Menaces sur l’islam à l’indonésienne

Début 2017, à Djakarta, une jeune femme qui souhaitait inscrire sa fille à la crèche du quartier a été sommée de dire si le bébé était musulman ou non. À peine né, et déjà assigné à sa religion ? En colère, cette mère a publié un message sur les réseaux sociaux. La protestation a été si forte que les dirigeants de la crèche ont dû faire marche arrière.

Aout 2017 - Marie Beyer & Martine Bulard - Le Monde Diplomatique

En cette fin d’après-midi écrasé de chaleur humide, le marché aux puces de la rue Surabaya sur les bords du canal est quasi désert un havre de paix au milieu du chaos de voitures et de motos qui saturent le centre de Djakarta. Pourtant M. Diky Rachma, gérant d’une échoppe où s’entassent marionnettes traditionnelles, objets précieux, vraies et fausses antiquités, n’est guère sensible au charme de ce silence inhabituel. Attablé dehors avec l’un de ses clients, il fustige « les organisateurs des manifestations » géantes qui ont secoué la capitale indonésienne, en octobre et novembre 2016, et fait fuir les touristes. Et désigne le coupable : le Front des défenseurs de l’islam (FPI) et ceux qui le soutiennent. Créé lors de la chute de la dictature, en 1998, adoubé par l’armée et la police, ce groupe d’extrémistes musulmans aux allures de milice a su étendre ses tentacules dans la bonne société politique.

À la veille des élections locales, il a réussi, avec des organisations amies, à rassembler une foule hétéroclite d’islamistes fondamentalistes, de musulmans sincèrement inquiets quant à l’avenir de leur religion et de simples habitants mécontents de la politique menée par le gouverneur de la ville (l’équivalent d’un maire), M. Basuki Tjahaja Purnama, dit Ahok, un chrétien d’origine chinoise. Non sans succès : donné largement gagnant pour un nouveau mandat au début de la campagne électorale, Ahok a été battu à plates coutures par M. Anies Baswedan, qui prendra ses fonctions en octobre 2017. La trajectoire de ce dernier symbolise l’évolution du pays : recteur de l’université islamique Paramadina (Djakarta), il était connu pour la qualité de son enseignement (notamment sur les droits humains) et pour ses prises de position progressistes. « Nous avons nos islamistes et nos intégristes, déclarait-il au Monde diplomatique en 2010 (1), mais ils ont été en partie absorbés par le processus politique et démocratique. » Depuis, ce sont les intégristes qui semblent l’avoir absorbé. Quittant l’enseignement pour la politique, il a accepté d’être chaperonné par le FPI et ses comparses, qui ont monté une vaste cabale contre le gouverneur en poste : accusé d’avoir critiqué le Coran — ce que démentent de nombreuses personnalités musulmanes , ce dernier a été jeté en prison en mai, au terme d’un procès pour blasphème (2).

« Ils ont vendu notre religion », s’indigne M. Diky Rachma, lui-même musulman mais fervent partisan d’Ahok (3) en raison de son action à la tête de la capitale : la lutte contre la corruption, l’aide aux plus pauvres notamment pour la scolarisation des enfants ou l’accès aux soins —, la rénovation de la ville, sans oublier le nettoyage du canal au bord duquel nous bavardons. Selon lui, le gouverneur « dérangeait trop d’intérêts ».

Ne buvant pas d’alcool, priant cinq fois par jour, notre interlocuteur se dit respectueux de sa religion... « à l’indonésienne », c’est-à-dire en s’adaptant aux circonstances. Et de préciser : « Notre islam a toujours été tolérant, il ne ressemble pas à celui du Proche-Orient. » Tolérant « envers les autres religions » (le catholicisme, le protestantisme, l’hindouisme, le bouddhisme, le confucianisme sont officiellement reconnus au même titre que l’islam). Tolérant « envers les musulmans ».

