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Billet de blog 6 déc. 2021

80 Rafales à un bourreau: mirifique ou mirobolant ? -Jean Casanova

Mirifique (surprenant ou fabuleux) ou mirobolant (si étonnant que l'on a peine à y croire) ? Les deux. Avec la vente de 80 avions-chasseurs Rafale aux Émirats Arabes Unis, la France signe une commande historique.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En serrant la main des dirigeants émiratis, le Président de la République s’est-il remémoré les mots qu’il prononçait il y a à peine un an :

« Des éléments comme la dignité de la personne humaine, ce sont des intangibles, et dans lesquelles doivent s’inscrire tous les peuples des Nations unies, ces éléments ne peuvent être relativisés ».

Une précision : cette diatribe de l’an dernier visait la Chine et la Russie. Vous avez dit « relativisation » ?

Mais revenons un peu en arrière. La France en la matière, celle de la dignité de la personne humaine peut-elle s’arroger le droit de faire la leçon ?

De vos souvenirs d’écoliers et lycéens, ceux des manuels d'Histoire de France de votre enfance, il vous reste probablement encore en mémoire le récit des supplices cruels que les puissants de l'Église et de l'État infligeaient alors à ceux qui avaient osé enfreindre la loi de Dieu ou attenté au corps du Roi.

En complément tous les jours la rubrique P&M Orient de la Revue de Presse Emancipation!

Jeanne au bûcher, l'écartèlement de Ravaillac régicide d'Henri IV, le supplice de Damien porteur du couteau sur la personne du roi Louis XV, la mort sur la roue de Jean Calas, les membres brisés, puis étranglé, toutes ces figures ont inscrit dans nos esprits la marque, qu'en ces temps-là, l'on ne pouvait impunément offenser Dieu ou le Roi.

Cruauté communément admise et acceptée alors, puisqu'elle apparaissait comme la sanction de l'atteinte au Divin. Admise, mais aussi entretenue, car, par la terreur qu'elle était censée inspirer, elle maintenait les consciences dans, plus que l'obligation, la fatalité de l'obéissance.

Face à cette immanence, des voix commencèrent cependant à s'élever, signe qu'une autre appréhension du monde était en cours.

Deux ans après la mort de Jean Calas, Voltaire, dénonciateur du fanatisme religieux et de la monarchie absolue, réfugié en Suisse, s'adressait à l'opinion de toute l'Europe, en 1763, dans un ouvrage de rupture, Essai sur la Tolérance.

Dans ses libelles, ses contes philosophiques, Voltaire dénonçait les conditions du procès de Jean Calas et obtenait enfin de Louis XV la tenue d'un nouveau procès qui aboutira à la reconnaissance de son innocence. Il n'est jamais trop tard.

À la même époque cependant, en 1766, un jeune noble de 20 ans, François-Jean Lefebvre, Chevalier de La Barre, était condamné selon les termes du tribunal d'Abbeville, pour « blasphèmes et sacrilèges exécrables et abominables », avoir brisé un crucifix et répandu autour des immondices. Une rue de Paris porte toujours le nom du condamné.

Torturé, les jambes brisées, après que le bourreau eut renoncé à lui arracher la langue, il était décapité à la hache et son corps brûlé. Signe qui ne trompait pas, sur le bûcher l’accompagnait un exemplaire duDictionnaire philosophique de Voltaire.

14 Juillet 1789. La prise de la Bastille

Mais la modernité était en route et rien ne l'arrêterait. 30 ans plus tard, la Révolution française accouchait dans la douleur et les convulsions d'une nouvelle représentation du Monde : rien de moins que le changement de Souverain.

Non plus le corps terrestre mais aussi divin du Roi, représentation trimillénaire depuis Gilgamesh à Sumer, depuis les Pharaons d'Égypte, l'Inca où les Empereurs de Chine, mais, dorénavant, le Peuple lui-même dans sa généralité.

Étaient ainsi jetées les bases de la Souveraineté Populaire et de la Laïcité. Et ce tournant, même s'il s'est produit en France, a valu pour le Monde entier.

Il est encore pourtant une région du monde où le vent de la modernité n'a pas encore soufflé. Par modernité, nous n'entendons pas moteur à combustion, avions supersoniques ou robotique et micro-informatique, mais Laïcité et Souveraineté du peuple. Voilà pour la modernité.

Par région du monde, nous ne parlons pas des contrées du Croissant fertile où sévissent aujourd'hui les bandes fanatisées de Daech ou d'Al Qaïda.

Nous parlons d'un État internationalement reconnu, siégeant aux Nations Unies, entretenant avec le reste du monde les relations économiques, culturelles et scientifiques les plus normales, et qui plus est, pour la France, militaires et stratégiques les plus avancées. Les Émirats Arabes Unis, puissants et riches voisins de l'Arabie Saoudite.

Un État que le Président Bush n'avait pas qualifié de voyou ou accusé de faire partie de l'Axe du Mal.

Emmanuel Macron est en visite ces derniers jours sur cette terre particulièrement infertile pour les valeurs que la France se targue encore aujourd'hui de défendre.

Des trois étapes que comporte son voyage dans la péninsule arabique, les Émirats Arabes Unis le Qatar et l'Arabie Saoudite, trois monarchies autoritaires alliées de longue date de la France, la dernière est assurément la plus délicate.

Emmanuel Macron y a en effet le regrettable privilège d'être le premier dirigeant occidental à rencontrer le prince héritier, Mohamed ben Salman, alias MBS. Ce dernier, maître de fait du royaume, est marqué à jamais d'un sceau infamant, celui d'avoir commandité en 2018 l'assassinat du dissident et journaliste saoudien Jamal Khashoggi.

Reconnu responsable de ce meurtre par la CIA, Joe Biden, dès son arrivée à la Maison-Blanche, avait promis au prince un destin de « paria ».

Une plainte est en cours, déposée à Paris, contre le même MBS, pour crimes de guerre, torture, disparitions forcées et participation au terrorisme.

L'erreur en la matière remonte à bien loin :

l'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, terreaux et propagateurs du wahhabisme et de ses variantes terroristes, n'auraient jamais dû devenir, Monsieur le Président, les partenaires privilégiés qu'ils sont.

Après l'islamo-gauchisme, découvrons le visage de l'islamo-macronisme.