Femmes travailleuses au coeur des luttes victorieuses et des convergences

Dans cette nouvelle analyse des luttes sociales, Jacques Chastaing met en évidence que beaucoup de grévistes ressentent cet été moins une impression de défaite que de ne pas y avoir mis toutes les forces. Ce double sentiment peut résumer la situation de ces derniers mois et le rôle que les femmes au travail y ont joué.

9 juillet 2018 - Jacques Chastaing

Cet été s'ouvre sur un drôle de sentiment.  Les luttes importantes des cheminots, électriciens et gaziers qui ont eu ou ont encore une portée nationale sont affaiblies mais continuent malgré tout cependant sans les confédérations syndicales. Après avoir poussé aux grèves perlées inefficaces, elles partent en vacances, abandonnant les grévistes à la dispersion et ne proposant de se retrouver que fin septembre alors qu'elles vont rencontrer centralement patronat et gouvernement en juillet !

Il y a donc une espèce de défaite mais pas vraiment quand même. Beaucoup de grévistes ressentent moins une impression de défaite que de ne pas y avoir mis toutes les forces. Ce double sentiment peut résumer la situation de ces derniers mois et le rôle que les femmes au travail y ont joué

L'importance de la lutte des Ehpad dans la situation actuelle

Après les échecs de la mobilisation contre les ordonnances à l'automne 2017, la fin janvier 2018 a ouvert une période de lutte, avec la mobilisation de multiples secteurs peu liés aux appareils syndicaux et sur de multiples revendications: étudiants et lycéens, paysans, motards, gardiens de prison, retraités et surtout par les femmes travailleuses des Ehpad.

Ce mouvement de luttes de femmes au travail avait déjà marqué l'automne/hiver 2017 avec les luttes longues et victorieuses dans le nettoyage des gares de la région parisienne ou des femmes de ménage des hôtels. Le mouvement des Ehpad avait lui-même commencé à l'automne 2017 à peu près au moment où les confédérations syndicales renonçaient à la lutte contre les ordonnances, ce qui est significatif de ce que porte ce mouvement.

Il n'est pas étonnant que ce soient des femmes travailleuses qui aient initié ce nouvel élan social du printemps 2018.

D'une part, elles échappent, plus que les secteurs professionnels où les hommes sont plus nombreux, à l'emprise des directions syndicales et de leurs tactiques, étant moins organisées. D'autre part, elles sont au centre des reculs considérables qu'impose Macron à la société dans les secteurs santé, vieillesse, protection des jeunes enfants, éducation... Elles sont donc au cœur des solidarités que le gouvernement veut casser; leur générosité, leur dévouement et leur courage sont au cœur du service public et de son esprit que la bande du Medef souhaite éradiquer.

C'est pourquoi, c'est dans le secteur de la santé qu'il y a certainement le plus de luttes, les plus déterminées, les plus longues et les plus victorieuses contre les politiques de Macron. C’est en même temps le secteur où il y a le moins de journées d'action syndicales (une seule en mars 2017 très réussie) car la révolte des femmes au travail a quelque chose de subversif et d'entraînant pour tout le monde, comme d'ailleurs dans tous les grands mouvements, de 1789 à 1917 en passant par 1848 ou 1871.

La grève du 30 janvier 2018 des Ehpad, très suivie avec 2 000 sites dans la lutte, puis encore le 15 mars, pouvait donc entraîner tout le pays et l'a partiellement fait mais de manière rampante et peu consciente.

Elle pouvait entraîner tout le pays car c'est une lutte dans un des secteurs de la santé le plus exploité et en ce sens extrêmement parlant pour tous les travailleurs du rang et les exploités et opprimés en général ; cette spécificité a soulevé un large mouvement d'opinion par les témoignages de l'horreur des conditions de travail mais aussi parce que tout le monde se sent concerné par le sort lamentable réservé aux plus âgés.

Les agents des Ehpad ne bloquent rien au niveau économique contrairement aux cheminots ou électriciens, mais il était difficile pour les médias de les faire passer pour des privilégiés menant une lutte dépassée et les couper ainsi des autres secteurs de travailleurs pour les pousser par là-même dans un combat corporatiste.

Le combat des agents des Ehpad est au cœur des questions politiques actuelles de société.

Le mouvement d'opinion engendré par cette lutte, accompagnée des autres grèves citées plus haut, a déclenché un nouvel espoir de gagner et une nouvelle vague de luttes malgré la défaite face aux ordonnances. Cette lutte montrait alors que les salariés n'étaient pas démoralisés et que ce n'étaient pas tant eux qui avaient perdu mais la tactique syndicale des grèves saute moutons.

Dans cette nouvelle vague de luttes, le rapport global des forces a changé dans beaucoup d'Ehpad, voire plus globalement dans la santé, entraînant de nouvelles grèves de femmes au travail dans ces secteurs... qui gagnaient assez souvent, comme la lutte emblématique du centre hospitalier du Rouvray l'a montré mais aussi bien d'autres luttes victorieuses de femmes au travail moins médiatisées.

