Hugo Blanco: "200 ans d'indépendance... Il n'y a rien à célébrer"

"D’un côté, les injustices contre les indigènes et les afro-descendants continuent, de larges secteurs des sociétés latino-américaines restent plongés dans la pauvreté, car les dépossessions, les saccages et les écocides initiés il y a 500 ans continuent. Tout comme l’inégale distribution de la terre et de l’eau, vitale pour la subsistance, le racisme et le machisme aggravé etc..."

Source: Inprecor

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Hugo Blanco réside au Mexique, mais il s’est rendu en Europe pour connaître sa nouvelle petite-fille née en Allemagne. Auparavant, il voulait aller voir sa fille Carmen en Suède et ce fut là que la pandémie le surprit. Farik Matuk nous mit en contact avec Carmen Blanco, qui nous demanda aimablement d’envoyer les questions par écrit, parce que Hugo Blanco « ne peut plus répondre par téléphone ». Voici les réponses sur la controverse provoquée par le documentaire Hugo Blanco, Río Profundo.

 

Roberto Ochoa : Êtes-vous au courant des remous provoqués par la projection du documentaire Hugo Blanco, Río Profundo ?

 Hugo Blanco : Oui, je suis au courant des remous causés au Pérou et à l’échelle internationale. Et je suis aussi ému par les multiples expressions de solidarité qui me parviennent depuis plusieurs endroits du Pérou et du monde. Tant de la part de ceux qui mènent des luttes proches des miennes, mais aussi des jeunes qui jusqu’alors ne connaissaient pas mon existence, mais qui s’intéressent maintenant à ma trajectoire de luttes.

Quotidiennement, me parviennent, ainsi qu’à ma fille Carmen, des dizaines de messages solidaires par courrier électronique et par d’autres réseaux sociaux. Je remercie toutes ces expressions de solidarité, y compris celles de personnalités, de syndicats et d’organisations qui ont pris position. Une fois de plus, la solidarité nationale et internationale me réconforte, comme ce fut le cas dans les années 1960 quand on demandait contre moi la peine de mort, durant tout le procès, quand j’étais prisonnier à Arequipa et à El Frontón, ainsi qu’à l’occasion d’autres tentatives de m’éliminer ou de me stigmatiser qui ont eu lieu ultérieurement, par exemple dans les années 1980.

 Chronologie Pérou 1900-1979

 Roberto Ochoa : Avez-vous aimé le documentaire ?

Hugo Blanco : Le documentaire est construit à partir du point de vue d’une jeune femme, dont la vie fut influencée tant par les luttes pour la terre, indirectement à travers les récits de son père, que par les processus historiques sanglants de la décennie 1980-1990.

Ainsi le documentaire part des perceptions de la cinéaste, mais il contribue en même temps à récupérer des fragments de l’histoire des luttes collectives au Pérou et aide les nouvelles générations à connaître l’histoire des luttes collectives, qui n’est pas normalement celle que l’on enseigne dans les écoles. C’est donc très important que ce documentaire soit projeté dans les provinces et les localités du pays, comme cela s’est produit ces derniers mois, de manière à ce que les jeunes comprennent que les luttes collectives de leurs aïeux ont ouvert des brèches pour leurs droits. Ceci en opposition à des secteurs qui, bien qu’ayant l’intention de combattre les injustices, se croient propriétaures de « la vérité » et tentent de l’imposer par la force.

Personnellement, ce que je considère comme le plus important dans la trajectoire de ma vie, c’est la lutte pour que la terre appartienne à qui la travaille, l’organisation de cette lutte d’une manière démocratique par la prise de décisions en assemblée et la revendication pour la dignité de la population indigène et paysanne. Et il est aussi important de se souvenir des conséquences que ces luttes entraînent pour les militants sociaux, dans mon cas personnel la longue peine de prison dans le pénitencier de l’île El Frontón.

Mais je ne suis ni cinéaste ni documentaliste, au contraire de Malena Martínez. C’est donc elle qui sait pourquoi elle a abordé certains aspects dans le film et pas d’autres. Et j’apprécie que le documentaire ait aussi ouvert la voie à des réflexions et des discussions sur ces processus. Ainsi qu’à des entretiens comme celui-ci qui me permettent de dire ce que je considère important.

 

Roberto Ochoa : Des militaires retraités contestent la projection du documentaire, en le qualifiant « d’apologie du terrorisme » et vous traitant de « guérillero castriste ». Que leur répondriez-vous ?

