Nicaragua: du triomphe du 19 juillet au massacre du 18 avril

La révolution sandiniste est réduite en morceaux. Ses partisans à l’intérieur et à l’extérieur du Nicaragua doivent maintenant en ramasser les fragments restants et voir quels éléments sont défectueux et nuisibles, quels éléments pourraient être utilisés pour construire dans le futur une société meilleure.

Nous tenons à remercier les éditions Syllepse qui nous ont autorisé à publier des extraits de la traduction du livre qui sera mis en vente lundi prochain, "Nicaragua (1979-2019)-Du triomphe sandiniste à l'insurrection démocratique". Son auteur Matthias Schindler est un ancien ouvrier syndicaliste dans la métallurgie allemande. Depuis 1979 dans le mouvement de soutien au peuple du Nicaragua, il y a séjourné souvent et a écrit de nombreux articles sur cette révolution. Un regard très solidaire mais aussi très informé et lucide.

« Dire ce qui est, c’est toujours l’action la plus révolutionnaire », Rosa Luxemburg, In revolutionärer Stunde:Was weiter?, 1906.

nicaragua-une
Le 19 avril 2018 marque le commencement d’une nouvelle ère politique au Nicaragua. À partir de ce jour, plus rien ne sera comme avant. Un pays qui avait disparu des titres de la presse internationale durant des décennies a réapparu subitement au centre de l’attention de la politique mondiale, apparemment de manière totalement inattendue. Ce jour-là commencèrent les manifestations qui, en quelques jours, se transformeraient en un véritable soulèvement contre le gouvernement, un soulèvement auquel des centaines de milliers de jeunes et de vieux, hommes et femmes, participèrent pacifiquement. Bien que le président Daniel Ortega ait utilisé massivement la force militaire et la persé- cution, la répression, les arrestations, la torture et l’assassinat contre la population, il lui a fallu plusieurs mois pour replacer – au moins apparemment – le pays sous son contrôle. C’est pour cette raison que les rapports sociaux existant au Nicaragua ont complètement changé. La protestation civile massive et la brutale répression d’État ont conduit le pays à une profonde crise économique et sociale, qui créera un nou- veau Nicaragua qui inévitablement se différenciera profondément des modèles antérieurs.

Cette rupture a une signification similaire à celle du triomphe du 19 juillet 1979. À cette date historique, la dictature de Somoza fut mise en déroute et le sandinisme comme nouveau phénomène politique tenta de construire une société libre et démocratique au Nicaragua. Daniel Ortega fut alors nommé coordinateur de la junte de gouvernement de reconstruction nationale (JGRN). Au Nicaragua et dans le monde entier, cette révolution ouvrit une période de grandes espérances pour construire une nouvelle société basée sur la justice sociale et la liberté politique.

À ce moment-là, comme aussi aujourd’hui, Ortega était à la tête de l’État comme représentant du Front sandiniste de libération natio- nale1. Le processus de libération, qui commença en 1979 avec un grand enthousiasme, fut complètement détruit politiquement en 2018. Les idéaux de la révolution sandiniste furent complètement enterrés. Le FSLN fut trahi. Sous sa forme historique, il a cessé d’exister.

Dans les années 1980, le petit pays centroaméricain capta soudain l’attention du public international par la venue au pouvoir du FSLN le 19 juillet 1979 grâce à une insurrection populaire. Le monde était alors témoin d’une vraie révolution, qui fut férocement combattue par l’admi- nistration des États-Unis et qui enthousiasma en même temps les forces internationales de gauche, gagnant l’appui d’un large spectre politique qui attira même les courants conservateurs. En 1990, le FSLN perdit de manière surprenante les élections et transmit le pouvoir à la présidente élue,Violeta Barrios de Chamorro, d’orientation conservatrice.

La révolution sandiniste2 ne fut pas une copie de la révolution cubaine et encore moins du dénommé «socialisme réel» de l’Union soviétique3. Elle se caractérisa particulièrement par la haute valeur qu’elle donnait à l’humanisme et aux droits humains ; par l’appui qu’elle reçut tant de la part de marxistes que de chrétiens; de même que par son plura- lisme politique, par son acceptation d’une presse d’opposition et par son orientation vers une économie mixte.

À l’époque, cette révolution enthousiasma par son visage humain des millions de femmes et d’hommes dans le monde entier. Beaucoup virent dans la révolution sandiniste un développement exemplaire sur le chemin de la construction d’une société socialiste démocratique. On vit surgir un mouvement de solidarité international qui, durant toute une décennie, s’impliqua dans une large campagne d’appui au Nicaragua sandiniste, mobilisant des dizaines de milliers de brigadistes qui par- ticipèrent à la construction du Nicaragua libre et qui collectèrent des millions de dollars d’appui non gouvernemental à ce projet.

Le président de l’époque, Daniel Ortega, arriva à nouveau au pou- voir en 2007 et depuis cette date, il est le chef de l’État. Entre-temps, Ortega était devenu l’une des personnes les plus riches du pays, entre- tenant d’excellentes relations avec la bourgeoisie ancienne et nouvelle, et contrôlant de manière indiscutable tous les pouvoirs de l’État. Il tente de réprimer ou d’intégrer toute opposition grâce à la méthode de la carotte et du bâton. Depuis son retour, les conditions de vie des pauvres se sont un peu améliorées, les riches ont pu s’enrichir plus que jamais, les dirigeants de l’opposition ont reçu des petits postes et ont gardé le silence, la majorité a accepté passivement son destin et les derniers critiques honnêtes ont été vus comme un phénomène marginal et folklorique.

