soulèvement général.

Il eut été logique et facile à ce moment  de tenter un lien entre toutes ces mobilisations d'autant que le mouvement "Colère" par la variété de ses membres était de presque toutes.

Mais ce fut l'inverse qui se passa coupant un peu plus le mouvement ouvrier organisé des gilets jaunes du moment et des mobilisations politiques qui germaient.

Ce moment fut vite oublié par les militants syndicaux et de gauche, d'une part parce qu'il surgissait de secteurs quelque peu méprisés, sans représentation syndicale ni poids économique, qui ne s'étaient que rarement battus et d'autre part parce qu'il fut vite recouvert et dissimulé par les mobilisations très différentes des mois qui allaient suivre.

En effet, les directions syndicales qui avaient bien remarqué ce mouvement et ses dimensions subversives, craignant la contagion et le "tous ensemble" politique de cette base qui se profilait là et qui menaçait de leur échapper, elles organisèrent un contre-feu au 15 mars du mouvement naissant en lançant une journée d'action concurrente de la fonction publique le 22 mars.

En même temps, comme aujourd'hui, une violente campagne de dénigrement était lancée dans les organisations syndicales et de gauche s'appuyant sur les préjugés de couches petites bourgeoises à l'encontre du mouvement en cours, accusant "Colère" d'être lié à des fascistes bien que la FFMC soit plutôt associée par ses dirigeants à des militants PCF ou ex PCF, que certains de ces groupes se rapprochaient des actions du Front Social, qu'ils refusaient tout lien avec l'extrême droite et qu'ils rejetaient de leurs pages Facebook comme de leurs rangs les propos racistes, homophobes, fascisants et tous ceux qui affichaient des attachements partisans au Front National d'extrême droite. 

Les petits paysans en lutte étaient assimilés dans cette campagne aux gros patrons qui dirigent le syndicat agricole patronal FNSEA, les gardiens de prison étaient dénoncés comme des éléments fascisants en montant en épingle les déclarations réactionnaire d'un dirigeant syndical pourtant à contre courant du sens du mouvement lui-même.

Bien sûr, il y avait à "Colère" comme chez les gardiens de prison ou des paysans, des abrutis aux idées réactionnaires ou liés à l'extrême droite mais ce n'étaient pas du tout eux qui donnaient le sens du mouvement de ce début d'année dominé de manière globale par le mouvement des femmes au travail des maisons de retraite pour un meilleur système de santé, pour une société où on ne traite pas les anciens comme des marchandises et où on respecte leur dignité comme la dignité des hommes en général en cherchant à construire un monde de solidarité, un mouvement général au caractère prolétarien et anticapitaliste.

La presse locale relayant de manière très importante ce combat inédit dans les maisons de retraite contribuait non seulement à donner ainsi une ampleur encore plus grande à ce mouvement mais permettait à des millions de personnes de mesurer combien elles partageaient les mêmes indignations. Enfin, en soulignant la carence des pouvoirs publics dans la prise en charge des personnes âgées elle soulignait que cette lutte pour les conditions de travail ne pouvait pas être indépendante de celle pour la défense du système général de santé publique, bref posait la question du pouvoir. Des millions de personnes pouvaient en prendre conscience et vérifier là qu'elles étaient très nombreuses à penser de même.

C'est pourquoi le mouvement des cheminots replié sur la défense corporatiste de leur statut particulier  ne pouvait pas séduire et entraîner, paraissant très en deçà de ce que disaient les luttes du tout début d'année.

Cependant, reflétant à leur manière l'ambiance de renouveau printanier des luttes et l'aspiration au « Tous ensemble » qu'elle traduisait, les militants ouvriers ou politiques de gauche ou d'extrême gauche et l'aristocratie ouvrière bien qu'abandonnant le 15 mars des agents de maisons de retraites allaient transformer le contre-feu du 22 mars en début de mobilisation d'ampleur. 

Mais faute de s'appuyer sur les secteurs en lutte du moment et ce qu'ils disaient de général, ils laissaient la direction de ce mouvement qui va marquer la période de lutte de mars à juin 2018 dans les mains des directions syndicales et de leurs combats corporatistes. Or, ces dernières craignant plus que tout la jonction possible des luttes étudiantes et cheminotes qui prennent de l'ampleur en avril-mai puis des cheminots et des énergéticiens qui entrent en lutte en juin, allaient d'une part tout faire pour empêcher une expression autonome du mouvement étudiant qui aurait pu fédérer ces forces, d'autre part saboter la combativité des cheminots par une grève perlée de trois mois qui allait les user et les mener à la défaite. Enfin, pour empêcher la jonction avec la lutte des cheminots de la lutte des énergéticiens, une des plus grandes de ces dernières années, partie elle-même de la base avec plus de 400 centres en lutte, elles firent tout pour passer sous silence cette énorme grève, avec la complicité de la grande presse, comprenant bien elle aussi le danger. 

Ainsi, faute d'avoir vu  et compris ce que signifiait l'élan et les luttes de janvier février et d'avoir essayé de leur donner de la force et de la conscience par une expression commune, les militants les plus avancés se retrouvaient enchaînés à la politique des directions syndicales et entraînés dans la défaite. Replongeant alors dans une nouvelle phase de démoralisation et d'accusation de la base qui n'avait pas suivie, cela les plaça sous la coupe idéologique des forces petites bourgeoises dont la démoralisation n'avait plus comme horizon que libéralisme ou fascisme. 

C'est dans cet état d'esprit et sous cette influence que la plupart de ces militants allaient aborder au moins au début la nouvelle phase de lutte des Gilets Jaunes.

Avec la  reprise en main des mobilisations de salariés par les directions syndicales, le mouvement "Colère" pour sa part s'estompait, passait au second plan d'autant que son dirigeant était arrêté pour de vieilles affaires et condamné à 3 mois de prison, ce qui portait un coup à l'ensemble mais sans pour autant faire disparaître l'état d'esprit qui y avait présidé. 

