L’accord au Soudan, défaite ou victoire ?

L’accord du document constitutionnel ne répond en aucun cas à aucun des trois axes de la révolution soudanaise.

19 Août 2019   - Source : https://revsoc.me/arab-and-international/40043/ -Traduction de l’arabe, Luiza Toscane.

Quiconque suit la couverture médiatique et l'analyse des commentateurs et des experts sur l'accord du document constitutionnel au Soudan s'imagine que nous sommes face à une victoire de la révolution soudanaise et à un progrès de la démocratie, de la paix et du progrès dans un pays qui a souffert pendant des décennies de la tyrannie, de la corruption et de l'extrême pauvreté pour la majorité de sa population. Les dirigeants des Forces de la Liberté et du Changement sont dépeints comme des modèles de sagesse et de prudence. S’arquebouter sur des revendications révolutionnaires et tenter de changements radicaux ne mène qu'au chaos et à la défaite. 

Les négociations permanentes, la recherche de solutions passant par des compromis avec l'ancien régime peuvent conduire à un pas en avant, aussi simple et risqué que ce soit. Cela semble être la logique dominante.

Mais ceux qui envisagent la cérémonie de signature et ceux qui lisent les termes de l'accord ne peuvent que tirer les conclusions opposées de cette vision médiatique optimiste.

Prenons un peu de recul et rappelons-nous les causes et les objectifs de la révolution soudanaise. Elle a commencé par des manifestations en décembre dernier contre la hausse des prix,-dans la ville ouvrière d’Atbara-, et contre les politiques économiques néolibérales qui ont appauvri la majorité des Soudanais en faveur d’une classe d’hommes d’affaires, de militaires et d’hommes d’État corrompus.

C’était le premier axe de la révolution soudanaise : l’axe de la justice sociale, un soulèvement de masse d’une grande envergure impliquant des travailleurs, des chômeurs, des citadins pauvres et des étudiants.

Le deuxième axe visait la tyrannie militaire islamique au Soudan. Trente ans de dictature militaire d’orientation idéologique et politique islamique, qui n’était en réalité qu’une énorme machine à assassiner, violer, incendier et arrêter au nom de la religion et dans l’intérêt des hauts militaires et de leurs alliés. L'axe de la démocratie et la fin de la dictature militaire ont été au cœur des mobilisations de masse, en particulier des rassemblements des professionnels et des étudiants des universités soudanaises.

Le troisième axe de la révolution était le soulèvement des secteurs marginalisés -ethniquement, culturellement, religieusement et géographiquement-, du peuple soudanais.  La richesse et le pouvoirs sont concentrés dans la région du nord, ce qui se traduit par la concentration des services d’éducation et de santé, des investissements économiques, des réseaux de transport et d’électricité. Cela s’est traduit aussi par la tentative raciste de l'autorité militaire de Khartoum d'imposer l'hégémonie culturelle, religieuse et linguistique à tous les secteurs du peuple soudanais par tous les moyens, du nettoyage ethnique à l'imposition de la loi islamique par la force des armes. La révolte des marginalisés du Darfour, du le Nil Bleu, du Kordofan, des monts Nouba et de l'est du Soudan et ceux du Sud vivent encore au Nord, est un élément clé de la révolution soudanaise.

L’accord du document constitutionnel célébré aujourd’hui ne répond en aucun cas à l’un de ces trois axes de la révolution soudanaise.

Premièrement, les politiques économiques resteront inchangées et il est probable qu’elles s’intensifieront au prétexte que le Soudan revient dans la communauté internationale, en d’autres termes avec l’intensification de l’influence de l’Union européenne, des États-Unis et donc du FMI et de la Banque mondiale. Cela signifie, comme en Égypte, la persistance de politiques d'appauvrissement et d'austérité et la suppression des subventions au profit des grandes entreprises et des hommes d'affaires, au prétexte de réformes économiques et de la suppression du " goulot d'étranglement " du Soudan et de l'avancement des plans de développement. Les dirigeants de l'Alliance de la Liberté et du Changement ont déjà lancé des appels à la nécessité de reprendre le travail pour construire un nouveau Soudan, avec les mêmes politiques et pour les mêmes intérêts qui ont appauvri la majorité du peuple dans l'ancien Soudan et déclenché sa fantastique révolution.

Qu'en est-il de la démocratie et de la fin de du pouvoir militaire? La réponse est simple: le conseil souverain qui gouvernera le Soudan dans l'intervalle, ainsi que prévu dans l'accord sera non seulement pour moitié le pouvoir militaire de Bashir, mais sera issu du cœur même de l'ancien régime, avec, y compris, ceux qui ont ordonné, orchestré et planifié le massacre du Commandement général, alors même que les écarter du pouvoir était l'une des revendications les plus importantes de la révolution. Non seulement Al Burhan, Hemidti et leurs compagnons assassins du groupe Bashir resteront au Conseil souverain pour les trois prochaines années mais la présidence du Conseil reviendra à l’armée pour les 21 premiers mois. Dieu, comment cela peut-il être une victoire pour la démocratie au Soudan. 