Ce que la lutte des femmes au travail des Ehpad ouvrait comme possibilités

Cette nouvelle vague de luttes n'ouvrait pas seulement à une possibilité de mouvement d'ensemble pour la défense des services publics mais exprimait aussi un changement d'état d'esprit latent chez bien des salariés et grévistes. On passait d'un moment où on attendait tout des directions syndicales voire de secteurs économiques clefs dont on espérait une espèce de grève par substitution, à un autre moment où ayant pris la mesure de la faible volonté des directions syndicales à mener la lutte d'ensemble, on commençait à tester ses forces, à vérifier si les autres salariés étaient prêts à la lutte globale contre Macron - que tout le monde sait nécessaire - et avec quelle détermination.

Or, faute d'organisation relayant ce changement d'état d'esprit, sa prise de conscience a été seulement diffuse et variée suivant les secteurs professionnels.

Contre cette prise de conscience et ce mouvement issu des Ehpad, ou plus exactement de manière complémentaire pour contrôler ce qui était en train de leur échapper, les directions syndicales ont initié la journée nationale d'action de la fonction publique du 22 mars afin que celle du 15 mars lancée par le secteur des Ehpad appuyée par les retraités perde de sa capacité d'attraction.

Les directions syndicales ont réussi la prise de contrôle de ce qui naissait mais en même temps le succès du 22 mars a initié lui-même et marqué les mobilisations qui vont suivre au delà de ce que voulaient les directions syndicales et politiques, celles des cheminots, électriciens et postiers, en même temps que le mouvement étudiant lui-même.

En effet, dans cette nouvelle période de lutte, l'initiative n'était plus vraiment totalement aux mains des directions syndicales, ce qu'on avait déjà vu, mais qu'un tout bref moment au début 2016 au démarrage de la lutte contre la loi El Khoury. Plus que diriger comme auparavant, les directions syndicales se sont contentées d'accompagner ce qu'elles n'avaient pas initié. C'est pourquoi dans cette période on a jamais autant entendu parler de "Convergence" des luttes, d'un nouveau mai 68.  L'initiative de F. Ruffin du 5 mai reflétait d'une certaine manière l'espoir nouveau et la convergence a été possible et suivie de succès... mais pour la mener dans les voies de garage institutionnelles, voire électorales, du 26 mai.

Ceci dit, ce printemps des luttes des femmes au travail a quand même marqué les grandes grèves des cheminots et électriciens mais chacune de manière différente.

Les cheminots ont été certainement les moins touchés par cette atmosphère, même si la décision des directions syndicales de parler au début de grève longue et dure n'y est pas pour rien. Il fallait à la fois pour elles, pour que la situation ne leur échappe pas dans ce contexte général né en janvier, affirmer publiquement leur détermination – une grève longue – et en même temps ne pas en perdre le contrôle - en organisant une grève perlée, d'où cette grève paradoxale.

La grève des électriciens et gaziers, elle, a pris par surprise les directions syndicales.

Elle est partie de la base, des très jeunes en particulier. Contre cette grève particulièrement dangereuse, démarrant en effet à un moment où la grève des cheminots était encore forte, il y a eu une complicité de fait entre médias et directions syndicales. Les premiers faisaient totalement silence sur cette grande grève qui a quand même touché près de 430 sites d'une manière ou d'une autre dont 200 bloqués ou occupés pendant que les seconds accompagnaient la grève sans la freiner mais en la faisant dériver peu à peu en ne lui donnant pas de perspectives centrales et encore moins celles de coordination avec les cheminots, ce qui lui aurait permis de peser sur la situation générale.

Comme au moment de la grève des étudiants, cette jonction cheminots-étudiants puis cheminots-électriciens se faisait pourtant spontanément à la base mais pas au sommet, sinon par des déclarations purement platoniques. Ainsi le courant global donné par l'élan énorme de la grève des électriciens se dispersait dans une multitude de conflits locaux où les directions syndicales s'empressaient de "suspendre" la grève jusqu'en septembre dés que les directions locales de l'énergie cédaient un petit quelque chose. Au total, les électriciens et gaziers auront certainement obtenu pas mal d'embauches et d'améliorations diverses, mais sans que cela ne se voie ni que les succès ne puissent en entraîner d’autres.

Nous en sommes donc là : la situation est globalement profondément marquée par la question sociale et les femmes au travail en sont-elles mêmes à la pointe sans pour autant que cela soit consciemment vécu et perçu, ni par elles-mêmes ni par les autres.

Cependant, l'été, les grosses chaleurs et le manque de personnel dans les établissements de santé aggravé par les congés, vont probablement mettre à nouveau la question de la santé publique au centre de l'actualité.

Alors que les mouvements de femmes marquent  et transforment même parfois la situation politique aux USA, en Espagne, en Argentine, aux Chili... faisons tout pour que les femmes travailleuses au combat en France puissent se saisir de ce faux semblant de pause estivale et ce vide bureaucratique qui l'accompagne afin de faire entendre leurs voix particulières dans cet été qui pourrait être ainsi brûlant pour Macron et pas que par la chaleur du soleil.

Jacques Chastaing, le 9.07.2018

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