La grande bourgeoisie avait bien vu le danger de ces mobilisations de janvier à juin et le danger que Macron s'obstine à taper comme un sourd. Elle changea d'attitude.

D'une part, elle s'associait par le syndicat patronal Medef début juillet aux directions syndicales ouvrières pour demander  au gouvernement de modérer ses attaques contre les salariés ou tout au moins d'y associer plus ce qu'on appelle les corps intermédiaires, notamment les syndicats. D'autre part, pour faire pression en ce sens sur le gouvernement, elle déclenchait le 19 juillet par sa presse qui jusque là avait été aux ordres du pouvoir, une violente attaque contre Macron. 

Elle transformait avec l'affaire Benalla, une banale affaire d'un de ses garde du corps pris en flagrant délit d'usurpation de fonction policière pour matraquer des manifestants, en scandale d’État afin d'empêcher Macron d'aller jusqu'au bout d'une réforme constitutionnelle qui aurait donné encore plus de pouvoir au président au détriment des corps intermédiaires, du parlement, de la justice, des partis et des syndicats. 

Les sommets de l'appareil d’État policier furent traînés durant l'été devant des commissions d'enquêtes parlementaires télévisées au grand plaisir de tous ceux que ces mêmes responsables policiers faisaient matraquer depuis des années. L'accent était mis sur le rétablissement de la démocratie, contre un régime dérapant, un État se coupant des citoyens, en mettant au point un contrôle plus étroit, par les parlementaire et les corps intermédiaires. 

L'avertissement était sérieux, Macron était lâché par ses mentors et était considérablement affaibli mais alors que des militants tentaient d'appeler à descendre dans la rue pour finir ce que les commissions d'enquêtes avaient commencé, les directions syndicales restèrent totalement silencieuses et ne profitèrent pas de ce premier affaiblissement de Macron.

Avec le nouvel échec du mouvement syndical reprise du mouvement des gilets jaunes

Dés lors que les directions syndicales ont à nouveau lâché la très importante mobilisation contre Macron des secteurs professionnels les plus organisés après avoir saboté la grève des cheminots et organisé une Énième mobilisation ratée d'une seule journée le 8 octobre, le mouvement des motards et "Colère" ont décidé de reprendre la lutte "sous des formes inédites" et ont organisé derechef de nouvelles manifestations le 12 octobre 2018 relativement suivies avec des milliers de motards et automobilistes dans plusieurs villes du pays, prolongeant d'une certaine manière l'esprit démocratique surgi lors de l'affaire Benalla .

C'est dans ce contexte de renoncement des directions syndicales, d'affaiblissement du pouvoir de Macron et de réapparition d'un mouvement "Colère" qu'une pétition contre la hausse des prix du carburant qui avait été lancée au printemps par une petite entrepreneuse de vente de cosmétiques en ligne, Priscilla Ludosky, d’origine martiniquaise, qui jusque là stagnait, a soudain accéléré pour atteindre 700.000 signatures début novembre. Cette pétition appelait comme le mouvement "Colère" à l’abrogation de la hausse des prix des carburants, accompagnée d'un ensemble de propositions discutables mais qui n'ont pas retenu l'attention

A ce moment, en entrant en contact avec Priscilla Ludosky, Eric Drouet, chauffeur routier, animateur d’associations d’automobilistes a l’idée avec quelques amis de lancer une opération escargot sur le périphérique de Paris dans la foulée de ce que faisait  "Colère" pour dénoncer la hausse des prix des carburants. On est le 10 octobre et il fixe la date au samedi 17 novembre. 

Or, à nouveau, face à cette montée qui double le mouvement ouvrier organisé, recommence dans la gauche syndicale et politique démoralisée ou conformiste une campagne d'ostracisation, lorsque le 23 octobre, Frank Buhler, ancien membre du FN, blogueur connu de la « patriosphère » et responsable du parti très à droite Debout La France à Montauban, constatant le succès des deux initiatives publie une vidéo appelant au 17 novembre qui atteint 4 millions de vues. 

Remarquée mais surtout montée en épingle par la gauche politique, syndicale et l'extrême gauche,  et présentée comme initiatrice, le mouvement du 17 novembre est aussitôt dénoncé comme "fasciste". Fin octobre, Marine Le Pen et Nicolas Dupont Aignan disent apporter leur soutien au mouvement en même temps que des groupes de policiers proches de l'extrême droite qui avaient déjà manifesté cagoulés et avec leurs armes à l'automne 2017. Par ailleurs, le succès électoral de l'extrême droite au Brésil le 28 octobre contribue à renforcer le climat de peur face au fascisme que certains voient monter partout y compris dans les élections législatives de septembre en Suède.

 Les réseaux sociaux de la petite bourgeoisie de gauche et d'extrême gauche s'enflamment alors dénonçant l’opération comme un « complot fasciste ». D'autant que début novembre, la vidéo la plus regardée (7 millions de vue ! ) et la plus commentée par les grands médias (ou l'inverse) est l’appel anti-taxes de Jacline Mouraud, « hypnothérapeute », dont la page Facebook est remplie de délires complotistes. 

N'ayant pas compris ou même vu le mouvement de janvier à mars, n'ayant aucun lien avec les milieux les plus populaires, démoralisés de manière globale en particulier après la défaite des cheminots et étudiants du printemps, ne comprenant rien à la dynamique générale de la situation, ces milieux militants ont repris à leur compte le discours syndical contre les travailleurs tout emplis de mépris et de méfiance envers les plus exploités et opprimés.

A ce moment, Philippe Martinez, dirigeant de la CGT, refuse de participer au 17 novembre au prétexte dit-il que jamais la CGT ne manifestera aux côtés du Front National et de l'extrême droite. Il enfonce le clou et finit de couper les militants syndicaux des gilets jaunes.

La grande presse de son côté qui se réjouit d'un affaiblissement des syndicats relaie très largement l'initiative du 17 novembre. Elle convainc tout le monde que le 17 novembre va être une réussite.