 Hugo Blanco : Je voudrais préciser que je ne fus ni « guérillero castriste » ni « terroriste ». Le processus collectif auquel j’ai participé était une réaction contre les abus et l’exploitation de la paysannerie de La Convención et contre la servilité policière envers les latifundistes de type féodal, qui abusaient de leur pouvoir et exerçaient la violence contre les paysans. Alors, l’assemblée des délégués de la paysannerie indigène de la province de La Convención (département de Cuzco) décida d’organiser l’autodéfense armée, et cette assemblée me désigna démocratiquement pour diriger cette autodéfense. La paysannerie quechua de la Fédération provinciale des paysans de La Convención et Lares (FEPCACYL) a initié la réforme agraire qui liquida le latifundium semi-féodal, en faisant passer la terre aux mains de celles et ceux qui la travaillent. Voyant cela, les indigènes et d’autres paysans de la sierra péruvienne commencèrent ou continuèrent aussi leurs luttes respectives pour le droit à la terre et contre le système des grandes propriétés.

 

Roberto Ochoa : Il y a un an, on a célébré les 50 ans de la réforme agraire velasquiste. Si vous avez précisément lutté pour cette réforme, pourquoi avez-vous été déporté par le général Velasco (1) ?

 Hugo Blanco : Comme je vous l’ai dit, la paysannerie quechua de la Fédération provinciale des paysans de La Convención et Lares (FEPCACYL) a initié la réforme agraire qui liquida le latifundium semi-féodal, en faisant passer la terre aux mains de ceux qui la travaillent.

Ces événements ont inspiré d’autres indigènes et paysans de la sierra péruvienne à commencer de récupérer les terres des grandes propriétaires qui, durant des siècles, avaient usurpé la terre des indigènes.

Face à ces processus qui menaçaient de bouleverser et déborder le système, le général Velasco tenta de chercher une issue ne menaçant pas la racine du problème de la terre, un problème historique du continent américain depuis l’invasion et la conquête. Il initia ainsi un processus de réforme agraire, c’est-à-dire de redistribution de la terre, mais en conciliation avec les grands propriétaires.

Velasco défendait donc les intérêts du système capitaliste, qui désirait se défaire des vestiges féodaux pour passer à un système d’exploitation de la terre plus adapté au capitalisme. Or, j’obéissais aux ordres des organisations paysannes désirant que la terre soit non seulement travaillée, mais aussi organisée selon leurs propres critères, probablement inspirés par des formes historiques d’organisation de l’agriculture.

Je fus poursuivi et arrêté sous la présidence de Belaunde Terry (2). Ensuite, grâce à un coup d’État, le général Velasco devint président. Après quelque temps, il m’amnistia ainsi que d’autres camarades qui avaient lutté pour le droit à la terre. Néanmoins, face à mon refus de coopérer avec son gouvernement, il m’imposa de vivre à Lima et de ne pas retourner dans la sierra. Un châtiment pour quelqu’un dont la base de lutte se trouve à la campagne. Probablement, Velasco craignait que je me réintègre à la lutte paysanne.

Comme je n’étais pas d’accord avec cette mesure, il choisit ensuite de me déporter, ce qui est anticonstitutionnel, vu qu’on ne peut pas déporter des citoyens de leur propre pays.

 

Roberto Ochoa : Croyez-vous que cette réforme a fonctionné ?

 Hugo Blanco : La réforme agraire de Velasco n’a fonctionné que partiellement. Non seulement parce que la redistribution et la nouvelle organisation furent effectuées de manière verticaliste, selon les critères des fonctionnaires agraires de l’État, mais aussi parce que la paysannerie dut payer les usurpateurs, descendants des conquérants, pour leur propre terre. Ces paysans qui avaient été des serfs non payés devaient payer leur terre, restant ainsi sans argent pour des outils, des semences, des fertilisants, pour l’éducation de leurs enfants, les médicaments, etc.

Plus tard, il y a eu une contre-réforme agraire néolibérale, impliquant que même si les grandes propriétés en tant que telles n’existent plus, ce sont aujourd’hui les entreprises agroexportatrices – spécialement sur la côte – qui contrôlent d’immenses étendues de terres. On ne les cultive pas pour satisfaire les besoins alimentaires des Péruviens, mais pour fournir des aliments à d’autres pays. Ainsi, au Pérou, situé au milieu des Andes – historiquement l’un des centres agraires du monde, qui avait domestiqué des aliments comme la pomme de terre, le quinoa, le maïs, etc. –, notre population souffre de malnutrition. Et cela se passe scandaleusement et primordialement dans les zones rurales.

 

Roberto Ochoa : L’historien et archéologue Luis Guillermo Lumbreras nous a dit, dans un entretien récent, que « Velasco correspondait à une stratégie internationale pour empêcher des processus comme celui qui s’est produit au Pérou avec le Sentier lumineux (3). Ce ne fut pas une initiative exclusivement péruvienne. En réalité, on a construit une plateforme d’action étatique pour tenter d’empêcher le succès des grandes revendications populaires. L’une de ces revendications était la question du pétrole, de la réforme agraire… ». Partagez-vous cette opinion ?

