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Billet de blog 7 nov. 2021

Vers une fin d'année explosive ? par Jacques Chastaing

Les mouvements anti-pass, Gilets Jaunes, salaires, climat... sont les composantes actuelles d'une période historique comparable à celles de 1848, 1917 et 1968

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Le mouvement anti-pass qui arrive à son presque 4e mois en France  va encore durer au vu du niveau de mobilisation actuel et existe dans la plupart des pays occidentaux et quelques autres encore.

Le mouvement des Gilets Jaunes qui va bientôt fêter sa troisième année d'existence a eu des émules dans une vingtaine de pays et aujourd'hui où il dénonce la hausse des prix, des protestations identiques ont lieu bien ailleurs contre les hausses de prix des carburants, du gaz, de l'électricité comme par exemple en Inde, au Pakistan, en Thaïlande, en Afrique, en Amérique du Sud, etc. 

Les mouvements pour les augmentations de salaires qui se multiplient actuellement dans le pays durent plus qu'à l'accoutumée et ont l'équivalent aujourd'hui dans d'autres pays en plus massifs comme au Portugal ou aux USA ou plus modestes en Allemagne et dans d'autres pays.

Le mouvement pour le climat qu'on voit s'exprimer aujourd'hui massivement autour de la COP 26 dans une multitude de pays se poursuit à l'échelle mondiale depuis des années.

Pour bien comprendre ces mouvements et leurs dynamiques, ce qui les sous-tend et pourquoi ils continueront sous une forme ou une autre tandis que d'autres s'ajouteront encore jusqu'à ce qu'ils forment d'une manière ou d'une autre un seul mouvement global révolutionnaire, il faut les prendre dans leur globalité, comme un énorme mouvement de contestation mondial et ce qu'il signifie et porte en lui au fond.

 Des chercheurs des universités de Columbia à New York, une ancienne dirigeante de l'Organisation Internationale du Travail et d'autres universitaires notamment de New York et Barcelone ont publié à ce sujet il y a quelques jours une étude : « Protestations mondiales : une étude des questions clefs des mouvements de protestation au 21e siècle »

L'étude a examiné plus de 900 mouvements de protestation dans 101 pays et territoires de 2006 à 2020. Ses auteurs en tirent comme leçon que le monde assiste actuellement à des manifestations historiquement importantes qu'il faut comparer pour les comprendre aux périodes de 1848, 1917 et 1968 où les hommes sont entrés en révolution pour changer en profondeur l'ordre des choses.

L'étude conclue que le nombre de grands mouvements de protestation dans le monde a triplé au cours des 15 dernières années avec une  progression de 2006 à 2020 passant ainsi de 73 mouvements en 2006 à 251 en 2020, ce qui représente encore plus de mouvements qu'en 2008 après le krach financier ou le printemps arabe de 2011. Avec une augmentation des manifestations dans toutes les régions du monde et pour tous les niveaux de revenu, l'Europe et l'Asie ont connu la plus forte augmentation du nombre de mouvements de protestation.

L'étude a également enregistré en 2020 certains des plus grands mouvements de protestation de tous les temps dans les plus grands pays de la planète, notamment l'énorme mouvement des paysans indiens, le plus grand du pays et le plus grand de l'histoire du monde qui dure depuis un an et le mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, le plus grand de l'histoire de ce pays. 

Déjà l'Inde avait connu en 2013 une grève contre les hausses des prix et les salaires avec plus de 100 millions de personnes impliquées mais en a connue une autre de 250 millions de grévistes et participants en 2020 contre un plan du gouvernement de libéralisation du travail ouvrier et agricole, tandis que plusieurs autres du même niveau avaient lieu encore en 2021, le dernier en date des grandes grèves ou blocage du pays  ayant eu lieu en septembre 2021 alors que le mouvement continue et s'amplifie encore actuellement. Ce mouvement est totalement invisibilisé en France aussi je vous encourage à le suivre sur ma page Facebook où j'en rends compte régulièrement avec 176 compte-rendus à ce jour depuis le début.

Aux USA, le mouvement Black Lives Matter a commencé en 2013 mais a connu une brusque accélération en mai 2020 avec la mort de Georges Floyd et depuis cette date a alors duré 4 mois de manière continue et a mobilisé environ 82 millions d'américains. C'est ce mouvement qui a causé la chute de Trump, plus que les supposées qualités de son opposant démocrate Biden. Un mouvement qui se continue d'une certaine manière aujourd'hui avec un des plus grands mouvements ouvriers du pays pour des augmentations de salaires. 