Dans les jours précédant le 17 novembre, éclatent  déjà quelques manifestations spontanées couronnées de succès. Un certain nombre de patrons plus ou moins petits  du BTP  (Batiment et Travaux Publics), y participe et avec leurs camions bloquent des routes. Ils protestent pour leur part contre la menace de la suppression d'un tarif privilégié pour leurs engins de chantier. En même temps, des petits patrons ambulanciers entrent en lutte de manière spectaculaire en bloquant les routes pour empêcher que le gouvernement supprime leur prise en charge par la Sécurité Sociale ce qui entraînerait leur faillite au profit des grands groupes ambulanciers. Cette lutte efface alors une autre au même moment, cette fois des employés des sociétés d'ambulance pour la hausse de leurs salaires. Ainsi se crée toute une ambiance « patronale » qui permettra d'accréditer l'impression que le mouvement des Gilets Jaunes comprend de nombreux patrons, artisans ou commerçants alors qu'ils n'y sont quasiment pas présents.

Le mouvement de soutien au 17 novembre continuant et s'élargissant, sentant ce climat, un petit changement s’opère dans certains secteurs de la gauche. Le 30 octobre, le député  de la France Insoumise François Ruffin, fait savoir qu’il "ira voir" le 17 novembre. Puis J.L. Mélenchon dirigeant de « La France Insoumise » devenue la principale force électorale de gauche, donne son accord à la participation des « insoumis » qui le voudraient au 17 novembre mais en saluant également ceux qui n'iraient pas et donc sans donner aucune perspective. Puis le Parti Socialiste, quasiment mort après la politique réactionnaire, répressive et anti-populaire de Hollande, appelle à son tour à participer au 17 novembre. 

C'est alors que s’impose l’exhibition sous le pare-brise des voitures du gilet jaune de sécurité dont l’achat a été rendu obligatoire pour chaque automobiliste. Cette initiative qui prolonge celle du mouvement "Colère" s'y substitue. La majorité de ses membres assurera dés lors le port du gilet jaune dans les rassemblements populaires puis cela s'étendra à tout le mouvemment et même dans d'autres pays de la planète.

Irruption d'un soulèvement clairement prolétarien le 17 novembre.

Le samedi 17 novembre, des centaines de milliers de gens, peut-être un million voire plus, se regroupent dans tout le pays sur les ronds-points à la campagne ou surtout à proximité des petites villes. Par contre le mouvement ne se développe guère à Paris qui est devenu le lieu où se concentrent les riches ou les classes moyennes supérieures ou dans les autres grandes villes où le phénomène est le même à une moins grande échelle. En effet, les cadres sont 43% à résider à Paris contre 7% dans les zones rurales alors que les ouvriers et employés forment 57% de la population active des zones rurales loin devant les agriculteurs à seulement 5%.  

Les petits-bourgeois du petit et moyen patronat dont la presse a tenté de faire ses hérauts avant le 17 novembre sont très largement submergés par une marée de travailleurs pauvres et de retraités, parmi lesquels un grand nombre de femmes travailleuses, pauvres ou au chômage, des travailleurs de petites entreprises et services, des employés, des secteurs peu organisés, des auto-entrepreneurs, des travailleurs indépendants, des travailleurs ubérisés, des femmes au foyer, des retraités, des aides à domicile, des éducatrices et éducateurs, des ouvriers paysagistes, du bâtiment... des gens qui sont endettés ou qui n’ont plus vraiment de quoi s'acheter à manger  sinon le strict minimum passé le 15 du mois, veulent que cela change, et pas aux prochaines élections européennes dans 7 mois comme le propose toute l'opposition politique mais maintenant comme cela s'était fait place Tahrir au Caire ou place de la Kasbah à Tunis. 

C'est le prolétariat qui est dans la rue. 

Ce ne sont pas la grève à l'usine, l'atelier ou le service qui organisent ces prolétaires dispersés de toutes petites entreprises ou indépendants, ce sont les rond-points, l'occupation oppositionnelle de l'espace public.

Les petits commerçants et artisans et encore moins les plus gros patrons du BTP ne sont guère ou pas présents. Leurs organisations, U2P et CPME, très vite, appelleront à la cessation des barrages. C’est le monde du travail pauvre et dispersé qui se regroupe là, notamment sur les ronds-points proches des habitations, où une foule se rend à pied, très loin de se limiter aux seuls « automobilistes ». Et quand le salaire est relativement correct, ils sont tout autant menacés par la misère en raison de leurs dépenses incompressibles, symbolisées par l'utilisation obligatoire de la voiture pour aller au travail, faire ses courses, chercher les enfants à l'école, se rendre à l'hôpital, la maternité, la maison de retraite,  vu la disparition des services publics de proximité. La lutte contre les taxes sur les carburants symbolise cette situation faite aux prolétaires ou aux petits bourgeois prolétarisés.

Par son ampleur et ce milieu, le mouvement est composé essentiellement de "novices". C'est leur première manifestation mais il y a aussi des milliers de militants ou d’anciens militants syndicaux, souvent retraités, parfois des travailleurs qui ont changé de travail après un licenciement et ont l'expérience d'une lutte contre une fermeture d'entreprise, pour les conditions de travail, qui ont mené des combats comme salariés ou ubérisés chez Deliveroo ou les VTC ou  alors comme usagers contre des fermetures de gares, d'écoles, de maternités, de postes qui sont venus à titre individuel mais dont l'expérience est précieuse. 

Ces travailleurs sur les rond-points ne sont pas en grève car c'est difficile dans de toutes petites structures ou quand on est auto-entrepreneurs (1 million en France), intermittents, intérimaires, dans l'aide à domicile, les auxiliaires de vie, quand on a la charge de personnes âgées ou fragiles. Ils viennent après leur travail, entre deux missions, lorsqu'ils travaillent d'équipe...