Si les images de femmes adultères ou d’homosexuels flagellés en public par les autorités locales à Atjeh (dans le Nord-Ouest) seule province régie par la charia (4) , font douter du propos, il en va autrement quand on arpente les rues de Djakarta ou d’autres villes. Ici, on ne voit que rarement des femmes portant le niqab ; les Indonésiennes n’ont besoin de chaperon ni pour sortir ni pour travailler ; elles conduisent leur voiture ou leur deux-roues, casque par-dessus le foulard parfois, quand elles n’attendent pas au bord de la rue leur moto-taxi Go-Jek, sorte d’Uber pour vélomoteur, qu’elles chevaucheront sans difficulté. Les jeunes conversent régulièrement sur les réseaux sociaux, dont l’Indonésie est l’un des plus gros utilisateurs d’Asie. Dans les cafés et les restaurants, garçons et filles (voilées ou non) se côtoient très naturellement. Seule l’absence d’alcool dans la plupart des établissements rappelle que 87 % de la population est musulmane.

Des principes de tolérance attaqués mais vivaces

Mais, « si l’Indonésie est un pays musulman, ce n’est pas un État islamique », précise M. Jakob Tobing, président de l’Institut Leimena, qui prône le dialogue interreligieux. Faisant un détour par l’histoire, il rappelle que les pères fondateurs du pays — « et les mères », ajoute-t-il avec malice, car « il y avait aussi des militantes indépendantistes » auraient pu décider que la loi islamique s’applique à tous. La proposition fut discutée mais rejetée. Dès le 1er juin 1945 soit deux mois et demi avant l’indépendance du pays —, le futur président Sukarno proposa d’adopter les « cinq principes » du pancasila : la croyance en Dieu, l’unité nationale, la souveraineté du peuple, l’humanisme et la justice sociale. Une « philosophie de l’État » déjà difficile à mettre en œuvre, ainsi qu’il l’exposerait lui-même dans nos colonnes, une vingtaine d’années plus tard (5). Malgré bien des vicissitudes et trente-trois ans de dictature du général Suharto (1966-1998), ces principes, même s’ils sont attaqués, demeurent vivaces.

Début 2017, à Djakarta, une jeune femme qui souhaitait inscrire sa fille à la crèche du quartier a été sommée de dire si le bébé était musulman ou non. À peine né, et déjà assigné à sa religion ? En colère, cette mère a publié un message sur les réseaux sociaux. La protestation a été si forte que les dirigeants de la crèche ont dû faire marche arrière. Valentina Sagala, écrivaine et militante des droits des femmes, y voit un double symbole : « celui (réjouissant) de l’attachement des citoyens au pancasila », mais aussi « celui (plus inquiétant) de la pénétration des idées régressives ».

Si Faisal Sukanta, sociologue qui étudie le comportement de la jeunesse pour des multinationales, reconnaît une « recrudescence des valeurs religieuses depuis quatre ou cinq ans, singulièrement chez les jeunes », celles-ci relèveraient « plus de l’affirmation d’une identité que d’un intégrisme. Elles s’infiltrent dans la culture dont elles avaient été exclues et font naître de nouveaux produits ». Telles ces crèmes pour le visage, halal mais blanchissantes (pour avoir un teint de porcelaine, comme dans les feuilletons japonais ou sud-coréens), ou encore les créations haute couture d’Anniesa Hasibuan, qui a participé à la Semaine de la mode (Fashion Week) de New York en septembre dernier. On pourrait également citer Voice of Baceprot, un groupe de rock composé de trois jeunes filles portant le voile, à mille lieues de toute bigoterie. « Avec près de 14 000 îles, 700 langues locales, 300 groupes ethniques, 200 croyances, l’Indonésie est trop plurielle pour être intolérante », se rassure-t-il.