 Hugo Blanco : Je partage cette analyse. C’était une époque où le système capitaliste voyait que la répartition injuste et inégale de la terre dans toute l’Amérique latine pouvait mener à une explosion sociale, multiple et synchronisée, et qu’il fallait l’éviter. Ils ont vu que la lutte pour la terre gagnait en force dans plusieurs endroits de la région latino-américaine, cette fois non seulement sur la base de l’accès injuste à la terre, mais aussi inspirée par la révolution cubaine qui, quelques mois après son début, commença une réforme agraire.

Par conséquent, soit ils réalisaient eux-mêmes des réformes agraires sous le contrôle du pouvoir, soit ils couraient le risque de réformes agraires, qui ne se limiteraient pas à ce point, mais pourraient se développer en révolutions mettant en cause non seulement les inégalités par rapport à la possession de la terre, mais pouvant mettre en cause les inégalités à tous les niveaux.

Raison pour laquelle, pays après pays, durant les années 1960 et au début des années 1970, ils se hâtèrent ou « furent poussés » à effectuer des réformes agraires, atténuant partiellement les injustices à la campagne et freinant ainsi les luttes paysannes.

 

Roberto Ochoa : Une question personnelle. Pourquoi êtes-vous en Suède et non au Mexique ?

 Hugo Blanco : Mon fils Marco David et sa compagne, qui vivent en Allemagne, allaient avoir un bébé ; ma compagne Ana et moi-même voulions être là. Avant la naissance de ma petite-fille, j’en ai profité pour rendre visite à ma fille Carmen qui vit en Suède. Mais, quelques jours avant mon arrivée en Suède, la pandémie s’est déclarée et je reste là jusqu’à ce que la situation sanitaire mondiale se normalise et que je puisse revenir au Mexique où vit ma compagne. Vu mon âge, j’appartiens au groupe qui court les plus grands risques et voyager en ce moment ne serait pas du tout sensé.

 

Roberto Ochoa : Quand étiez-vous pour la dernière fois à Cuzco ?

 Hugo Blanco : J’ai effectué une courte visite l’année passée, et jusqu’il y a trois ans je vivais à Lima, de sorte que je pouvais souvent y aller. J’aime beaucoup Cuzco, qui est comme ma mère, et je me souviens d’une chanson en quechua, apprise quand j’étais enfant : « Qosqo llaqta / Ohapaq mamay / Inka yawarniq samisqan » (4).

 

Roberto Ochoa : Maintenez-vous des contacts avec les paysans avec qui vous luttiez à La Convención ?

 Hugo Blanco : Il y a environ six ans, j’ai célébré mes 80 ans en parcourant des lieux emblématiques de ces luttes et en visitant mes camarades de La Convención. Ce fut très important pour moi. Malheureusement, de nombreux paysans appartenant à ma génération, avec lesquels j’ai lutté, ne maîtrisent pas Internet, mais parfois quand leurs enfants ou leurs petits-enfants communiquent avec moi, ils me transmettent leurs messages. Récemment, ce fut très douloureux pour moi d’apprendre, par sa petite-fille, la mort de Gerardo Carpio, l’un de ceux qui ont lutté avec moi dans l’autodéfense.

Et maintenant, avec les remous provoqués par le documentaire, plusieurs petits-enfants de mes camarades de lutte à La Convención ont pris contact avec moi, car ils voient aussi ces attaques comme des agressions contre les luttes de leurs pères et de leurs grands-pères. Des jeunes d’autres endroits m’ont aussi contacté, ce sont les enfants de gens que j’ai accompagnés dans leurs luttes, que ce soit sur le thème de la terre comme à Puno dans les années 1980 ou dans des luttes contre l’extractivisme à Ayabaca et Tambogrande, à Piura, Celendin y Bambarca, à Cajamarca, dans divers endroits du département de Cuzco, comme par exemple Espinar, Valle de Tamba à Arequipa, etc. Ils me contactent en disant qu’ils se souviennent de moi quand ils étaient enfants ou que leurs pères leur ont raconté m’avoir connu et parfois ils me racontent qu’eux-mêmes sont aussi insérés dans les luttes actuelles, des messages qui suscitent chez moi des espoirs pour le futur. Par exemple, le syndicat unique des travailleurs de la construction civile à La Convención s’est prononcé il y a quelques jours pour m’appuyer, j’en déduis que des fils ou des petits-enfants de ceux qui ont lutté avec moi pour la terre se trouvent dans les rangs de ce syndicat ou que ces jeunes portent la mémoire collective en eux.

