Se préparer à des rencontres violentes avec la société bourgeoise - Rosa Luxembourg

Rosa Luxembourg explique dès 1902 que la dérive réformiste des dirigeants socialistes conduira "à la domination sans borne de la violence réactionnaire". Toute l'histoire du XXème siècle lui a donné raison: boucherie de 1914-18 prolongée par le fascisme. Sa lucidité reste d'actualité: les Etats bourgeois dechainent leur violence, sans même attendre la relève fasciste,

Source: Neue Zeit, 1902

Bien qu’on ait parlé beaucoup, ces temps derniers, de l’impossibilité définitive d’employer des « moyens révolutionnaires vieux style », on n’a jamais dit nettement ce qu’on entend par ces moyens ni par quoi on veut les remplacer.

Ainsi à l’occasion de la défaite belge, on oppose d’ordinaire aux « moyens révolutionnaires », c’est-à-dire avant tout à la révolution violente, aux batailles de rues, l’organisation et l’éducation quotidiennes des masses ouvrières. Mais une telle manière de procéder est erronée pour la bonne raison que l’organisation et l’éducation en elles-mêmes ne sont pas encore la lutte, mais uniquement des moyens de préparation à la lutte, et, comme telles, sont nécessaires tant à la révolution qu’à toute autre forme de lutte. L’organisation et l’éducation en elles-mêmes ne rendent pas la lutte politique superflue, de même que la constitution de syndicats et la perception de cotisations ne rendent pas superflues les luttes pour les salaires et les grèves. Ce que l’on préconise en réalité, en opposant aux « moyens révolutionnaires » les avantages de l’organisation et de l’éducation, c’est d’une part la révolution violente, et d’autre part la réforme légale, le parlementarisme.

« Il est possible de passer du capitalisme au communisme par une série de formes sociales, d’institutions juridiques et économiques ; c’est pourquoi nous avons pour devoir de développer devant le Parlement cette progression logique. »

Ces paroles de Jaurès (Petite République, 11 février 1902) formulent nettement et clairement cette conception, et cette autre déclaration de Jaurès également :

« La seule méthode qui reste au prolétariat est celle de l’organisation légale et de l’action légale » (Petite République, 15 février 1902).

Il est extrêmement important, pour éclairer la question, de s’en convaincre d’avance, afin d’écarter toutes phrases inutiles sur l’efficacité de l’organisation et de l’éducation des masses et pour concentrer la discussion sur le véritable point litigieux.

Ce qui nous semble surtout étrange, dans la ferme décision de substituer l’action parlementaire à tout emploi de la violence dans la lutte prolétarienne, c’est l’idée qu’une révolution peut être faite arbitrairement. Partant de cette conception, on proclame des révolutions ou on y renonce, on les prépare ou on les ajourne, selon qu’on les a reconnues utiles ou superflues et nuisibles, et il dépend uniquement de la conviction qui domine dans la social-démocratie qu’à l’avenir des révolutions se produisent ou non dans les pays capitalistes. Autant la théorie légaliste du socialisme sous-estime la puissance du parti ouvrier dans d’autres questions, autant elle la surestime sur ce point.

L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant « chefs » ou des « partis », comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne. Le développement de la social-démocratie n’a rien changé à cet état de choses, et son rôle ne consiste d’ailleurs pas à prescrire des lois à l’évolution historique de la lutte de classes, mais, au contraire, à se mettre au service de ces lois, à les plier ainsi sous sa volonté. Si la social-démocratie d’avant-garde en arrière-garde, en obstacle impuissant devant la lutte de classes, qui en fin de compte triompherait, tant bien que mal, sans elle, et, le cas échéant, même contre elle.

Il suffit de saisir ces simples faits pour reconnaître que la question : révolution ou transition purement légale au socialisme, n’est pas particulièrement propre à la tactique social-démocrate, mais qu’elle est surtout une question de l’évolution historique. En d’autres termes, en éliminant la révolution de la lutte de classes prolétarienne, nos opportunistes décrètent ni plus ni moins que la violence a cessé d’être un facteur de l’histoire moderne.

Voilà le fond théorique de la question. Il suffit de formuler cette conception pour que son absurdité saute aux yeux. La violence, loin de cesser de jouer un rôle historique par l’apparition de la « légalité » bourgeoise, du parlementarisme, est aujourd’hui, comme à toutes les époques précédentes, la base de l’ordre politique existant. L’Etat capitaliste en entier se base sur la violence. Son organisation militaire en est par elle-même une preuve suffisante et sensible, et le doctrinarisme opportuniste doit vraiment avoir des dons miraculeux pour ne pas s’en apercevoir. Mais les domaines mêmes de la « légalité » en fournissent assez de preuves, si l’on y regarde de plus près. Les crédits chinois ne sont-ils pas des moyens fournis par la « légalité, par le parlementarisme, pour accomplir des actes de violence ? Des sentences de tribunaux, comme celle de Loebtau, ne sont-elles pas l’exercice « légal » de la violence ? Ou mieux : en quoi consiste à vrai dire toute la fonction de la légalité bourgeoise ?