Beaucoup aimeraient le croire. Mais l’exemple du jeune Darsam Sakrotomo, tout juste 20 ans, cheveux décolorés comme une star de K-pop, habillé à la dernière mode, montre l’autre versant de cette montée des « valeurs religieuses ». Nous le rencontrons dans la maison familiale de Serang, à trois heures de la capitale une magnifique villa située dans un ensemble résidentiel fermé, qu’on atteint après avoir traversé les villes-banlieues de la périphérie de Djakarta, puis les paysages verdoyants des rizières. À l’image des jeunes Indonésiens issus des milieux favorisés, ce fils de haut fonctionnaire va partir à l’étranger pour parfaire son éducation quelques semaines cet été à Séoul, puis quelques mois à Paris. Pourtant, au cours d’une banale conversation dans le salon familial, le jeune Darsam se réjouit de l’éviction d’Ahok, non pour des raisons politiques mais parce que « les musulmans ne peuvent pas être dirigés par des non-musulmans. C’est écrit dans le Coran ». Lui fait- on remarquer que, par exemple, Musdah Mulia, enseignante à l’Université islamique d’État, présidente de la Conférence indonésienne sur la religion et la paix et ancienne conseillère du ministre des affaires religieuses (1999-2007), et donc pas tout à fait ignorante du Coran, démontre le contraire sur les bases mêmes du Livre (6) ? Il écarte d’un revers de main les arguments de cette
« libérale de la capitale » et se lance dans une diatribe contre les Chinois en fait les Sino- Indonésiens, installés dans l’archipel dès le XVe siècle pour quelques-uns, au XIXe et au début du
XXe siècle pour la plupart. Des Indonésiens certes, mais pas comme les autres..

Ce rédacteur en chef adjoint d’un grand hebdomadaire de Djakarta, qui nous a donné rendez-vous au Citos Mall, un des centres commerciaux qu’affectionne la classe moyenne aisée, ne tient pas un discours très différent. Appartenant à la commission information du Conseil des oulémas (MUI en indonésien), fondé sous l’ancien régime et toujours chargé de conseiller le gouvernement, il souhaite rester anonyme car il n’a reçu aucun mandat de son organisation. Le ton, là aussi, est très courtois, mais le propos sans appel : « Le problème vient du fossé qui s’est établi entre les Indonésiens de souche et les Sino-Indonésiens. Les musulmans sont majoritaires dans le pays mais ils n’ont aucun pouvoir, ni politique ni économique. » Pour preuve, « sur les cinquante Indonésiens les plus riches recensés par le magazine américain Forbes, quarante-deux sont sino-indonésiens et seulement huit musulmans » confondant comme souvent ici ethnie et religion. « Depuis 2004, poursuit notre interlocuteur, les partis islamiques ont perdu les élections, locales ou nationales. » De fait, ils oscillent entre 24 et 26 % des suffrages exprimés selon les scrutins, contre 43 % en 1955 lors des premières élections législatives et 37 % en 1999 après la chute de la dictature. Ce qui témoigne d’une forme de sécularisation de la société la grande majorité des musulmans votant pour des partis non confessionnels (7). « Nous devions réagir pour stopper ces échecs à répétition. Il fallait gagner cette bataille de Djakarta. C’est une question de sécurité pour les musulmans. » Difficile de trouver une quelconque menace contre les musulmans... En revanche, l’élection du gouverneur de Djakarta est vue comme un tremplin pour la future bataille présidentielle : M. Joko Widodo, surnommé Jokowi, a occupé ce poste avant d’être élu chef de l’État en 2014, et il devrait solliciter un second mandat en 2019.

Le ressentiment à l’égard des Sino-Indonésiens, estimés à 3 millions (8) sur une population de257,6 millions de personnes, est « inscrit depuis longtemps dans les cœurs et dans les têtes », explique M. Alwi Shihab, spécialiste des questions interreligieuses et envoyé spécial du président de la République auprès de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) à Djeddah, en Arabie saoudite. « Cela remonte à la colonisation. Les Néerlandais n’autorisaient pas les Chinois à intervenir dans la politique, ni à entrer dans l’armée ; il ne leur restait que les affaires. Ils s’y sont attelés au fil des siècles. Aujourd’hui, ils sont très présents dans l’économie, la finance, l’immobilier... » Si le ghetto de la bourgeoisie « chinoise » s’étale sans complexe dans la presqu’île du nord de la capitale, une simple visite à Glodok, un vieux quartier de Djakarta, suffit à se convaincre qu’on peut appartenir à cette minorité et ne pas rouler sur l’or. Riches comme pauvres n’en sont pas moins devenus des boucs émissaires pour tout ce qui va mal dans le pays : la pauvreté, le coût de la vie, le chômage des jeunes, les difficultés à se loger...