Sur les rond-points, beaucoup de gens y font connaissance directement, échangent, débattent, comparent leurs conditions de vie et de travail, fraternisent, se rendent compte qu'ils ne sont pas seuls mais des millions dont les vies ont été précarisées et dont les liens sociaux ont été pulvérisés au fur et à mesure que l'éloignement spatial a grandit avec la dégradation des services publics. Ainsi la souffrance individuelle des invisibles se transforme par le lien retrouvé en joie commune, en exigence collective, en revendications.  Le soir du 17, des milliers restent spontanément sur place : les campements s’étoffent. Une auto-organisation rapide extrêmement efficace se met en place. Le mouvement est né, celui de ces "riens", "fainéants", "alcooliques" tels que les qualifiait Macron qui va dominer les semaines suivantes par son intelligence, sa détermination et sa générosité collective. 

Au delà des revendications contre la hausse des taxes sur l'essence, surgissent alors une foule de revendications contre la vie chère, pour le pouvoir d'achat, des hausses du Smic, de salaires, les pensions, les minimas sociaux, contre le mal vivre, la misère, les humiliations, l'injustice fiscale et sociale, pour la défense des services publics et fédérant tout ça, un mot d’ordre commun : " Macron démission". 

Le drapeau bleu-blanc-rouge est partout et la Marseillaise raisonne sur les rond-points faisant écho non pas à l'impérialisme français mais aux traditions révolutionnaires du peuple français. Car quand des femmes qui travaillent, des mères célibataires, des retraités,  des jeunes ubérisés, précarisés ou au chômage, des migrants et des sans papiers parfois comme dans certains endroits, des anciens syndicalistes, des multi-licenciés, des paysans, des employés paupérisés, des aides à domicile, des éducateurs, des ouvriers du bâtiment... se rencontrent et fusionnent avec un gilet jaune pour un meilleur pouvoir d'achat, pour que Macron dégage et que tout change au détriment des milliardaires et des capitalistes qui ne paient pas leurs impôts, c'est la révolution qu'ils mettent dans les paroles de la Marseillaise qui a la particularité d'être un chant national mais aussi un chant révolutionnaire. C'est une révolution mentale et sociale qu'ils ont ressentie eux-mêmes en se découvrant les uns les autres, en se découvrant comme une classe aux mêmes intérêts radicaux. 

Par ailleurs la violence des temps, de l'exploitation, de la misère mais aussi de la répression policière sera au cœur des débats lors des semaines de mobilisation et la contre-violence des manifestants se défendant est inscrite dans le chant La Marseillaise comme dans le drapeau français, mais c'est la violence révolutionnaire qu'on y reconnaît comme nécessité dans la situation et dont on connaît les paroles par l'école ou les stades de football. 

L’irruption des masses sur une base de classe ce samedi 17 novembre a  inauguré une nouvelle situation politique. 

Après l'irruption du soulèvement, la vague  du mouvement

Personne n'a de contrôle sur ce soulèvement. 

Les leaders auto-proclamés qui vont surgir de partout ne contrôlent rien, ne décident rien. Le mouvement lui-même, sans aucune  organisation ouvrière ou de gauche avec lui, probablement échaudé par  des décennies de tromperie, ne veut pas de chefs et n’éprouve que peu le besoin de se coordonner organisationnellement car il est coordonné par ses sentiments de classe qui lui dictent à chaque instant sa conduite. Un leader auto-proclamé appelle à reprendre, il est rejeté, un autre tente d'afficher ses idées partisanes réactionnaires, il est écarté ; seuls sont écoutés et sélectionnés les messages qui portent le sens de ce que veut le mouvement : du pouvoir d'achat tout de suite et dégager Macron.

L'évidence est de continuer de bloquer en semaine les rond-points et de se centraliser le samedi en visant l’Élysée. 

Dans la semaine qui suit le 17, la fédération CGT de la chimie appelle à la grève 2 jours dans les raffineries et les plate-formes pétrolières pour leur revendications propres mais aussi en solidarité avec les gilets jaunes. Six des sept raffineries françaises sont bloquées par la grève suivie souvent à 80% ainsi que des plate-formes pétrolières tandis que les gilets jaunes aux portes de ces entreprises aident les piquets des grévistes à bloquer tout ce qui veut rentrer ou sortir. 

C'est la première entraide entre "gilets rouges" syndicaux et gilets jaunes. Et l'essence commence à manquer dans des centaines de stations services. La grève initialement prévue pour 2 jours continue toute la semaine. Alors que des pressions à la reprise de la part de l'appareil s'exercent les 29 et 30 novembre au prétexte d'avoir obtenu l'ouverture de négociations sur les salaires, la question est : est-ce que la base des raffineurs acceptera cette sortie honteuse et continuera le lundi 3 décembre ? Et plus largement, n'est-il pas temps que les salariés des grandes structures économiques qui jusque là n'ont dit que leur sympathie sans entrer eux-mêmes en lutte, s'y mettent à leur tour, c'est-à-dire se mettent en grève, une grève générale pour achever le régime ?

Dés lors, comme si les gilets jaunes tentaient d'envoyer ce message aux salariés des grands entreprises, ils se donnent l'objectif non plus seulement de bloquer les rond-points et les automobilistes, mais de bloquer l'économie. Aussi aident-ils partout où cela est possible  les salariés ou les usagers en lutte en défendant par exemple les employés qui se battent contre la fermeture d'une maternité, une gare, une entreprise. Par ailleurs, ils bloquent eux-mêmes les plate-formes pétrolières, des hypermarchés et nombre de grandes entreprises qui ne paient pas leurs impôts ou qui polluent.

Ce n'est pas seulement la convergence des luttes qu'ils proposent mais l'objectif de dégager Macron qui rend celle-ci crédible.

Le samedi 24 novembre, ils sont à nouveau des centaines de milliers à manifester dans le pays, mais plus significatif encore, des milliers de manifestants marchent alors vers l’Élysée, cherchent à s'en approcher pour aller chercher Macron... soutenus par l'ensemble. La police semble totalement dépassée par des manifestant insaisissables sans chefs qui surgissent de partout, d'une mobilité extrême, qui ne donnent pas de rendez-vous de départ mais un rendez-vous d'arrivée, l’Élysée, un but politique "dégager Macron". 