Si un « libre citoyen » est enfermé par un autre citoyen contre sa volonté, par contrainte, dans un endroit étroit et inhabitable, et si on l’y détient pendant quelque temps, tout le monde comprend que c’est un acte de violence. Mais dès que l’opération s’effectue en vertu d’un livre imprimé, appelé Code pénal, et que cet endroit s’appelle « prison royale prussienne », elle se transforme en un acte de la légalité pacifique. Si un homme est contraint par un autre, et contre sa volonté, de tuer systématiquement ses semblables, c’est un acte de violence. Mais dès que cela s’appelle « service militaire », le bon citoyen s’imagine respirer en pleine paix et légalité. Si une personne, contre sa volonté, est privée par une autre d’une partie de sa propriété ou de son revenu, nul n’hésitera à dire que c’est un acte de violence ; mais dès que cette machination s’appelle « perception des impôts indirects », il ne s’agit que de l’application de la loi.

En un mot, ce qui se présente à nos yeux comme légalité bourgeoise, n’est autre chose que la violence de la classe dirigeante, élevée d’avance en norme impérative. Dès que les différents actes de violence ont été fixés comme norme obligatoire, la question peut se refléter à l’envers dans le cerveau des juristes bourgeois et tout autant dans ceux des opportunistes socialistes : l’ « ordre légal » comme une création indépendante de la « justice », et la violence de l’Etat comme une simple conséquence, comme une « sanction » des lois. En réalité, la légalité bourgeoise (et le parlementarisme en tant que légalité en devenir) n’est au contraire qu’une certaine forme sociale d’apparition de la violence politique de la bourgeoisie, qui fleurit sur son fondement économique.

C’est ainsi qu’on peut reconnaître combien toute la théorie du légalisme socialiste est fantaisiste. Tandis que les classes dirigeantes s’appuient par toute leur action sur la violence, seul, le prolétariat devrait renoncer d’emblée et une fois pour toutes à l’emploi de la violence dans la lutte contre ces classes. Quelle formidable épée doit-il donc employer pour renverser la violence au pouvoir ? La même légalité, par laquelle la violence de la bourgeoisie s’attribue le cachet de la norme sociale et toute puissante.

Le domaine de la légalité bourgeoise du parlementarisme, il est vrai, n’est pas seulement un champ de domination pour la classe capitaliste, mais aussi un terrain de lutte, sur lequel se heurtent les antagonismes entre prolétariat et bourgeoisie. Mais de même que l’ordre légal n’est pour la bourgeoisie qu’une expression de sa violence, de même la lutte parlementaire ne peut être, pour le prolétariat, que la tendance à porter sa propre violence au pouvoir. S’il n’y a pas, derrière notre activité légale et parlementaire, la violence de la classe ouvrière, toujours prête à entrer en action le cas échéant, l’action parlementaire de la social-démocratie devient un passe-temps aussi spirituel que celui de puiser de l’eau avec une écumoire. Les amateurs de réalisme, qui soulignent sans cesse les « succès positifs » de l’activité parlementaire de la social-démocratie, pour les utiliser comme arguments contre la nécessité et l’utilité de la violence dans la lutte ouvrière, ne remarquent point que ces succès, si infimes soient-ils, ne sauraient être considérés que comme les produits de l’effet invisible et latent de la violence.

Mais il y a mieux encore. Le fait que nous retrouvons toujours la violence à la base de la légalité bourgeoise, s’exprime dans les vicissitudes de l’histoire du parlementarisme même.

La pratique le démontre en toute évidence : dès que les classes dirigeantes seraient persuadées que nos parlementaires ne sont pas appuyés par de larges masses populaires, prêtes à l’action s’il le faut, que les têtes révolutionnaires et les langues révolutionnaires ne sont pas capables ou jugent inopportun de faire agir, le cas échéant, les poings révolutionnaires, le parlementarisme même et toute la légalité leur échapperaient tôt ou tard comme base de la lutte politique – preuve positive à l’appui : le sort du suffrage en Saxe ; preuve négative : le suffrage au Reichstag. Personne ne doutera que le suffrage universel, si souvent menacé dans le Reich, est maintenu non par égard pour le libéralisme allemand, mais principalement par crainte de la classe ouvrière, par certitude que la social-démocratie prendrait cette chose au sérieux. Et, de même, les plus grands fanatiques de la légalité n’oseraient contester qu’au cas où l’on nous escamoterait malgré tout, un beau jour, le suffrage universel dans le Reich, la classe ouvrière ne pourrait pas compter sur les seules « protestations légales », mais uniquement sur les moyens violents, pour reconquérir tôt ou tard le terrain légal de lutte.