Une couche moyenne sûre d’elle-même

Ce n’est pas la première fois qu’ils sont ainsi désignés à la vindicte populaire. Lors du coup d’État de 1965, le général Suharto fit massacrer entre 500 000 et 1 million de personnes (dont beaucoup de Sino-Indonésiens) et en embastilla près de 1 million, au nom de la lutte contre les communistes (9) — ce qui ne l’empêcha pas de traficoter avec quelques grandes fortunes, fussent-elles estampillées « chinoises ». En 1998, lors de la chute du dictateur, les émeutes ont fait un millier de morts, et des dizaines de Sino-Indonésiennes ont été violées, crimes toujours impunis.

Depuis, la Reformasi, la politique d’ouverture qui a poussé les feux de la démocratie et du développement économique néocapitaliste, et donné naissance à une couche moyenne sûre d’elle- même, a permis de faire vivre « l’unité dans la diversité », devise fondatrice du pays. Hier interdit, le chinois est de nouveau enseigné, le confucianisme officiellement reconnu, l’achat de terres autorisé. Mais l’idée d’un complot entre les fonctionnaires corrompus, les Sino-Indonésiens et même les intérêts étrangers refait surface. Le poison du racisme s’instille dans une société où les 1 % les plus fortunés détiennent 49 % des richesses.

Les frustrations sont d’autant plus fortes que le gouvernement avait promis de réduire la fracture sociale. Si certaines mesures ont été prises, notamment pour étendre l’assurance-maladie à tous et instaurer des retraites, « la vie quotidienne ne s’est pas améliorée pour les travailleurs », affirme M. Mohammad Rusdy, vice-président de la Confédération indonésienne des syndicats (KSPI), l’une des plus grandes centrales du pays. Toutefois, comme il le reconnaît, son organisation « avait, à la présidentielle de 2014, appelé à voter pour Prabowo Subianto », dit Prabowo, ancien général de Suharto devenu un oligarque ultranationaliste, lié au FPI, candidat malheureux contre le président Jokowi et soutien du gouverneur nouvellement élu de Djakarta. Ce qui pourrait quelque peu obscurcir son jugement sur le bilan à mi-mandat du président en exercice...

« Globalement, chacun vit mieux qu’il y a vingt ans », estime Olin Monteiro, figure du féminisme de la nouvelle génération aux mille et une activités (écrivaine, documentariste, directrice d’une maison d’édition...). Elle décrit par le menu la situation, passant de l’enseignement au travail, du présent au passé pour livrer une image le plus fidèle possible. D’où il ressort que les écarts de revenus ont explosé et que, pour certains, la vie s’est même dégradée, laissant apparaître un avenir plutôt bouché...

Le président Jokowi, isolé et contesté

Dès son arrivée au pouvoir, le président Jokowi a cherché à réduire les aides à la consommation, qui absorbaient 20 % des dépenses budgétaires, en décidant ce que ses prédécesseurs avaient promis sans jamais oser le faire : supprimer les subventions aux carburants lesquelles profitaient plus aux riches qu’aux pauvres. Puis il a relevé le prix de l’électricité tout en instaurant un bas tarif pour les plus modestes. Mais ceux qui se situent tout juste au-dessus du seuil de pauvreté subissent de plein fouet ces changements. D’autant qu’en l’absence de loi contraignante (et de contrôle) « le salaire minimum est devenu salaire maximum » pour les ouvriers, notamment ceux des grandes entreprises sous-traitantes des marques étrangères (Gap, Nike et autres), dénonce de son côté Mme Vivi Widyawati, une des dirigeantes de Perempuan Mahardhika (Femmes libres), qui milite particulièrement avec les ouvrières de l’industrie. Et de rappeler que plus de la moitié de la population travaille dans le secteur informel, où règne la loi de la jungle.

À cela s’ajoute, à Djakarta, la déstabilisation des modes de vie traditionnels. La volonté de rendre plus attractive la capitale et d’y construire des infrastructures dignes d’une agglomération de plus de trente millions d’habitants (actuellement sans métro ni tramway) prend des allures de
« singapourisation », selon l’expression d’un militant : expulsion des couches populaires ; table rase des kampung (« villages » en indonésien, qui sont des lieux de vie, de solidarité et de culture ayant façonné la ville) ; érection de quartiers sans âme, peuplés de tours plus ou moins prétentieuses pour une capitale qui veut se faire aussi « moderne » que Singapour.