Mais il ne faut pas oublier les quelques 50 à 60 millions de personnes qui ont été mises en mouvement par les révoltes du printemps arabes qui continuent encore aujourd'hui notamment au Soudan ou en Algérie. Il ne faut pas oublier également les dizaines de millions d'africains qui sont entrés en révolte toutes ces années à la suite de la mondialisation et d'une révolution urbaine – concentrée en 30 ans alors qu'elle avait pris 3 siècle en Europe - qui entraînait les femmes dans une révolution matrimoniale considérable, elle-même une des principales sources des soulèvements sociaux sur ce continent. Or c'est cette révolution matrimoniale en Afrique qui en croisant une autre révolution de la condition des femmes en France où elles passaient de 35% des salariés en 1968 à 51% en 2021, allait conditionner la lutte de classe dans notre pays, sa forme et l'ampleur qu'elle a prise toutes ces dernières années. L'influence des femmes sur les luttes en Afrique et dans le monde arabe et les répercussions des luttes africaines – notamment au Soudan - sur celles en France fera l'objet de mon prochain article.

Les chercheurs qui ont signé l'étude ont découvert également que comme le mouvement Black Lives Matter, il y avait une augmentation significative des manifestations exigeant la justice raciale, malgré les violences racistes toujours prégnantes mais qui datent pour leur part plutôt de la période précédente.

Les auteurs de l'étude soulignent tout à la fois l'ampleur des mouvements jamais atteints jusque là et leur caractère mondial. Ainsi écrivent-ils, qu'en 2017 on a vu des manifestations appelant à réglementer les géants des médias sociaux qui se rallient à la surveillance citoyenne impliquant 87 millions de personnes dans le monde  tandis que les mouvements pour le climat ont impliqué encore plus de monde à l'échelle planétaire.

Les auteurs de l'étude ont mis en évidence une raison particulière de l'augmentation des protestations : l'échec de la représentation politique de la démocratie dite représentative.  

La plupart de ces mouvements s'organisent presque tous sur le fond d'une contestation des systèmes politiques défaillants. 

Les demandes populaires sont liées aux inégalités, à la corruption, au manque d'action face au changement climatique, elles veulent de bons emplois, des revenus suffisants, une planète propre pour les générations futures mais toutes s'intègrent dans une demande générale - à 64% disent les chercheurs – à savoir que les classes populaires puissent dire leur mot sur les politiques à mener, bref, exigent une « vraie démocratie », la demande que les chercheurs ont rencontré partout le plus souvent. 

C'est cela qu'il faut comprendre dans le mouvement anti-pass qui, au delà des préjugés complotistes de certains, aspire à contrôler l'expertise médicale, à être associé à la prise en main populaire de la santé qui est actuellement sous contrôle de labos pharmaceutiques qui n'ont pour leur part que le profit à l'esprit. C'est ce que crient aussi les Gilets Jaunes qui veulent une démocratie référendaire plus directe. C'est ce que disent les grèves pour des augmentations de salaires qui veulent un contrôle plus grand sur les actionnaires qui s'en mettent plein les poches mais qui exigent de leurs salariés qu'ils se serrent la ceinture. C'est enfin ce que clame la jeunesse sur le climat qui veut son mot à dire et dénonce des dirigeants qui derrière leur blabla sont en train de détruire la planète.

Bien sûr, les auteurs de l'étude ne sont pas des révolutionnaires. 

Ils ont réalisé leur travail dans le but d'avertir, de conseiller les dirigeants du monde afin qu'ils soient un peu plus à l'écoute des peuples, qu'ils concèdent un plus de démocratie et tout cela afin qu'ils ne perdent pas le pouvoir.

Mais leur propos en a encore un peu plus de valeur. 

Ainsi, ils ne sont pas exempts de préjugés, ce qui peut se lire par exemple à ce qu'ils écrivent des Gilets Jaunes ou à leur minimisation de bien des luttes, mais on ne peut guère ainsi les soupçonner d'exagérer ce qui se passe et leur étude donne bien la mesure de la situation et de l'inquiétude des classes dirigeantes.

Les classes dirigeantes sont en effet bien conscientes et mènent une guerre, une guerre de classe globale. Leur politique sanitaire en fait partie. Warren Buffet, un milliardaire, disait il y a quelques années, que sa classe, la bourgeoisie était en train de gagner cette guerre. Aujourd'hui, ils n'en sont plus si sûrs que ça. L'étude des universitaires et la montée progressive des contestations qu'ils mesurent en est le témoignage : ils s’inquiètent.

Leur force pour le moment, c'est que si eux sont bien conscients de la situation et de l'importance des soulèvements populaires dans le monde comme de leurs connexions, les classes populaires en sont, elles, bien moins conscientes.

Tous les systèmes institutionnels de représentation, des élections à la presse, tous les vieux appareils politiques et syndicaux conçus pour agir dans des périodes plus calmes, toutes les idées reçues générées par ces périodes, sont autant d'obstacles cristallisés dans des organisations, des traditions, des habitudes, des préjugés et des personnes qui se transforment aujourd'hui en autant de freins à l'émancipation populaire qui se cherche pour sa part dans la construction d'un lien entre le mouvement social actuel et sa dimension politique qui est encore en quête.

C'est cela qu'il nous faut mettre en évidence partout et dans chaque combat, dans chaque lutte.

Jacques Chastaing

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