Le même jour, de fortes manifestations féministes petites bourgeoises ont lieu mais restent à l'écart des gilets jaunes. Cependant si les féministes ne cherchent pas le contact, des Gilets Jaunes eux et de nombreuses femmes travailleuses vont à la rencontre des féministes et convergent dans plusieurs villes avec le slogan "Non aux violences faites aux femmes" très loin des préjugés que la gauche bien pensante leur attribue.  

Quinze jours après, le 8 décembre, le même double phénomène se reproduira avec des manifestations écologistes bien suivies pour la défense du climat tandis que le mouvement des Gilets Jaunes trouve dans l'ancienne colonie de la Réunion une extension très rapide avec une organisation supérieure à celle en France. Les Gilets Jaunes montrent ainsi leur capacité à fédérer toutes les révoltes, féministes, écologistes, anticolonialistes mais aussi à leur montrer les voies du "tous ensemble" en fédérant tout le monde derrière la mise en pratique immédiate du slogan "Macron démission", en mettant en cause le pouvoir.

Le gouvernement panique et cherche alors à tout prix des porte-paroles du mouvement avec qui il pourrait négocier et appeler au calme. 

Surgissent ainsi après le 24 novembre une foule de candidats auto-proclamés que les médias du pouvoir s'empressent de nommer "représentants" du mouvement. On les voit sur toutes les chaînes de télévision mais le mouvement s'en fiche éperdument. Le premier ministre veut recevoir ceux qu'il a choisi mais même certains de ceux-là ne veulent pas de négociation en coulisse mais une publicité télévisée intégrale à leur rencontre. L'un d'entre eux enregistre en cachette une des rencontres... Les ministres et leur opération sont ridiculisés tout autant que la fonction de représentants auto-proclamés ou les pseudo-revendications que ces derniers prétendent défendre. 

Cette tentative du gouvernement de définir les revendications du mouvement produit  même l'effet inverse. On assiste à ce moment à l'apparition d'un déluge de revendications venues d'en bas qui envahissent les réseaux sociaux et les esprits. Tout y passe depuis des logements moins chers, l'hébergement des SDF, l'aide aux handicapés jusqu'à l'abolition de la dette en passant par l'embauche des chômeurs, des hausses de salaires, de minimas sociaux et de pensions de retraite, le retour à la retraite à 60 ans voire moins ou le développement des services publics et la ré-nationalisation des principaux secteurs économiques du pays... Le soulèvement n'est pas que « citoyen » mais clairement une remise en cause du tout le système social.

La hausse des carburants est oubliée ; il est clair que l'on a affaire à un mouvement social ouvrier et fortement teinté de gauche.

La gauche officielle change alors de ton en prétendant que c'est le mouvement qui a changé alors que non, le mouvement n'a pas changé, il s'exprime seulement publiquement un peu plus, mais toutes choses qu'on pouvait entendre en allant au contact des Gilets Jaunes sur les rond-points.

Et puis, dés le lundi 19 novembre on a vu des lycéens se mobiliser dans plusieurs villes du sud de la France, affichant des gilets jaunes dans leurs manifestations, rejoignant les gilets jaunes sur les rond-points et déclarant clairement qu'ils se mobilisaient en solidarité avec eux parce qu'ils sont leurs enfants. Ils sont férocement réprimés par la police mais cela n'empêche pas vendredi 30 novembre que des dizaines de milliers de lycéens sur tout le pays se saisissent du mot d’ordre lancé par le syndicat lycéen UNL de mobilisation générale pour le retrait de la sélection sociale faite à l'université avec Parcoursup, de la réforme annoncée du Bac qui aggravera aussi la sélection sociale, de celle du Bac pro qui liquidera en partie l'enseignement professionnel et du projet de « Service National Universel » un espèce de service militaire qui ne dit pas son nom, bref une entreprise d’embrigadement de la jeunesse. Près de 600 lycées entrent en mouvement, c’est une déferlante, la première pour la jeunesse lycéenne  depuis longtemps…

Ce sont surtout les lycéens des zones rurales, des petites villes ou péri-urbaines puis un peu plus tard des banlieues des grandes villes qui sont mobilisés. Les grandes lycées des centres des grandes villes ne bougent pas. D'une part parce qu'ils ne sont guère concernés par la sélection sociale pour accéder à l'université que met en place le nouveau système ParcourSup de Macron mais surtout d'autre part parce qu'ils éprouvent les mêmes doutes que leurs parents des classes moyennes supérieures à l'encontre de ce mouvement qui s'est glissé dans le sillage des Gilets Jaunes bien trop « prolétariens » à leur goût. Le mouvement des lycées aura son apogée du 30 novembre au 8 décembre, continuera un peu mais ses dirigeants vont tenter de le couper de celui des Gilets Jaunes en insistant surtout sur leurs revendications contre ParcourSup, tout à fait légitimes et représentatives des préoccupations lycéennes bien sûr, mais sans voir ou vouloir voir que ce mouvement lycéen déclenché dans les traces de celui des Gilets Jaunes, avait aussi des préoccupations bien plus générales contre cette société d'inégalités et d'injustices.

Ce mouvement ainsi compris, les lycéens pauvres des banlieues ou des lycées professionnels qui se sont particulièrement mobilisés auraient peut-être pu apporter aux Gilets Jaunes leur fougue mais ce fut l'inverse ; ils apparurent en deçà des ambitions des Gilets Jaunes quasiment sur des positions corporatistes donnant le sentiment de vouloir profiter de l'élan Gilets Jaunes pour en profiter pour eux-seuls, un peu ce qu'ont montré les ouvriers des raffineries et surtout ceux des transports routiers qui cherchaient des avantages pour eux-mêmes en surfant sur le mouvement des Gilets Jaunes.

Le samedi 1er décembre, voit à nouveau des manifestations massives dans tout le pays, qui à Paris envahissent les quartiers riches – là où sont concentrés le pouvoir et la richesse -. Ce peuple y pénètre souvent pour la première fois. 

Des jeunes des cités de banlieue apparaissent.  