Souffle supplémentaire sur les braises de la colère, le gouvernement poursuit la construction de dix- sept îles artificielles dans la baie de Djarkarta. « Au début, il s’agissait d’empêcher les inondations et l’enfoncement progressif de la ville dans la mer », assure M. Mahmud Syaltout, patron d’une société de consulting. « Au fil du temps, cet objectif a disparu et les plans qui circulent ne laissent guère de doutes sur la nature des constructions : marinas fastueuses, port pour yachts de luxe... » Une nouvelle enclave pour riches, et une destruction irréversible de la faune et de la flore qui font la beauté de cette baie et permettent l’existence des pêcheurs. Le même désastre écologique et social est en cours dans la baie de Bali.

Tous les militants progressistes rencontrés avaient pourtant mis beaucoup d’espoirs dans l’actuel président de la République. Issu du petit peuple (wong cilik), Jokowi est « le premier dirigeant depuis vingt ans à ne pas avoir partie liée avec l’ancien système Suharto », souligne le spécialiste français de l’Indonésie Rémy Madinier (10). Mais cela constitue aussi sa faiblesse dans un pays qui n’a pas encore rompu avec le passé. Si chacun reconnaît qu’il est « le plus honnête des présidents », sa lutte contre la corruption bouscule, et il ne dispose guère d’appuis solides à la Chambre. Ce qui le conduit à louvoyer.

Dès son arrivée au pouvoir, il a interdit les exportations de minerai brut pour obliger les multinationales à fonder une industrie de transformation sur le sol indonésien une excellente décision — ; mais l’interdiction a été levée en mai dernier sous la pression conjointe des militaires et des grands groupes, dont les intérêts s’entrecroisent. Arrivera-t-il à tenir davantage face au géant américain Freeport-McMoRan, qui a la haute main sur les plus grands gisements de cuivre et d’or du monde, dont les revenus échappent en grande partie au pays et en totalité à la population
papoue (11) ? «
Jusqu’à présent, note le directeur d’une grande école de commerce, tout le monde fermait les yeux car tout le monde touchait de l’argent — à commencer par les militaires et les dirigeants politiques. » Jokowi a décidé du rachat par l’État de 51 % des parts de la filiale indonésienne de Freeport-McMoRan, qui crie à la spoliation. Et de mobiliser tout ce que le pays compte d’hommes d’affaires, de politiciens, et même le vice-président américain Michael Pence : en visite à Djakarta en avril dernier, celui-ci s’est permis de tancer le président indonésien.

« C’est une question économique, assure notre directeur, car nous avons besoin de cet argent pour développer les infrastructures ; mais aussi une question politique lutter contre la corruption et une question stratégique garantir notre souveraineté sur les matières premières. » Jokowi remportera-t-il ce bras de fer ? Peu y croient ; beaucoup soulignent ses reculs et ses hésitations. « En deux ans, son administration a connu trois ministres du commerce, trois ministres responsables des ressources naturelles, deux ministres des finances et quatre ministres de l’énergie — tous avec des approches différentes des problèmes d’investissement, de commerce et de croissance », note la spécialiste de la région Eve Warburton (12). Minoritaire à l’Assemblée avec 20 % des sièges, contesté chez ses amis politiques, peu sensibles à la lutte contre la pauvreté et encore moins au combat contre la corruption, le président indonésien a noué d’improbables alliances : il est allé jusqu’à nommer ministre de la justice et de la sécurité, en juillet dernier, le général Wiranto, tristement célèbre pour ses exactions lors de l’occupation du Timor oriental (1975-1999) une preuve pour nombre d’observateurs du retour de la « mafia militaro-oligarchique » qui a fait la gloire de l’ancien régime.

Si Jokowi cède sans séduire les puissants, le mécontentement enfle sans profiter aux organisations progressistes. Au contraire, la colère et la déception sont instrumentalisées par une coalition inédite d’oligarques et de militaires soucieux de conserver leurs privilèges menacés, de milices paramilitaires nées sous Suharto et qui s’épanouissent, tel le FPI. Avec comme maîtres de marionnettes, dans la plus pure tradition indonésienne, deux ex-généraux (MM. Prabowo Subianto et Susilo Bambang Yudhoyono, dit SBY, le précédent président) qui tirent les ficelles dans l’espoir de reprendre la main lors des prochaines échéances électorales en 2019. « L’affaire du blasphème n’est pas une question de religion mais de manœuvre et d’ambition politiques », commente M. Alwi Shihab. Il n’en demeure pas moins qu’un gouverneur élu a été condamné à deux ans de prison au nom de la religion. Et que l’intégrisme marque des points.