Ainsi, la théorie du légalisme socialiste est réduite à l’absurde par les éventualités pratiques. Loin d’être détrônée par la « légalité », la violence apparaît comme la base et le protecteur réel de la légalité – tant du côté de la bourgeoisie que du côté du prolétariat.

Et, d’autre part, la légalité se révèle être le produit, soumis aux oscillations perpétuelles, des rapports de forces des classes qui s’affrontent. La Bavière et la Saxe, la Belgique et l’Allemagne fournissent des exemples assez récents, démontrant que les conditions parlementaires de la lutte politique sont accordées ou refusées, maintenues ou reprises, selon que les intérêts de la classe dirigeante peuvent être en majeure partie assurés ou non par ces institutions, selon que la violence latente des masses populaires exerce son effet comme arme d’attaque ou arme de défense.

Or, si dans certains cas extrêmes on ne peut se passer de la violence comme moyen de défense des droits parlementaires, celle-ci n’en est pas moins, dans certains autres cas, un moyen d’offensive irremplaçable, là où il s’agit encore de conquérir le terrain légal de la lutte de classes.

Les tentatives de reviser la « méthode révolutionnaire » à la suite des récents événements belges sont peut-être la plus singulière démonstration de la conséquence politique que la tendance revisionniste ait fournie depuis des années. Même si l’on pouvait parler d’un échec de la « méthode révolutionnaire » dans la campagne belge en tant qu’emploi de la violence, la condamnation sommaire de cette méthode à la suite de la défaite belge partirait de la supposition que l’emploi de la violence dans la lutte ouvrière doit être en tous cas et en toutes circonstances une garantie du succès. Il est évident qu’en adoptant de telles conclusions, nous aurions dû renoncer depuis longtemps à la lutte syndicale, aux luttes pour les salaires, car celles-ci nous ont déjà apporté d’innombrables défaites.

Mais ce qui est plus étrange, c’est que dans la lutte belge, qui aurait servi à démontrer l’inefficacité des méthodes violentes, les ouvriers n’ont aucunement recouru à la violence – à moins que, à l’exemple de la police, on ne s’avise de considérer la grève paisible comme un acte de « violence ». Une révolution dans les rues n’était pas projetée et on ne l’a pas tentée non plus. Et pour cela, précisément, la défaite belge prouve le contraire de ce qu’on s’efforce de lui faire démontrer : elle prouve qu’actuellement, en Belgique, vu la trahison des libéraux et la fermeté du cléricalisme, prêt à se servir de tous les moyens, le suffrage universel a bien peu de chances d’être reconnu si l’on renonce à la violence.

Mais cette défaite prouve davantage encore ! Elle prouve que si des formes parlementaires aussi élémentaires, purement bourgeoises, ne dépassant aucunement le cadre de l’ordre existant, telles que le suffrage universel, ne peuvent être conquises par voie pacifique, que si les classes dirigeantes font déjà appel à la violence brutale pour résister à une réforme purement bourgeoise et toute naturelle dans l’Etat capitaliste, toutes les spéculations sur une abolition parlementaire et pacifique du pouvoir d’Etat capitaliste, de la domination des classes, ne sont qu’une ridicule et puérile fantaisie.

La défaite belge prouve encore quelque chose ! Elle démontre une fois de plus que si les légalistes socialistes considèrent la démocratie bourgeoise comme la forme historique appelée à réaliser graduellement le socialisme, ils n’opèrent pas avec une démocratie et avec un parlementarisme concrets, tels qu’ils existent misérablement ici-bas, mais avec une démocratie imaginaire et abstraite, qui, s’élevant au-dessus de toutes les classes, se développe à l’infini et voit sa puissance augmenter sans cesse.

La sous-estimation fantaisiste de la réaction croissante et la surestimation tout aussi fantaisiste des conquêtes de la démocratie sont inséparables et se complètent réciproquement de la façon la plus heureuse. Devant les misérables réformes de Millerand et les succès microscopiques du républicanisme, Jaurès exulte, en proclamant pierre angulaire de l’ordre socialiste toute loi sur la réforme de l’instruction dans les collèges, tout projet d’une statistique de chômage.  Ce faisant, il nous rappelle son compatriote Tartarin de Tarascon, qui, dans son fameux « jardin enchanté », entre des pots de fleurs et des bananes grosses comme le doigt, des baobabs et des cocotiers, s’imagine qu’il se promène à l’ombre fraîche d’une forêt vierge des tropiques.

