Inde: malgré le cataclysme du covid, les paysans marchent à nouveau vers Dehli

Le soulèvement paysan est plus fort que jamais face à un gouvernement qui panique et qui montre tous les jours un peu plus à de plus en plus de monde, qu'il se fiche totalement de l'ensemble de ses concitoyens, pour juste essayer de sauver les affaires d'une infime minorité de milliardaires.

par Jacques Chastaing

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Tous les organismes scientifiques sérieux indépendants de l'Inde ou du monde qui ne sont pas liés à Modi -qui pour sa part, nie la gravité de l'épidémie - affirment que les chiffres officiels du gouvernement sur la contamination sont minimisés d'environ 80%. Ainsi, ces organismes estiment le plus souvent qu'à la date du 8 mai on pouvait compter plus de 1 millions de morts avec à partir de cette date 50 000 morts environ par jour et 5 à 10 millions de nouveaux cas de contamination également par jour, ce qui signifie, si la virulence et la contagiosité du virus continuent, un véritable tsunami sanitaire.

Face à cela, le système de santé indien -public ou privé - s'est écroulé, n'ayant pas assez d'hôpitaux, de lits, de respirateurs, d'oxygène, de médicaments, de vaccins bien que l'Inde soit la pharmacie du monde. Il faut dire qu'avec des dépenses de santé de 1% du PIB depuis des décennies quel que soit le gouvernement, un des plus bas du monde, il ne pouvait guère faire face.

Et avec Modi, qui n'a eu de cesse depuis qu'il est au pouvoir de continuer à démolir la santé publique et qui aujourd'hui ne fait rien sinon minimiser la situation, se disculper devant la presse et d'accuser tout le monde de ses propres responsabilités devant le désastre, la situation s'est encore aggravée au point de devenir gravissime en particulier pour les classes populaires.

En effet, pour se défausser de leurs responsabilités, les dirigeants politiques tentent de cacher le fait qu'il manque de tout, depuis les hôpitaux jusqu'aux médicaments, en promulguant un confinement qui tend de plus en plus à devenir national et dont le but dans la plupart des Etats n'est pas tant de lutter contre l'épidémie que de désigner les gens eux-mêmes comme responsables de la situation.

Or, si les gens les plus aisés peuvent aisément se confiner, pour les plus pauvres c'est une catastrophe, qui en plus du risque du covid pourrait très bien les amener à souffrir de la faim ou à en mourir.

En effet, la majorité des travailleurs"migrants" (qui viennent de la campagne pour travailler en ville, sans aucune protection sociale), le confinement signifie perdre leur travail, leur revenu et leur logement, et donc se retrouver à la rue sans rien pour vivre, ce qui est aussi le cas de bien des journaliers, des indigènes et des habitants des bidonvilles (un quart de la population), qui deviennent des enfers de misère et de maladies où les gens ont faim. Mais contrairement à l'an passé, où il avait été donné quelques aides aux plus pauvres, cette année, rien n'est encore fait ni n'est envisagé.

Or les plus pauvres avaient déjà dépensé leurs maigres réserves - physiques et matérielles -l'an passé et se trouvent aujourd'hui bien plus affaiblis et fragiles, démunis de tout. Par ailleurs, les destructions et expulsions de bidonvilles, parce que ça devient des clusters -mais sans aucune solution de relogement - continuent, jetant à la rue des dizaines de milliers de familles sans ressources et sans toit.

En plus de la crise du covid, l'Inde se dirige vers une grave crise de la faim et beaucoup se disent que s'ils peuvent espérer échapper au covid, ils n'échapperont pas à la faim.

Face à ce désastre, le gouvernement cherche à détourner la colère qui monte contre lui et qui s'est traduite par ses récents revers électoraux, vers des boucs émissaires, les musulmans et le soulèvement paysan.

Alors qu'il a été lui-même responsable des principaux foyers de contamination en continuant ses meetings électoraux de masse et en autorisant le principal pèlerinage hindou qui a rassemblé des millions de personnes sans aucune protection, il a lancé ses médias dans des campagnes de haine contre tout ce qui peut ressembler à des rassemblements religieux musulmans et encore plus contre les rassemblements paysans qu'il accuse de la responsabilité des contaminations.

Comme à son habitude, il cherche avec les peurs du covid des classes moyennes urbaines qui étaient sa base électorale, qui sont en train de le lâcher avec l'épidémie mais qui se retrouvent dans une politique de confinement, à détourner leur colère contre les rassemblements des pauvres, ces barbares paysans ou musulmans, qui dénoncent le confinement comme surtout une simple opération de camouflage.

Face à cette campagne, le soulèvement paysan répond que si réellement Modi veut que leurs rassemblements cessent, il n'a qu'à céder à leurs revendications, et les rassemblements cesseront d'eux-mêmes. Mais s'il ne cède pas, c'est qu'il ne lutte pas contre le covid en priorité mais contre les gens, parce que les paysans, eux n'ont pas d'autre choix que de se mobiliser s'ils ne veulent pas mourir de faim.

Et pour bien montrer leur détermination, mettre la pression sur Modi, les leaders paysans ont appelé à renforcer les campements paysans de Delhi. Du coup, des dizaines et des dizaines de milliers de paysans sont arrivés ces derniers jours à Delhi et continuent encore à arriver en même temps que les campements paysans ouvrent hôpitaux, dispensaires de santé, logements, cantines gratuites pour tous les déshérités que le confinement jette à la rue. Au campement de Singhu, ils ont à proximité un centre de vaccination, mais ils demandent également au gouvernement de leur fournir partout le matériel pour vacciner, eux ayant les bras pour le faire en direction des plus défavorisés... Or, le gouvernement refuse, montrant là toute sa mauvaise foi.

Alors, si le soulèvement paysan a du repousser sa marche sur le parlement début mai puis sa convention nationale ouvriers-paysans du 10 mai au vu des circonstances, la tentative de Modi de le briser au prétexte du covid et du confinement comme il l'avait fait l'an passé contre le mouvement Shaheen Bagh, est en train d'échouer. Le soulèvement paysan est plus fort que jamais face à un gouvernement qui panique et qui montre tous les jours un peu plus à de plus en plus de monde, qu'il se fiche totalement de l'ensemble de ses concitoyens, pour juste essayer de sauver les affaires d'une infime minorité de milliardaires.

PHOTOS

Les marches des paysans vers Delhi ont repris, en particulier les 10, 11 et 12 mai ; les rassemblements aux péages autoroutiers continuent tout comme ceux aux campements paysans de Delhi, sur la photo à Singhu ; les gens meurent dans les rues, abandonnés à eux-mêmes ; quand on est dans cette situation, on n'a plus peur de mourir de misère que du covid ; réunion au campement paysan Singhu de Delhi

En complément tous les jours le dossier Soulèvement en Inde et la rubrique Asie/Océanie de la Revue de Presse Emancipation!

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