Le soulèvement de HK menace plus Pékin que Pékin ne menace HK, par J. Chastaing

A l'heure où on s'inquiète à juste titre d'une éventuelle intervention de l'armée de la Chine Populaire contre la révolte à Hong Kong, on oublie le plus souvent l'effet que peut avoir le soulèvement des hongkongais sur la population chinoise. Car celle-ci, loin des clichés, est tout sauf soumise.

14 Aout 2019

Le peuple chinois a rompu depuis plusieurs années déjà avec ses dirigeants, ce qu'elle manifeste par mille et une révoltes. Jusqu'à présent ces révoltes n'ont pas pris la dimension d'une insurrection généralisée mais Hong Kong ou sa répression pourrait en être le signal.

Le texte qui suit illustrera cette ébullition chinoise fantastique. J'ai écrit ce texte il y a déjà quelques temps (2011) mais il donnera une idée de ce qui est possible. (J'ai du réduire le texte de moitié pour ce qu'accepte Facebook)

CHINE : FRACTURES ET GRONDEMENTS DANS L'ATELIER DU MONDE AU REGARD DE NOS INTERROGATIONS SUR LE MONDE QUI VIENT

La deuxième économie du monde, mais fragile et ultra inégalitaire

A l'été 2010, l'économie chinoise est devenue la deuxième du monde.
En 2004, la Chine produisait 85% des tracteurs du monde, 75% des montres, 70% des jouets, 60% de la pénicilline, 55% des appareils photos, 50% des ordinateurs portables, 50% des chaussures, 29% des climatiseurs, 15% de l'acier... De 2006 à 2011, elle s'est hissée au rang des premières puissances mondiales devenant le premier exportateur mondial et, depuis 2009, le premier producteur et marché automobile mondial.
[...]
En même temps c'est un pays riche avec une population pauvre. On compte un million de millionnaires et cent millions d'hommes qui vivent avec moins de 8 euros par mois. L'indice des inégalités sociales est le plus élevé du monde, considéré comme hautement explosif.  
[...]
Le gouvernement débarrassé des résistances populaires et des raffuts étudiants multiplie les ZES. Dés lors, le mode de vie d'une société sclérosée vole en éclat sous la pression de la masse d'ouvriers licenciés et de paysans ruinés qui envahissent les villes. Les ZES et le lien direct entre salaire et productivité s'étendent désormais à tout le pays. A la sécurité de l'emploi passée, succède l'insécurité permanente. Les hausses de salaires sont balayées par les hausses de prix. Le travail au noir sans règles devient le complément d'un salaire insuffisant. Les bulldozers sont lâchés, les gratte ciels sortent du sol, 5 000 tours sont construites en trois ans à Shangaï, les millionnaires et la misère éclatent. Le prolétariat flottant des campagnes concurrence ce qui reste de travailleurs sous statut, entraînant dans un premier temps une division et une forte hostilité de ces derniers.

Après sa transformation à la campagne, la classe dirigeante continue sa mutation. Des hauts fonctionnaires deviennent des hommes d'affaires, des gardes rouges des caïds du marché noir, des dissidents du mouvement démocratique des spéculateurs en Bourse. Le marché commence à dicter sa loi au détriment de l’État.

La vie d'une jeunesse partagée entre le sexe, l'alcool ou la drogue ("Shangaï Baby", Zou Weihui, "Les bonbons chinois", Mian Mian) en est une retombée. La liberté sexuelle en est un corollaire, la liberté d'expression un enchaînement, mais tout cela, dans la soumission à la marchandise. L'urbanisation sauvage a fait voler en éclat les anciens contrôles sur la population. La coercition aveugle de l'ancien régime se déplace vers la création de forces ciblant les émeutes populaires.

En 2006, Cui Yingjie, un camelot ambulant poignarde un policier des brigades urbaines. Le sort du camelot, pas du policier, émeut tout le pays. Les camelots sont fréquemment harcelés par la police, leurs triporteurs, cyclopousses et marchandises saisis. Ce que révèle ce fait divers où le camelot ne s'est pas soumis comme auparavant et où l'opinion l'a soutenu, c'est que les xingang incarnent aux yeux de bien des chinois tout ce qu'ils ont perdu avec l'ouverture (au marché) et les réformes ( le profit avant tout), que le fossé qui les séparait des mingong s'est comblé et que ce qui reste de dissidence démocratique regarde avec espoir du côté du prolétariat. Le gouvernement a non seulement perdu le soutien des ouvriers d’État mais créé autour de la classe ouvrière réunifiée le soutien des nouvelles classes moyennes et de la dissidence démocratique.