Et ces gifles –  comme la dernière trahison du libéralisme belge – nos opportunistes les encaissent et déclarent que le socialisme ne pourra être réalisé que par la démocratie de l’Etat bourgeois.

Ils ne remarquent pas qu’ils ne font que répéter en d’autres termes les vielles théories suivant lesquelles la légalité et la démocratie bourgeoises sont appelées à réaliser la liberté, l’égalité et la béatitude générales – non pas les théories de la grande Révolution française, dont les mots d’ordre ne furent qu’une croyance naïve avant la grande épreuve historique, mais les théories des littérateurs et des avocats bavards de 1848, des Odilon Barrot, Lamartine, Garnier-Pagès, qui juraient de réaliser toutes les promesses de la grande Révolution par le vulgaire bavardage parlementaire. Il a fallu que ces théories échouent quotidiennement durant un siècle et que la social-démocratie, incarnant l’échec de ces théories, les enterrât si radicalement que même leur souvenir, le souvenir de leurs auteurs et de tout le coloris historique s’évanouisse complètement pour qu’elles puissent aujourd’hui ressusciter et se présenter comme des idées tout à fait nouvelles, susceptibles de conduire aux buts de la social-démocratie. Ce qui est à la base des enseignements opportunistes n’est donc pas, comme on se le figure, la théorie de l’évolution, mais celle des répétitions périodiques de l’histoire, dont chaque édition est plus ennuyeuse et plus fade que la précédente.

La social-démocratie allemande a incontestablement accompli, il y a quelques dizaines d’années, une revision extrêmement importante de la tactique socialiste, et s’est acquis par là un immense mérite devant le prolétariat international. Cette revision fut la destruction de la vielle croyance en la révolution violente en tant que seule méthode de la lutte de classes, en tant que moyen applicable   à n’importe quel moment pour instaurer l’ordre socialiste. Aujourd’hui, l’opinion dominante, formulée de nouveau par Kautsky, dans la résolution de Paris, dit que la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière ne peut être que le résultat d’une période plus ou moins longue de lutte sociale régulière et quotidienne, où l’effort pour démocratiser progressivement l’Etat et le parlementarisme, constitue un moyen extrêmement efficace de relèvement idéologique et, en partie, matériel de la classe ouvrière.

C’est tout ce que la social-démocratie allemande a démontré en pratique. Cependant, cela ne veut pas dire que la violence ait été écartée une fois pour toutes, ni que les révolutions violentes aient été répudiées comme moyen de lutte de prolétariat et que le parlementarisme ait été proclamé l’unique méthode de la lutte de classes. Bien au contraire, la violence est et reste l’ultime moyen de la classe ouvrière, la loi suprême, tantôt latente, tantôt agissante, de la lutte des classes. Et si nous « révolutionnons » les cerveaux par notre activité parlementaire et par tout notre travail, nous le faisons pour que, en cas de besoin, la révolution descende des têtes dans les poings.

Il est vrai que c’est non par amour de la violence ou par romanticisme révolutionnaire, mais par dure nécessité historique, que les partis socialistes doivent se préparer à des rencontres violentes avec la société bourgeoise, tôt ou tard, dans les cas où nos efforts se heurtent aux intérêts vitaux des classes dominantes. Le parlementarisme en tant que moyen exclusif de la lutte politique de la classe ouvrière n’est pas moins fantaisiste et, au fond, pas moins réactionnaire que la grève générale ou que la barricade comme moyen exclusif. La révolution violente, dans les circonstances actuelles, est sans doute une épée à double tranchant et difficile à manier. Et nous croyons devoir espérer que le prolétariat ne recourra à ce moyen que lorsqu’il y verra la seule issue possible et, bien entendu, à la seule condition que toute la situation politique et les rapports des forces garantissent plus ou moins la probabilité du succès. Mais la claire compréhension de la nécessité de l’emploi de la violence, tant dans les différents épisodes de la lutte de classes que pour la conquête finale du pouvoir d’Etat, est d’avance indispensable, car c’est bien cette compréhension qui donne l’impulsion et l’efficacité à notre activité pacifique et légale.

Si, entraînée par les suggestions des opportunistes, la social-démocratie s’avisait vraiment de renoncer d’avance et une fois pour toutes à la violence, si elle s’avisait d’engager les masses ouvrières à respecter la légalité bourgeoise, toute sa lutte politique, parlementaire et autre, s’écroulerait piteusement tôt ou tard, pour faire place à la domination sans borne de la violence réactionnaire.

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