La CGT qui organise traditionnellement une manifestation des chômeurs et précaires le 1er décembre à Paris la transforme in-extremis en manifestation aussi sur le pouvoir d'achat et appelle les gilets jaunes à s'y joindre comme si ce ne devait pas être l'inverse !  Mais un pas est franchi. Alors que hier la CGT, Solidaires et une grande partie de l'extrême gauche déclaraient quelques jours auparavant en pointant ici ou là des incidents racistes ou homophobes qu'il était hors de question de manifester avec des fascistes, des cortège communs et des convergences "gilets jaunes " et "gilets rouges" se font dans de nombreuses villes de province.

A Paris, la manifestation de la CGT ne regroupe pas les foules et se promène tranquillement sans encombre tandis qu'on entend au loin les tirs de grenades sur les gilets jaunes. Des groupes plus radicaux de syndicalistes et de militants d'extrême gauche tentent d'opérer une jonction avec les gilets jaunes mais sont encerclés par les policiers qui les empêchent de bouger. Pendant ce temps, dans les rues adjacentes les gilets jaunes affrontent violemment les forces de l'ordre  qui n'arrivent pas à faire face avec comme symbole de cette journée, des policiers encerclés ou qui fuient ici ou là, les Champs Élysées occupés et l’Arc de triomphe napoléonien occupé et dégradé  !

En même temps dans les villes des régions, les affrontements sont non moins violents,  la préfecture du Puy-en-Velay est incendiée, d'autres partiellement investies ou occupées. Le mouvement cible dans beaucoup d'endroits les lieux de pouvoir et partout la police est bousculée ; dans plusieurs villes elle recule malgré ses grenades en tous genres et ses tirs de flashballs.

Au lendemain de cette journée, les 2 et le 3 décembre, les médias se déchaînent contre les soit-disant violences des manifestants espérant ainsi séparer les modérés des radicaux, baptisés indifféremment par le pouvoir, "fascistes", "ultra-gauches" ou "terroristes". Mais rien n'y fait. Si personne ne justifie en général la violence, tout le monde l'attribue en premier lieu à la police tout en  la comprenant   de la part des manifestants qui ne font que se défendre. Les sondages le confirment : malgré la haine et les mensonges médiatiques diffusés en continu sur les violences du mouvement, les français soutiennent les gilets jaunes de 70 à 84% suivant les moments. Du jamais vu. 

Ils soutiennent mais les salariés des grandes entreprises, des grandes structures économiques du pays restent toujours l'arme au pied, en spectateurs.

La semaine du 3 au 8 décembre 2018 paraît alors décisive ; les gilets jaunes ont commencé à bloquer l'économie avec les ouvriers des raffineries, les lycéens sont entrés dans la lutte, les étudiants pourraient bien y entre à leur tour, l'agitation commence à se développer dans plusieurs universités dont Nanterre. Les syndicats CGT des dockers et des énergéticiens annoncent un mouvement de grève à partir du 3 décembre, les syndicats CGT et FO des transports routiers annoncent qu'ils entreront à leur tour dans la lutte le 9 décembre. 

Prenant peur, les grands patrons qui craignent de voir leurs têtes au bout de piques comme les aristocrates en 1789, demandent au gouvernement de lâcher ; Macron lui-même prend peur après sa visite au Puy en Velay où il craint physiquement le lynchage. Le gouvernement change alors d'attitude et commence à reculer. 

Le 4 décembre, le premier ministre annonce la suspension des hausses annoncées sur les carburants, puis le 5  l’Élysée annonce l'annulation pure et simple de la hausse de ces taxes. 

Le 5 décembre, Macron appelle au secours les syndicats. 

Aussitôt, les dirigeants CGT et CFDT Martinez et Berger invitent tous les dirigeants syndicaux nationaux à une rencontre le lendemain, au siège de la CFDT qui adopte une déclaration (sauf Solidaires) dénonçant non pas le gouvernement et sa police... mais la violence des gilets jaunes et acceptant la main tendue par Macron ! Le 7, ils rencontrent des membres du gouvernement. Rien n'en sort, le but n'est pas là, seulement de montrer que les directions syndicales ne veulent pas participer à la chute du gouvernement et qu'elle ne feront rien pour tenter d'entraîner les salariés des grandes entreprises dans le mouvement général.

Dés lors, en début de semaine les raffineurs reprennent le travail à l'appel de leurs syndicats ; les 6 et 7 décembre les syndicats FO et CGT des routiers annulent leur grève prévue le 9 parce que le gouvernement leur a cédé le paiement des heures supplémentaires au tarif fort tandis que les syndicats des dockers et de l'énergie annoncent une suite du 3 décembre mais seulement dix jours plus tard, le 13 décembre et enfin la confédération CGT appelle à une grande journée d'action mais seulement le 14 décembre... 1 mois après le début du mouvement.

C'était clair !  Non seulement les grandes confédérations syndicales refusaient d'apporter tout leur appui au mouvement des Gilets Jaunes et refusaient de lancer l'appel à la grève générale qui paraissait nécessaire à beaucoup mais donnaient un blanc seing à Macron pour que sa police puisse cogner en toute impunité contre les manifestants.

Aussitôt, le 6 décembre, alors que les lycéens, avec la seule aide des Gilets Jaunes et de militants syndicalistes ou de structures locales sans leurs organisations nationales,  se battent contre des forces de police déchaînées, des policiers obligent 152 lycéens de Mantes-la-Jolie à s'agenouiller durant des heures les mains sur la tête à l'image des soldats français à l'encontre des combattants algériens ou des nazis allemands envers des juifs ou résistants français durant la guerre. Dès le lendemain, cette indignité est mimée pour la dénoncer par des dizaines de milliers de lycéens, Gilets Jaunes et de manifestants. Cela montrait que les gens n'étaient pas dupes mais aussi que les directions syndicales ne voulaient pas du renversement de Macron. 

De l'offensive irrésistible mais qui avait besoin du coup de pouce – si l'on peut dire car il n'est pas rien  - qu'est la grève générale des salariés ou l'appel à la grève générale des directions syndicales pour atteindre son but dans l'immédiat, on passait à la résistance dans la durée.  

