Reconnaître le travail domestique

Une grande part du travail domestique n’est aujourd’hui pas valorisée par nos indicateurs économiques. Reconnaître ce « travail » est un enjeu économique, politique et social.

Marie-Andrée Blanc - 10 décembre 2017 - Revue Projet

Si les ménages déléguaient à des professionnels leurs tâches domestiques – du moins celles pour lesquelles il existe un substitut marchand –, le produit intérieur brut (Pib) augmenterait d’un tiers, soulignait en 2012 l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee)[1]. Ce calcul, en dépit des limites inhérentes à toute construction statistique, met notamment en lumière le travail des 15 millions de parents d’enfants à charge et des 8 millions d’aidants familiaux, qui concourent au bien-être de 15 millions d’enfants et de 5 millions d’adultes. La qualité de vie d’environ un tiers de la population dépend aujourd’hui du travail domestique d’un autre tiers de la population. Mais, au-delà, attribuer à tout travail domestique un prix en euros, c’est affirmer qu’il « vaut quelque chose ». C’est affirmer qu’au sein des foyers aussi, les parents, les aidants, les familles sont créateurs de richesses.

Attribuer à tout travail domestique un prix en euros, c’est affirmer qu’il « vaut quelque chose ». 

Cependant, cette reconnaissance statistique récente se traduit bien peu en mesures tangibles pour les « travailleurs » domestiques. D’avancées fragiles en reculs prononcés, nous faisons du sur-place, voire nous régressons. Les aidants familiaux sont certes reconnus légalement, mais leurs congés dédiés ne sont quasiment pas indemnisés. Les politiques nationales et européennes affichent bien l’objectif de concilier vie familiale et professionnelle, mais notre droit du travail n’accorde toujours que trois à cinq jours par an d’absence en cas de maladie d’un enfant. De nombreux reculs témoignent de ce peu de prise en compte dans les arbitrages budgétaires gouvernementaux : le congé parental est raccourci et moins bien indemnisé, les prestations familiales sont sans cesse rognées depuis plus de dix ans, la charge de famille, déjà ignorée par la CSG (contribution sociale généralisée) et alourdie par la TVA (taxe sur la valeur ajoutée), n’est que faiblement prise en compte par la fiscalité.

L’un des obstacles à la meilleure reconnaissance politique et économique du travail domestique est son inégale répartition entre femmes et hommes. Certes celle-ci s’améliore significativement (dans 27 % des couples, l’homme en assume une part supérieure à la femme, contre 17 % il y a dix ans[2]), mais elle demeure très déséquilibrée. Un déséquilibre qui fait peser sur les mesures valorisant le temps domestique ou familial – congés parentaux, temps partiel notamment – le soupçon d’une volonté de « renvoyer la femme aux fourneaux » ou de figer les rôles dans le couple. Prétexte ou véritable crainte, le résultat est là : souvent, la réflexion sur les droits du « travailleur » domestique bute sur cette inégalité. Aurait-on autant de difficultés à penser le temps partiel pour raisons familiales ou le congé parental si autant d’hommes que de femmes y avaient recours ? Nous pouvons prendre le pari que mieux le travail domestique sera partagé, mieux il sera reconnu et mieux il sera traité comme enjeu politique, économique et social. 

« Mieux le travail domestique sera partagé, mieux il sera traité comme enjeu politique, économique et social. » 

Mais l’inverse est probablement tout aussi vrai : plus son utilité sera connue et reconnue et plus le travail domestique sera partagé. Le niveau extrêmement bas de l’indemnité du congé parental en France[3] est en lui-même une absence de reconnaissance du temps parental de ceux qui y ont recours : la collectivité accepte de dépenser 1300 € par mois pour faire garder un enfant en crèche, mais elle verse moins du tiers de cette somme aux parents qui s’en occupent eux-mêmes. Le temps parental est financièrement dévalorisé. Le résultat est sans appel : une proportion infime d’hommes prend un congé parental. Par comparaison, la Suède indemnise le congé parental à 76 % du salaire (avec un plafond de 4000 € mensuels) et autorise 120 jours annuels pour enfant malade. Rien d’étonnant dès lors si 45 % des bénéficiaires d’un congé parental sont des hommes et si 14 % des couples le partagent équitablement. Pourtant, les obligations de partage y sont moindres qu’en France.

Au-delà de son partage entre femmes et hommes et de sa valorisation financière, la question est celle de la valeur que nous choisissons d’accorder à ce temps familial dans la conception des politiques publiques. S’ils devaient la chiffrer, nos concitoyens ne considèreraient-ils pas cette valeur comme supérieure – voire bien supérieure – à un tiers du Pib ? Depuis l’enquête « Histoire de vie » de l’Insee de 2003, nous savons qu’« une écrasante majorité de la population considère la famille comme ce qui compte le plus, loin devant le travail, les amis, les loisirs[4] ». Pour autant, les efforts de notre système de statistiques publiques pour faire vivre la réflexion sur la valeur des temps de vie, et plus généralement sur les indicateurs alternatifs de richesse et de bien-être, sont à saluer : grâce à eux, le travail que nous effectuons toutes et tous en dehors de notre emploi prend peu à peu sa place au cœur du débat démocratique. L’enjeu est dès lors de faire de la valorisation du temps domestique et familial un élément non pas de passéisme, mais de progrès social.

À lire aussi

Aurore Chaillou, « Qu’apporte l’économie féministe ? », Revue-Projet.com, 01/12/2011.


[1] Delphine Roy, « Le travail domestique : 60 milliards d’heures en 2010 », Insee Première, n°1423, novembre 2012.

[2] Clara Champagne, Ariane Pailhé et Anne Solaz, « Le temps domestique et parental des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolutions en 25 ans ? », Économie et Statistique (Insee), n°478-479-480, octobre 2015.

[3] Du 1er avril 2017 au 31 mars 2018, l’aide versée par la Caisse d’allocations familiales aux parents en congé parental d'éducation est de 392,09 € par mois en cas de cessation totale d'activité.

[4] Olivia Samuel, « Moi, ma famille. Identification et rôles familial et social », Informations sociales, n°145, avril 2008, pp. 58‑67.

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