Ce dont nous sommes témoins au Soudan, c’est aujourd’hui la continuation de l’ancien régime avec quelques concessions formelles aux partis « civils » traditionnels, c’est ce qui se passe lors du procès d’Omar al-Bashir. Il n'est poursuivi pour aucun de ses crimes historiques contre le peuple soudanais. Ni les massacres du Darfour, ni sa sale guerre contre le Sud, ni ses politiques racistes. Aujourd'hui, il ne doit répondre qu’à des accusation de corruption, en relation avec sa fortune personnelle, et le procès sera certainement ajourné et se terminera par des jugements ridicules, comme cela a été le cas pour Hosni Moubarak. A moins de croire que le pouvoir judiciaire est indépendant au Soudan et n'est pas sous le contrôle de l'armée à l’instar de celui de ses pairs en Égypte.

Quant au troisième axe, le soulèvement des régions soudanaises marginalisées, il suffit de pointer que le Front Révolutionnaire représentant les forces politiques et armées des territoires soudanais n'a pas participé à la signature de l'accord. Les partis bourgeois traditionnels soudanais (Sadiq al-Mahdi et ses semblables) représentent les mêmes intérêts de l'élite du nord que ceux de leurs partenaires militaires, en d’autres termes, l'accord n'est pas candidat à mettre fin à la guerre dans les régions marginalisées et ne redistribuera certainement pas la richesse et le pouvoir entre les différentes régions soudanaises. L’élite militaire civile du nord devrait renforcer son emprise sur les territoires au prétexte de préserver l’unité soudanaise.

Alors, qu'est-ce qui change avec cet accord ? Les raisons de la célébration médiatique et régionale de l’accord sautent aux yeux. L' accord représente l'abandon par l'armée de son alliance avec les forces islamiques en faveur d'une nouvelle alliance avec les forces « civiles ». L'armée a changé le masque islamique pour un masque civil. D’aucuns y verront une victoire en soi : le fait de retirer les islamistes de l'équation du pouvoir au Soudan après une alliance sanglante de 30 ans avec l'armée semble au moins une occasion pour les autres forces politiques de renforcer leur présence et leur influence dans la rue soudanaise. Mais ce point de vue ne prend pas en compte la nature des principaux partis traditionnels. Ces partis non seulement ne sont pas loin des islamistes dans l'utilisation de la religion, mais ils se sont alliés historiquement avec ces derniers à plusieurs reprises pour affronter la gauche, les mouvements régionaux et les défis venant de la base en général. Les islamistes ne sont pas encore absents de la scène politique soudanaise et ils reviendront avec force lorsque le conseil législatif non-élu débattra de la place de loi islamique dans la Constitution. 

Tout cela signifie-t-il que l'accord représente une défaite et la fin de la révolution soudanaise ? Les masses soudanaises répondront à cette question. Lors de chaque moment important de la révolution, les masses ont prouvé qu’elles étaient plus audacieuses, fermes et prêtes à la lutte et à la confrontation que les dirigeants des Forces de la Liberté et du Changement. En répondant aux appels du sit-in de masse à la grève générale jusqu’à la désobéissance civile pour organiser des comités dans les quartiers et les lieux de travail, les masses ont prouvé qu’elles étaient prêtes à se confronter avec l’ancien régime. 

Mais alors que les masses faisaient un pas en avant, les directions ont fait deux pas en arrière, soit au prétexte de crainte du chaos, soit de divisions supplémentaires, soit de guerres civiles, soit des prétextes qui dissimulent une peur profonde que les masses dépassent ces directions et ne les renversent.

Les masses soudanaises ont besoin de forces révolutionnaires indépendantes des partis traditionnels, islamiques et civils, et capables de mener la bataille jusqu'à une véritable victoire. La seule force politique candidate à ce rôle est le Parti communiste soudanais. Pendant la révolution soudanaise, ce parti était sans aucun doute le plus à même que ce que ce soit par les principes ou les luttes d’exprimer les principales revendications des masses, avec leurs trois axes. Mais le parti communiste soudanais ne s'est jamais remis du stalinisme, cette maladie maudite qui l'a toujours empêché de jouer un rôle indépendant. Il ne s’est jamais  émancipé de la théorie de l’étape nationale démocratique de la révolution qui l’oblige sans cesse à annexer les partis bourgeois soudanais et à ne pas dépasser le plafond des revendications du front avec ces derniers, dans une confusion des positions et des déclarations contradictoires de ses porte paroles et des communiqués semi quotidiennement de façon caricaturale : de la participation aux négociations aux déclarations condamnant les négociations .. de la participation réelle à la rédaction et à l'approbation de l'accord aux déclarations et communiqués dénonçant l’accord, pour finalement y souscrire à nouveau.

La révolution soudanaise n'est pas finie, mais cet accord représente un grand pas en arrière. Regardons seulement la liste des invités de la cérémonie de signature, avec à leur tête des représentants du trio de la contre-révolution dans la région : Égypte, Arabie Saoudite et Émirats Arabes Unis.  

Malgré tout, ce qui nous pousse à l’optimisme, c’est la résilience, la créativité et la conscience dont nous avons été témoins au cours des vagues successives de la révolution soudanaise. Si elles se cristallisent en une organisation politique révolutionnaire indépendante, il ne restera de l’accord que de l’encre sur le papier et les masses pourront, par des des vagues de sit-in, grèves et manifestations à venir, remporter de véritables victoires.

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