Dés lors, assuré d'avoir les mains libres, Macron mobilise pour le prochain samedi, le 8 décembre toutes ses forces de police, à pied, en blindés, à cheval, avec des chiens, près de 90 000 hommes et fait de Paris un camp retranché. Il arrive à empêcher ce jour-là à Paris la démonstration de force hebdomadaire des gilets jaunes tandis que ses médias expliquent  à longueur de journée que le mouvement décline et s'affaiblit. 

C'est faux bien sûr, par contre il y a bien un tournant et le mouvement des gilets jaunes change de tactique.  Le moment insurrectionnel est passé, le mouvement lycéen sentant cela s'estompe, pour les mêmes raisons celui des étudiants patine... Ce n'étaient pas principalement la lutte contre ParcourSup ou contre la hausse des frais d'inscription en faculté pour les étudiants étrangers qui les motivaient mais bien la lutte aux côtés des Gilets Jaunes pour mettre à bas ce système.  

La mobilisation est toujours aussi forte mais se rend compte qu'elle ne l'est pas assez pour dégager Macron tout de suite et qu'elle ne peut pas compter sur les directions syndicales ou politiques de gauche pour ça. 

Clairement, le 10 décembre c'est Macron qui reçoit toutes les directions syndicales (sauf Solidaires) une fois de plus pour rien du tout sinon pour montrer au pays tandis que les protestations des structures syndicales de base se multiplient qu'il a les directions à sa botte.

Profitant de ce tournant, le 10 au soir, dans une allocution télévisée Macron annonce de nouveaux reculs pensant ainsi mettre fin au mouvement d'autant qu'on approche des fêtes de fin d'année.

Cependant, l'effet est l'inverse de celui qu'il espérait. Les reculs qu'il concède restent marginaux, mais ce que retiennent les gens c'est que le pouvoir a de nouveau reculé et ça les encourage à continuer. 

Macron accorde une prime de 100 euros en janvier à une partie des smicards mais ce n'est qu'une accélération de mesures qui devaient être étalés sur plusieurs années ; il annule l'augmentation de l'impôt CSG pour les retraités mais seulement pour une partie d'entre eux ; il bloque les hausses de l'électricité et du gaz pour la période à venir  et il demande aux grands patrons  - s'ils le veulent bien - d'accorder rapidement une prime exceptionnelle à leurs salariés qui pourrait se situer autour de 1000 euros. Par là, il espère empêcher les salariés des grandes structures à entrer en lutte. Et beaucoup de grands patrons apeurés accordent cette prime, parfois un peu moins que les 1 000 euros mais parfois aussi un peu plus.

Le mouvement des lycéens continue mais s’essouffle, celui des étudiants ne démarre pas vraiment à quelques jours des vacances à part dans quelques facultés.

Les Gilets Jaunes comprenant donc que Macron passerait les fêtes s'adaptent et s'installent pour durer. 

La Blitzkrieg n'ayant pas réussi, ils s'engagent dans une guerre d'usure.

Ils amplifient le mouvement de construction des baraques sur les rond-points et les transforment en véritables parlements du peuple. 

Dans le même moment, par défaut de pouvoir renverser Macron tout de suite, ils mettent au débat sur tout le pays la démocratie directe contre la fausse  démocratie qu'est le système dit "représentatif" qui ne représente que les riches, un système qui trompe de moins en moins et qui est de plus en plus déserté dans les élections avec des taux records d'abstention en particulier chez les plus pauvres. Un système déjà contesté par les militants de Notre Dame Des landes qui avaient déjà décidé de tous s'appeler Camille pour ne pas céder aux séductions de la représentation ou encore lors du mouvement Nuit Debout en 2016 où l'état d'esprit était le même.

Ce n'est qu'à ce moment après le 10 décembre – et pas avant -  qu'un système de Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC) imaginé par un militant confusionniste permettant d'abroger des lois, d'en élaborer, de révoquer les élus à tout moment est discuté un peu partout en substitut au "dégage Macron" pour l'immédiat. 

Il s'agit d'une illusion bien sûr et personne n'y croit vraiment parce que les Gilets Jaunes n'ont pas les moyens de l'imposer. D'ailleurs personne ne marche devant les tentatives du pouvoir d'utiliser ce référendum, la remise des revendications aux mairies et le vaste débat sur trois mois qu'il propose comme porte de sortie du conflit. Tout le monde a bien compris que seul le rapport de force compte et personne ne lâche  l'occupation des rond-points, la mobilisation massive et le blocage de l'économie qui seuls peuvent faire reculer le pouvoir. Cependant cette discussion a l'avantage de déplacer explicitement la question sur le terrain politique, du pouvoir, de qui décide et que clairement, les Gilets Jaunes disent que c'est à eux, au peuple, de décider. En effet, la réalisation de la démocratie jusqu'au bout c'est-à-dire d’un système électif à tous les niveaux, signifie la destruction,  de l’appareil d’État policier, militaire, judiciaire du capital, étape nécessaire et concomitante avec la remise en cause de ce même pouvoir du capital. Par ailleurs, les mouvements politiques, les espoirs, les projets, les idéaux ont toujours précédé les mouvements économiques, syndicaux : ce sont les premiers qui ont fondé les seconds et non l'inverse comme voudrait le faire croire l'histoire bourgeoise. 

Personne n'abandonne donc dans la semaine du 8 au 15 décembre les rond-points, les blocages des entreprises, ni les manifestations du samedi et encore moins le slogan "Macron démission" qui reste toujours le numéro 1 des slogans.

Entre temps la CGT a appelé à une journée d'action du 14 décembre, un mois donc après le début du mouvement. Ce n'est pas un succès même si des milliers de militants, travailleurs et quelques gilets jaunes y ont participé. Il est clair pour tous que les directions syndicales ne veulent pas utiliser la faiblesse du gouvernement pour le faire tomber et obtenir le maximum de la situation. Le 14 décembre n'avait lieu que pour empêcher que la colère de la base syndicale ne cherche ses propres moyens d'action en liaison avec les gilets jaunes. Ça ne pouvait guère donner envie d'y participer en masse.