Mais, le 18 et le 19 avril 2018, tout a changé d’un coup. On a vu les manifestations les plus massives de l’histoire du Nicaragua, le peuple exigeant la démission du gouvernement d’Ortega pendant que celui-ci commençait à réprimer massivement et violemment tout mouvement social indépendant ou toute protestation publique critique.

Comment ce changement dramatique a-t-il été possible? Comment peut s’expliquer un changement si monumental du sandinisme, passé de l’antique espoir politique de l’Amérique latine à la vision politique la plus horrible de la gauche internationale actuellement?

Dans les années 1980, le FSLN voulait tout faire de manière diffé- rente, il ne voulait pas répéter les erreurs historiques d’autres révo- lutions. Le changement social devait marcher de pair avec la liberté et la démocratie. Le marxisme et le christianisme devaient se donner la main. Les droits humains furent consacrés dans les programmes de gouvernement et dans la Constitution. L’économie mixte permettrait aux petits producteurs et aux grandes entreprises de coexister avec un important secteur économique d’État.Au lieu d’un seul secrétaire géné- ral tout-puissant, une direction collective de neuf membres avec des droits égaux était à la tête du FSLN. Mais toutes ces bonnes intentions n’ont pu empêcher Ortega de se transformer finalement en un dictateur contrôlant tout et tous.

Tous les rêves qui avaient commencé le 19 juillet 1979 se sont noyés le 18 avril 2018 et dans les semaines et les mois suivants dans un ter- rible bain de sang. Même ses critiques les plus durs, y compris l’auteur de ces lignes, n’ont jamais imaginé qu’un jour Ortega attaquerait son propre peuple avec les armes des militaires et avec des paramilitaires illégaux. Le gouvernement d’Ortega a causé l’un des pires massacres d’État depuis l’indépendance du Nicaragua.

Dans ce texte, j’aimerais tenter de vérifier les causes sous-jacentes qui peuvent exister sous une telle évolution. Les événements actuels ne sont pas survenus comme un coup de tonnerre dans un ciel serein et ils ne résultent pas de l’état d’esprit conjoncturel d’Ortega. Au vu de quelques caractéristiques personnelles très problématiques d’Ortega, certains auteurs succombent maintes fois à la tentation d’expliquer les événements qui ont débuté en avril 2018 par des traits individuels et par certaines évolutions dangereuses d’Ortega, ou même de son épouse, vice-présidente depuis. Néanmoins, j’ai l’intention d’explorer les aspects sociaux et structurels ayant permis que le Nicaragua entre dans la catas- trophe humaine et sociale où il se trouve aujourd’hui. Cette situation est, jusqu’à maintenant, le résultat final d’un long processus d’évolution dont les racines sont ancrées profondément dans l’histoire politique du Nicaragua, dont le développement personnel de Daniel Ortega ne représente qu’un parmi de nombreux éléments. Exposer, reconnaître, caractériser et critiquer ces racines dans leurs contextes historiques et sociaux respectifs, c’est une condition indispensable pour pouvoir – au moins dans le futur – empêcher que ne se répètent des évolutions aussi désastreuses au Nicaragua et dans le monde. Ce n’est que sur la base d’une analyse critique et autocritique du passé qu’il sera possible de bâtir des alternatives pouvant réellement éviter que ces aberrations fatales se produisent à nouveau.

Malgré toutes les critiques faites ces dernières années aux politiques présidentielles de Daniel Ortega, tous les critiques restaient convain- cus que, malgré tout, il existait pourtant un legs incontestable de la révolution sandiniste : vu leur histoire, leur éducation politique et leurs principes éthiques, la police et l’armée n’utiliseraient jamais les armes contre leur peuple. En avril 2018, cette illusion – la dernière – a été définitivement détruite.

La révolution sandiniste est réduite en morceaux. Ses partisans à l’intérieur et à l’extérieur du Nicaragua doivent maintenant en ramasser les fragments restants et voir quels éléments sont défectueux et nuisibles, quels éléments pourraient être utilisés pour construire dans le futur une société meilleure. Si cette révolution a eu une quelconque signification, notre tâche est maintenant de dépasser notre propre état de choc et de tristesse pour revenir à une politique propre et éthique.

Notes

1. Dans ce texte, on utilise les dénominations « FSLN », « Front sandiniste », « Front » et « sandiniste » dans le sens du FSLN en tant qu’organisation.
2. La dénomination «révolution sandiniste» signifie, dans ce texte, la période du gouvernement sandiniste depuis le triomphe de 1979 jusqu’à la défaite électorale de 1990. Je n’utilise pas le terme « révolution populaire sandiniste », parce que cette expression est généralement identifiée à la ver- sion officielle du FSLN dans ses multiples variantes.

3. Autodénomination du « socialisme » de type soviétique, née dans la République démocratique allemande et utilisée principalement pour se différencier de positions critiques ou démocratiques- socialistes à ce modèle, ainsi qualifiées de cette manière comme non pertinentes dans la situation politique internationale de cette époque (Ziemer, 1998).

En complément tous les jours la rubrique Amérique Latine et Caraïbes de la nouvelle Revue de Presse Emancipation!

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.