« C’est comme une vague de fond qui fait soudainement surface ; elle est si puissante que le gouvernement et les partis cherchent le soutien de ces extrémistes au lieu de les combattre, regrette Olin Monteiro. Jusqu’à ces cinq dernières années, les progrès pour les femmes ont été continus. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée. » Mme Musdah Mulia, l’une des personnalités musulmanes les plus connues, explique : « Dans l’euphorie de la chute de Suharto et de la démocratie naissante, nous avons sous-estimé les mouvements extrémistes, qui ont bénéficié de la liberté d’expression, comme tout le monde. Puis sont apparus des partis fondamentalistes prônant la charia. » Ainsi, sous leur pression, certaines provinces ont édicté des lois locales interdisant aux femmes de sortir seules la nuit... sous prétexte de les protéger.

Même constat chez M. Alwi Shihab, qui dénonce le développement de l’islam arabique, plus rigoriste, et le « déversement des pétrodollars » venus du Proche-Orient. « Beaucoup d’argent a circulé. » Il a servi à financer des organisations caritatives confessionnelles qui aident les plus défavorisés ; des bourses pour les diplômés voulant poursuivre leur formation dans les pays du Golfe ; des écoles coraniques sur le territoire et des lieux de prière. « Évidemment, ajoute-t-il, ils ont enseigné leur conception de l’islam, moins tolérant. C’était nouveau pour nous. Certains musulmans se sont ainsi détournés de l’islam traditionnel indonésien, que ce nouveau clergé estimait ne pas être le “vrai islam”. Nous devons prendre conscience de cette réalité. »

Pour beaucoup, le verdict du tribunal contre Ahok a fait l’effet d’un électrochoc, poussant à la contre-offensive les organisations foisonnantes qui existent dans le pays. Les mouvements féministes, bien que totalement éparpillés et divisés (sur l’homosexualité, l’avortement, le harcèlement sexuel...), se sont rassemblés pour protester et cherchent à s’unir autour d’un objectif commun, la lutte contre les violences domestiques. Des structures plus modestes sont apparues, comme Jong Nusantara, qui veut transmettre aux jeunes l’histoire méconnue du pays et sa culture syncrétique pour éviter qu’ils ne plongent dans le fondamentalisme. Des organisations musulmanes comme Nahdlatul Ulama (NU, quarante millions de membres), la plus importante et la plus traditionaliste, qui milite pour un « islam indonésien », plus ouvert, semblent prêtes à mener le combat contre les intégristes : « L’islam est né au VIIe siècle, en des temps d’ignorance, de croyances diverses, de patriarcat et de régime féodal, explique Mme Musdah Mulia. Il faut donc en revenir à ce qui est le cœur du Coran, le tawhid — la croyance en un seul Dieu, Allah. Et à partir de là, nous devons contribuer à une nouvelle interprétation de l’islam, notamment concernant les relations entre l’islam et l’État ». De son côté, M. Mahmud Syaltout, qui est membre de l’Ansor (l’organisation de jeunes de NU), souhaite lui aussi s’opposer aux milices du FPI, en mettant l’accent sur l’éducation. Il regrette que le président Jokowi ait refusé de regarder en face les massacres de 1965 et laisse se développer un anticommunisme dangereux le Parti communiste est toujours interdit et, selon notre interlocuteur, le nouveau code pénal en discussion au Parlement est truffé d’articles punissant tout ce qui pourrait être assimilé à une activité communiste. Il suffit d’émettre une quelconque idée novatrice pour être marqué du sceau de l’infamie.