La manifestation du samedi 15 des Gilets Jaunes est par contre encore réussie  par le nombre de participants toujours aussi important même si la fatigue commence à peser et si une nouvelle  fois Macron a mobilisé toute sa police et réussi à empêcher les débordements à Paris. Une nouvelle fois les militants syndicaux et d'extrême gauche combatifs qui cherchaient le lien avec les gilets jaunes  sont encerclés et immobilisés.

Ce qu'espère Macron est alors que les fêtes de Noël et Nouvel An vont arrêter le mouvement. 

Ses media répètent en boucle que le mouvement faiblit et pour tenter de faire vrai, que le samedi  22 décembre, 2 jours avant Noël soit un échec, le gouvernement décide de faire évacuer les rond-points par la force et de détruire les baraques des Gilets Jaunes. Or, si cela en a peut-être découragés, cela a aussi  encouragé la détermination de beaucoup et suscité de nouvelles personnes à s'engager. Aussitôt évacués, beaucoup de rond-points sont à nouveau occupés ou d'autres encore ; aussitôt détruits, une bonne partie des baraquements sont reconstruits. Quand aux autres, ils ne renoncent pas mais cherchent d'autres moyens d'action et vont accentuer leur constitution en réunions ou Assemblées Générales afin de suppléer à l'organisation qu'étaient les rond-points.

Ainsi, le 20 décembre au soir, au 33ème jour du mouvement, on comptait environ 367 blocages et 34 385 gilets jaunes sur le terrain à un moment T, c'est-à-dire, du fait des roulements tout au long de la journée trois ou quatre fois plus sur l'ensemble d'une journée, soit de 100 000 à 140 000 gilets jaunes sur les points de blocages sur un seul jour. On peut facilement imaginer que comme tout le monde ne vient pas chaque jour, cela peut faire de 200 à 300 000 gilets jaunes mobilisés en semaine auxquels s'ajoutent ceux des samedi bien plus nombreux : tout sauf un mouvement qui s'essouffle.

Par ailleurs, nouvelle difficulté pour le gouvernement cette semaine et la preuve de son manque d'autorité y compris au sein de l'appareil d’État, les syndicats de policiers qui disent les hommes épuisés essaient de tirer profit de la situation en appelant à la grève le 19 décembre pour leurs propres revendications  de pouvoir d'achat. La grève avait été déjà appelée le 8 décembre par un petit syndicat est cette fois-ci bien suivie. Aussitôt, le pouvoir cède une augmentation mensuelle de 120 à 15 euros. Et cela déclenche un cortège de critiques et d'appels à la  mobilisation pour le début d'année 2019 chez les fonctionnaires  qui exigent que les infirmières, les enseignants, les cheminots, les postiers et bien d'autres soient eux aussi augmentés. Par ailleurs les syndicats de la police scientifique et technique appellent également à la grève illimitée à partir du 31 décembre.

Dans cette ambiance, les manifestations du samedi 22 décembre sont à nouveau un succès des Gilets Jaunes. Cette-fois-ci, ayant sous-estimé la situation ou ayant cru à leur propre bourrage de crane sur le prétendu affaiblissement  du mouvement ou enfin par incapacité à mobiliser la police, ses effectifs sont moins nombreux ce jour-là, elle est à  nouveau bousculée et les Champs Élysées à nouveau occupés par les gilets jaunes. "On a gagné" scandent les gilets jaunes sur les Champs Élysées tandis qu'on entend pour la première fois repris assez largement le slogan "révolution" et beaucoup de Gilets Jaunes disent que « oui, c'est une révolution qu'il faut ».

La période des fêtes ralentit certes la mobilisation, beaucoup de Gilets Jaunes faisant une pause en famille, mais ce qui est remarquable, c'est qu'elle ne l'arrête pas. Beaucoup de Gilets Jaunes décident de passer le réveillon de Noël  sur les rond-points et de montrer leur générosité en distribuant des cadeaux aux enfants nécessiteux ou des repas chauds aux SDF. 

Les manifestations du 29 décembre, contre toutes les prévisions, sont encore un succès de mobilisation des Gilets Jaunes, peut-être un peu moins nombreux à l'échelle nationale mais toujours extrêmement présents pour cette date. Le réveillon Gilets Jaunes sur les Champs Élysées du 31 décembre est très important et la participation à la manifestation du 5 janvier alors que les vacances scolaires ne sont pas terminées augure d'une reprise en masse du mouvement dés le 12, tandis que les occupations de rond-points, les manifestations, les actions de péages autoroutiers gratuits ou les blocages de raffineries, d'hypermarchés et d'entreprises en semaine continuent.

Ils multiplient les réunions d'organisation au point où ça devient quasi obsessionnel pour le mouvement. Réunions, Assemblées Générales, votes des revendications, élections de représentants, tentative de coordination... passant à une nouvelle étape de structuration.

Face à cela, les menaces répressives de Macron et ses fanfaronnades à continuer ses attaques anti-sociales de son allocution de nouvelle année, paraissent dérisoires. Ses contrôles accrus des chômeurs pourraient encourager les privés d'emploi à rejoindre plus nombreux les Gilets Jaunes et les hausses de prix de janvier comme les effets de  la mise en route de l'impôt à la source pourraient finir de convaincre tous ceux qui jusque là se contentaient de soutenir sans participer, de passer à l'acte.

NOTES

1. Le régime de Macron est en train de craquer aux coutures.  https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/050218/le-regime-de-macron-est-en-train-de-craquer-aux-coutures-par-jacques-chastaing

2. « Naissance de notre force »  20 mars 2018, https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/200318/situation-sociale-naissance-de-notre-force-par-jacques-chastaing

3. Femmes travailleuses au cœur des luttes victorieuses et des convergences. 9 juillet 2018 https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/090718/femmes-travailleuses-au-coeur-des-luttes-victorieuses-et-des-convergences

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