Ruptures dans le mode de vie

Le pouvoir s'appuyait, outre la paysannerie et les ouvriers d’État, sur toutes les oppressions que cachait la tradition. L'ouverture à la sauvagerie du marché mondial a entraîné la révolution du mode de vie traditionnel. La violence des rapports sociaux a souvent pris la forme d'un antagonisme explosif entre le mode de vie en pleine révolution et des régimes dictatoriaux traditionalistes momifiés. ("I love dollars et autres nouvelles de la Chine", Zhu Wen, Albin Michel, 2010). La Chine en est probablement le concentré actuel le plus volcanique. Cette révolution du mode de vie donne à la nouvelle classe ouvrière et à sa jeunesse, un rôle central dans la contestation. En effet, avant 1990, il n’y avait pas de société civile en Chine à la différence de la Corée du Sud, où les structures religieuses ont par suite joué un rôle dans le développement des organisations ouvrières. En Chine, il n'y a rien, la renaissance du capitalisme a créé un espace pour le weiquan, la défense des droits de chacun par les classes populaires et les ouvriers à qui leur histoire, leur âge, leur genre, leur structuration en usines, dortoirs et quartiers donne la plus grande efficacité pour peser.

Révolution urbaine

Les traditions, la famille, la religion ont été bouleversées par l'urbanisation. En 1976, 90% des chinois vivaient la campagne, ils ne sont plus que 50% en 2010 ("Homme du Sud. Femme du Nord",Wang Chao, Gallimard, 2005). L'écart entre le revenu moyen des ruraux, 630 euros par an et des citadins 2035 euros croit à grande vitesse. Pour un jeune qui n'a jamais rien vu d'autre que son village, le choix est vite fait. On estime le nombre de migrants passant par jour par la gare de Pékin à 100 000. Le nombre de villes de plus de un million d'habitants atteint 89 en 2007. Les mingong sont majoritaires dans les villes industrielles nouvelles comme Shenzen où ils sont 12 des 14 millions d’habitants. A Shanghai, 9 de ses 19 millions d’habitants n’ont pas le statut de résidents et les mingong comptent au moins pour un quart de la population de plus vieilles villes comme Pékin.

Les villes nouvelles se ressemblent toutes. Dongguan, nouvelle mégalopole du Delta de la Rivière des Perles dont les usines fabriquent 40% des têtes magnétiques des ordinateurs du monde et 30% des disques durs, est une ville, comme bien d'autres, inachevée, totalement anarchique et en perpétuels travaux. Le maire dit lui-même qu'il ne sait pas le nombre d'habitants, du fait qu'on estime à un million par an le nombre de nouveaux arrivants. Elle dépasse probablement les 12 millions encore que certains estiment les seuls migrants dans cette ville à ce chiffre, mais par ailleurs le maire n'en déclare que 7 pour payer moins de taxes nationales et il n'y a seulement que 1,7 million de résidents « officiels ». En effet la notion de citadin n'est pas déterminée par l'habitat en ville mais par le Hukou, permis de résidence obligatoire. Or, il est officiellement interdit de migrer en Chine sans autorisation officielle. La plupart des travailleurs migrants, les mingong, 240 millions, se passent de ces autorisations très difficiles à obtenir du fait que le Hukou était conçu pour empêcher l'exode rural ("La bonne fortune de Monsieur Ma", Qiu Xialong, Liana Levi, 2011).

Dongguan double de taille tous les cinq ans. On y voit surtout des usines, 6 000 semble-t-il et des prostituées. Des grilles, portes blindées, alarmes, caméras, les résidences des couches aisées sont entourées de murs et de barbelés, des armées de vigiles privés -souvent liés aux mafias- et, de temps en temps, un supermarché, notamment Carrefour, baptisé Jia le fu, "Joie et bonheur de la famille". Mais aussi des autoroutes sans bretelles d'accès, des chantiers partout en pleine effervescence. Les infrastructures ne suivent pas le rythme de la croissance.

Les taudis s'agglutinent au pied des tours flambant neuves ("Le papillon de papier", Diane Wei Liang, Nil Eds, 2010). Les coupures de courant sont fréquentes, le tout à l’égout laisse à désirer et l'eau arrive quand elle peut. "La promesse de Shangaï" (Actes Sud, 2007) de Stéphane Fière, raconte comment, pour faire des économies de tuyau, ou parce qu'ils ont été détournés, ou vendus au marché noir, des complexes immobiliers de luxe avec magnifique lac artificiel en leur centre, ont leur réseau d'égouts qui se déversent dans le lac et parfois les piscines.