Du reste, accusé lui-même d’être un rouge en raison de la lutte contre la corruption et des premières mesures pour l’accès à l’assurance-maladie, Jokowi s’est engagé à lutter sans merci contre « toutes les organisations qui encouragent les idéologies destructrices, y compris les communistes ou d’autres groupes interdits (13) », le jour même où il annonçait que le 1er juin serait désormais férié en hommage au pancasila imaginé par Sukarno... proche des communistes. Certains y voient un signe supplémentaire d’une tentation autoritaire pour essayer de bloquer ses adversaires, quand d’autres applaudissent à ce retour du pancasila, garde-fou tout prêt contre l’islamisme. « Rien n’est joué, résume le directeur de l’école de commerce, mais nous sommes vraiment à un moment-clé où tout peut basculer. »

Marie Beyer Journaliste. Martine Bulard

(1) Lire Wendy Kristianasen, « Indonésie, musulmans contre islamistes », Le Monde diplomatique, octobre 2010.
(2) Lire Marie Beyer et Martine Bulard, « Secousses islamistes en Indonésie », Planète Asie,
17 mai 2017.

(3) Ahok comme le président Joko Widodo appartiennent au Parti démocrate indonésien de lutte (PDI- P), qu’on peut placer au centre gauche, même si la classification des partis sur un axe gauche-droite n’a pas grand sens.

(4) Le 15 août 2005, un accord de paix entre les indépendantistes et le gouvernement, qui a entre autres accepté la loi islamique, a mis fin à la guérilla ouverte en 1976.
(5) Lire Dr Sukarno, « Une révolution nationale dans la ligne des grandes transformations politiques et économiques de notre temps », Le Monde diplomatique, mai 1964.
(6) Cf. le site
de l’Indonesian Conference on Religion and Peace (ICRP).
(7) Andrée Feillard, « Une démocratie musulmane
? La “sécularisation” en question », dans Rémy Madinier (sous la dir. de), Indonésie contemporaine, Les Indes savantes, Paris, 2016.
(8
) Il n’existe pas de statistiques officielles.
(9) Lire Lena Bjurström, « Indonésie 1965, mémoire de l’impunité », Le Monde diplomatique, décembre 2015.
(10) Rémy Madinier, Indonésie contemporaine, op. cit.
(11) Lire Philippe Pataud-Célérier, « En Papouasie, la grève oubliée des mineurs », La Valise diplomatique, octobre 2011, www.monde-diplomatique.fr
(12) Eve Warburton, « What does Jokowi want for the Indonesian economy ? », East Asia Forum,
30 octobre 2016.
(13) Discours, The Jakarta Globe, 1er juin 2017.
(1) Lire Wendy Kristianasen, « Indonésie, musulmans contre islamistes », Le Monde diplomatique, octobre 2010.
(2) Lire Marie Beyer et Martine Bulard, « Secousses islamistes en Indonésie », Planète Asie,
17 mai 2017.
(3) Ahok comme le président Joko Widodo appartiennent au Parti démocrate indonésien de lutte (PDI-
P), qu’on peut placer au centre gauche, même si la classification des partis sur un axe gauche-droite n’a pas grand sens.
(4) Le 15 août 2005, un accord de paix entre les indépendantistes et le gouvernement, qui a entre autres accepté la loi islamique, a mis fin à la guérilla ouverte en 1976.
(5) Lire Dr Sukarno, « Une révolution nationale dans la ligne des grandes transformations politiques et économiques de notre temps », Le Monde diplomatique, mai 1964.
(6) Cf. le site
de l’Indonesian Conference on Religion and Peace (ICRP).
(7) Andrée Feillard, « Une démocratie musulmane ? La “sécularisation” en question », dans Rémy Madinier (sous la dir. de), Indonésie contemporaine, Les Indes savantes, Paris, 2016.
(8
) Il n’existe pas de statistiques officielles.
(9) Lire Lena Bjurström, « Indonésie 1965, mémoire de l’impunité », Le Monde diplomatique, décembre 2015.
(10) Rémy Madinier, Indonésie contemporaine, op. cit.
(11) Lire Philippe Pataud-Célérier, « En Papouasie, la grève oubliée des mineurs », La Valise diplomatique, octobre 2011, www.monde-diplomatique.fr
(12) Eve Warburton, « What does Jokowi want for the Indonesian economy ? », East Asia Forum,
30 octobre 2016.
(13) Discours, The Jakarta Globe, 1er juin 2017.

Voir aussi  Les « kampung » de Djakarta résistent à la gentrification Marie Beyer & Martine Bulard

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