 

Roberto Ochoa : Que recommanderiez-vous à la gauche péruvienne ?

 Hugo Blanco : Je leur recommanderais de lier entre elles les luttes sociales traditionnelles et les luttes en défense de la Pachamama (5). Ces luttes défendent la vie elle-même et devraient impliquer tous ceux qui sont affectés par le système. Le capitalisme perpétue systématiquement des écocides partout, ces agressions contre les écosystèmes menacent la reproduction de la vie et sa continuité. Les incendies de forêts, le manque d’eau et son empoisonnement, les catastrophes naturelles et probablement cette pandémie sont la conséquence du mépris de ce système pour la vie. Raison pour laquelle je recommanderais à la gauche, si elle ne le fait pas déjà, d’unir les luttes sociales que la gauche a toujours menées aux luttes pour la défense de la Pachamama. Je leur recommande pour cela de réaliser des assemblées des différents secteurs des opprimés, où l’on montre comment tout est connecté et lié. La vie est un tissu vivant et c’est l’heure pour les formations de gauche de défendre tout ce tissu vivant. Et, en passant, je leur recommanderais d’écouter et d’apprendre de ces luttes diverses, et de les respecter. Cela signifie laisser de côté les dogmes et le verticalisme qui caractérisent la gauche traditionnelle.

 

Roberto Ochoa : Est-il vrai que vous avez été membre de l’APRA (6) avant de militer dans un parti trotskyste ?

 Hugo Blanco : Je n’ai jamais été militant de l’APRA, mais ma sœur et mon frère aînés, Luisa et Oscar, y appartenaient et ils furent réprimés pour cette raison. Ainsi, très jeune, je sympathisais aussi avec l’APRA à l’époque où c’était encore un parti anti-impérialiste et avant sa déformation et son virage à droite, mais je ne suis jamais entré dans ce parti.

 

Roberto Ochoa : La pandémie a mis en évidence les énormes inégalités sociales et la précarité dans l’État péruvien. Comment voyez-vous le Pérou, à la veille de célébrer le bicentenaire de l’indépendance ?

 Hugo Blanco : Pour commencer, je dirais à l’instar de secteurs radicaux dans de nombreux endroits de l’Amérique latine, où se sont déjà produits les 200 ans du début de l’étape républicaine : « Il n’y a rien de rien à célébrer ».

D’un côté, les injustices contre les indigènes et les afro-descendants continuent, de larges secteurs des sociétés latino-américaines restent plongés dans la pauvreté, car les dépossessions, les saccages et les écocides initiés il y a 500 ans continuent. Tout comme l’inégale distribution de la terre et de l’eau, vitale pour la subsistance. Le racisme et le machisme aggravé etc., continuent aussi.

C’est pourquoi nos pays ne sont nullement « indépendants », mais ils sont dirigés aujourd’hui non par un pays colonialiste, mais par la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et les multinationales qui pillent la planète. L’« indépendance » fut l’indépendance politique par rapport à l’Espagne, dont nous étions une colonie ; mais nous sommes encore insérés dans un système global injuste de domination qui nous traite comme la colonie des entreprises et des organismes internationaux susmentionnés. De plus, dans nos sociétés, se maintient une manière colonisée et colonisatrice de voir non seulement de la Pachamama, mais aussi les êtres qui y vivent, y compris les gens.

 

Roberto Ochoa : Vous avez eu une vie de cinéma. Vous repentez-vous de quelque chose dans votre trajectoire politique ?

Hugo Blanco : J’ai probablement commis de nombreuses erreurs, mais je ne m’en repens pas. Car quand c’est arrivé, je l’ai fait sans savoir que je me trompais.

* Cet entretien a été d’abord publié par La República (Lima) le 22 juin 2020. (Traduit de l’espagnol par Hans-Peter Renk)

 Notes

1. Juan Velasco Alvarado (1910-1977) : général péruvien, président de la République (1968-1975).

2. Fernando Belaúnde Terry (1912-2002) : homme politique péruvien, deux fois président de la République (1963-1968, 1980-1985).

3. Le Sentier lumineux : Partido comunista de Peru-Sendero Luminoso (PCP-SL), organisation maoïste, fondée dans les années 1970 par Abimael Gúzman (alias président Gonzalo). Déclenche sa lutte armée en 1980.

4. « Ville de Cuzco / Mère puissante / Imprégnée de sang Inca ».

5. Pachamama (Terre-Mère) : déesse-terre dans les cultures indigènes de l’ancien empire inca (peuples Aymara et Quechua).

6. APRA : Alliance populaire révolutionnaire américaine, parti politique péruvien, à ses origines anti-impérialiste, fondé en 1924 par Victor Haya de la Torre.

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