On règle ça à coup de centaines de litres de détergents au petit matin. Un tiers des cours d'eau est officiellement pollué, l'eau de la moitié des villes est déclarée impropre à la consommation par les autorités elles-mêmes. Sans parler des immeubles qui s'écroulent à peine construits, parce qu'on a économisé sur la qualité de l'acier ou béton. Il est inutile d'acheter des plans de la ville, ils sont périmés dés qu'ils sont imprimés. Il n'y a pas de signalisation. Les chauffeurs de taxi ou les conducteurs de bus ne s'y retrouvent pas. La circulation est impossible, l'air irrespirable dans une nuée de gaz agressifs produits par de l'essence de mauvaise qualité, des moteurs mal réglés, des usines en plein centre ville, des chauffages individuels au charbon sans compter les poussières des multiples chantiers. Il y a peu d'usines de recyclages des ordures, celles-ci sont souvent simplement déposées en plein champ. Tout le monde ressent des picotements à la gorge ou des yeux, des nausées, le surmenage et la fatigue. Les bronchites chroniques, les maladies pulmonaires diverses et les cancers des voies respiratoires sont en augmentation foudroyantes.

Morale, sida, handicapés et enfants abandonnés

La désagrégation du lien social traditionnel dans les villes s'illustre par la progression foudroyante du sida. Quand les migrants ne trouvent pas de travail, les hommes volent et les femmes se prostituent. Le Hukou oblige quasiment au célibat. La demande des patrons va dans le même sens. Le licenciement automatique à 23, 25 ou 28 ans par les entreprises qui n'acceptent que de la chair fraîche et l'arrivée de migrantes de 15 ou 16 ans, multiplient les recours à la prostitution bien que celle-ci soit officiellement interdite. La police est d'une extrême violence à leur égard. Le port de préservatifs sur soi est une preuve de prostitution. Sur les routes de campagne, il y a 25 millions de camionneurs et tout au long, une multitude de petites gargotes où une foule de paysannes misérables et désespérées se prostituent. Dans les grandes villes, bien des jeunes femme servent de "deuxième épouse" ou de "petite secrétaire" à des hommes d'affaires de passage. Le ministre du transport en aurait 18. Après des décennies de puritanisme stalinien on assiste à une révolution des mœurs, les gangs et la drogue se développent aussi vite que les MST. La morale traditionnelle officielle s'effondre mais fait arrêter les homosexuels pour attentat à la pudeur et les envoie dans de sinistres camps de rééducation ("Lèvres pèche", Cui Zien, Gallimard, 2010). Le nombre d'homosexuels réduits à se cacher tournerait entre 12 et 60 millions ("Une si jolie robe", Wu Fan, P.Picquier, 2006). L'épidémie de sida est telle qu'on va vers un désastre sanitaire national.

Lorsqu'une famille dépasse l'obligation de n'avoir qu'un enfant elle doit payer une amende de 550 euros, ce qui est énorme. Du coup, bien des enfants ne sont pas déclarés et n'ont pas d'état civil, ne pouvant espérer ni logement, ni soins, ni emploi légal, ni mariage. Rien sinon l'esclavage ouvrier comme le scandale récent en Anhui ou Xinjiang vient de l'illustrer. Le nombre d'enfants abandonnés est considérable -peut-être 50 millions - réduits pour survivre à vivre en bandes ou se vendre à des négriers en tous genres. De très nombreuses usines emploient des enfants bien que ce soit interdit.

Les handicapés seraient 84 millions. Leur nombre a cru ces dernières années de 40% surtout à cause des malformations à la naissance dues à la pollution. Ils ne sont pas pris en charge, n'ont pas d'indemnités, livrés à eux-mêmes ou leurs familles en même temps que le système de santé se privatise à grande vitesse ne soignant que ceux qui peuvent payer. La situation des handicapés mentaux est encore plus désastreuse.
Et demain, il y aura le problème des vieux travailleurs (déjà 20 millions d'octogénaires) puisque la retraite n'existe pas, les maisons de retraite quasiment pas, et que la politique de l'enfant unique prive les parents de cette aide. ("Au pays des enfants rares. La Chine vers une crise démographique". Isabelle Attané, Fayard, 2011).

Révolution matrimoniale

A la campagne, les femmes sont encore kidnappées et vendues 100 ou 200 euros pour être mariées ou simplement pour payer des frais d'hôpital. Le mépris des femmes, la politique de l'enfant unique ("Grenouilles", Mo Yan, Seuil, 2011) et l'échographie multiplient les avortements de filles. Avec l'urbanisation, la famille change ("Soleil Levant", Chi Li, Actes Sud, 2005), 70% des femmes travaillent, plus qu'en Allemagne, 80% des travailleurs dans le Guangdong sont des femmes entre 16 et 25 ans ("La fabrique des femmes", Leslie T.Chang, Belfond, 2008). Dans un pays où les relations sexuelles sont interdites avant le mariage ("Amour dans une petite ville", Anyi Wang, P.Picquier, 2007) ce n'est plus un tabou, le nombre d'adultères ("Amour sur une colline dénudée", Anyi Wang, P.Picquier, 2008) ou de divorces explose ("Servir le peuple", Yan Lianke, P.Picquier, 2006) en augmentation de 17% en 2011 par rapport à 2010. L'âge du mariage est repoussé à 30 ou 32 ans, le premier enfant est de plus en plus tardif. Le concubinage, appelé "mariage nu", donne naissance à la série télévisée la plus suivie actuellement, "Le temps des mariages nus". Près de 120 millions de chinois sont inscrits sur des sites de rencontres. Dans des émissions de télé-réalité comme "Pas sincères s'abstenir", on vote pour le meilleur compagnon et on peut trouver son conjoint dans des "supermarchés de l'amour".

Avec le licenciement quasi automatique passé 25 ans, il reste alors à survivre clandestinement en ville parce qu'il est interdit aux migrants de résider en ZES sans travail, même s'ils sont marié(e)s avec un résidant. Ils (elles) ouvrent une petite boutique ("Le show de la vie", 2011, "Soleil Levant", Chi Li, Actes Sud, 2005) avec de faux papiers, se louent comme domestiques ou se prostituent. Par suite, dans l'hôpital de Tchangtéou, ville de province, on recense 30 000 demandes de changement de sexe, surtout des femmes, qui ne supportent plus leur condition.

Mais l'usine, la vie collective dans les dortoirs, malgré sa dureté, est une ouverture, une libération pour ces très jeunes filles, par rapport à la campagne. Des milliers de magazines féminins ont vu le jour, lus par des millions de jeunes ouvrières. Ils ne diffèrent pas de ceux d'ici: donner des conseils à de jeunes filles de 14 à 28 ans mais se font l'expression de problèmes sociaux: comment réagir en cas d'incendie, ce qui est fréquent puisque les usines dites "trois en un", sur trois étages, l'atelier, l'entrepôt et le dortoir, sont la règle. Les ouvriers dorment à l'usine et n'ont souvent le droit de sortir de l'enceinte qu'une fois par semaine. Lorsqu'il y a incendie, il y a toujours beaucoup de victimes. Le courrier des lecteurs pose des questions: "la règle de l'entreprise est la suivante: chaque mois, l'employé qui enregistre le plus bas chiffre de ventes est licencié. Est-ce légal ?" Ou encore "Que faire contre le harcèlement sexuel du patron ?" sachant qu'une ouvrière enceinte est licenciée. On y trouve de plus en plus de témoignages sur la condition féminine et ouvrière qui se confondent souvent ("Chine: des ouvrières migrantes parlent", Pun Ngai, L'insomniaque, 2011). Les magazines féminins complètent les transformations par l'usine et ses luttes où de très jeunes filles animent souvent des comités de grève puis organisent des élections dans les quartiers pour la défense de ses habitants sur les problèmes de loyers, d'école, ou de pollution devenant actrices de leur double émancipation, renouant avec les origines ouvrières du féminisme.

Révolution scolaire

L'école publique en principe gratuite et accessible à tous n'est pas accessible aux migrants et à leurs enfants. A partir d'un certain niveau, elle est élitiste et très onéreuse. L'université a été ouverte à tous en 1999. Mais le coût des études a été multiplié par 50 en dix ans. Les parents s'endettent jusqu'au cou pour payer des études supérieures à leurs enfants mais comme un million d'étudiants diplômés sortent chaque année de l'université, beaucoup ne trouvent pas de travail. La fusion université entreprises est tellement avancée que l'entreprise nait parfois de l'université. On voit des lycées faire usines de dépeçage et conserverie de lapins pour survivre ("Les 13 pas", Mo Yan, Seuil, 1995).
Des écoles privées s'ouvrent à partir d'initiatives diverses pour les enfants mingong. Mais en 2011, les autorités de Pékin commençaient à les fermer de force provoquant de nombreuses mobilisations.

Beaucoup de mingong sont aujourd'hui des élèves qui ont fuit la campagne ou raté l'examen d'entrée à l'université ou encore qui n'ont pas l'argent pour se payer des études. Du coup, 30% des ouvriers et surtout ouvrières se ruent à des cours du soir dans des écoles privées. On n'y enseigne n'importe quoi et n'importe comment. Pour enseigner l'anglais par exemple il suffit d'avoir la peau noire, les américains ayant cette réputation, ce qui fait le bonheur des africains dans le pays. Dans ces écoles on peut y apprendre les manières de table occidentale, comment mettre du rimmel ou les secrets pour gagner à la loterie. Mais, contrairement aux écoles publiques, compassées et sclérosées, il y a toute liberté d'y aborder tout sujet: "la Chine est elle capitaliste ou socialiste" ?

Ouvriers célibataires de 15 à 25 ans, surexploités le jour, à la parole libre le soir, enfermés ensemble dans des casernes/dortoirs la nuit, le mélange est détonant.

Révolution internet et Weibo

Cette jungle urbaine où les liens traditionnels ont éclaté, donne force à internet. Mais internet ne serait rien sans cette structuration de la nouvelle donne sociale autour de la contestation ouvrière.

Malgré la censure, 900 millions d'utilisateurs de téléphones portables, 500 millions d'internautes et 200 millions sur le micro blog Weibo, des millions de blogs personnels, font circuler des informations, élargissent le débat public mais servent aussi de centre organisateur à des grèves ou manifestations. Tout le monde filme tout et transmet. L'aspiration au changement politique y apparaît sur des problèmes de pollution, de santé publique ou de corruption. On en a eu trois exemples cet été 2011. D'abord le scandale de Guo Mei Mei révélée par le MOP, une communauté virtuelle d'internautes de 28 millions d'enquêteurs, impliquant la Croix Rouge chinoise dans des détournements de fonds. Ensuite l'accident de TGV où les autorités s'étaient dépêchées d'enterrer les rames de train – et peut-être des blessés - pour faire disparaître les causes de l'accident, et avec elles, leur propre responsabilité. La protestation sur ce sujet– 10 millions de messages en quelques jours - a abouti à l'arrestation du ministre des transports et à l'arrêt d'une folle course en avant du réseau TGV au détriment de la sécurité. En 5 ans, parti de quasiment rien, il était devenu le plus important du monde, mais les conducteurs de TGV sont formés en 10 jours, alors qu'il faut 6 mois en France. Enfin la dénonciation de la pollution devient affaire courante ("Les courants fourbes du lac Tai", Qiu Xiaolong, Liana Levi, 2010); affaire de la mélamine dans le lait, pains à la vapeur et aux produits toxiques, porcs bodybuildés et mille autres cas. Les émeutes de Dalian en août 2011 ont été un tournant. Weibo a joué un rôle crucial dans la mobilisation des 12 000 habitants occupant la place centrale de la ville, refusant de la quitter tant qu'une décision n'aurait pas été prise et la décision de fermeture de l'usine pétrochimique par les autorités. Du coup, Weibo est menacé par le pouvoir qui y voyait à la fin de l'été 2011 une "menace sociale massive".

Le rocker Pékinois Cui Jian qui dénonce le socialisme de marché y doit probablement son succès et voit ses disques reproduits à des millions d'exemplaires sous le manteau. En même temps, on assiste à l'apparition d'une cyber-littérature avec plus de 10 000 sites de lecture en ligne où les lecteurs peuvent donner leur avis. Cela entraîne une déferlante littéraire depuis 2003 avec des milliers de maisons d'éditions et des revues de critique littéraire qui étendent leurs analyses à la société. La revue de l'écrivain et blogueur Han Han, sortie en 2010, s'est par exemple vendue pour son premier numéro à 700 000 exemplaires en quelques jours. En 2011, le ton de ces magazines se fait plus "insolent" au point de donner ce nom à la dernière des parutions: "Tian Nan". Ce qui n'est pas sans influence sur l'université qui semblait évoluer à droite ("Écrits édifiants et curieux sur la Chine du 21ème siècle. Voyage à travers la pensée contemporaine chinoise", Holzmann Marie, Chen Yan, Ed de l'Aube, 2004) et qui se taisait depuis Tian Anmen. En mai 2009, la revue en ligne Boxun signalait un séminaire d'universitaires de Pékin faisant le bilan du mouvement démocratique depuis 20 ans. Les revues universitaires comme Dushu marquent la pensée critique même si ses animateurs contestataires ont été virés en 2005. La presse écrite ose ce qu'elle n'osait pas hier avec la parution de nouveaux groupes de presse comme le groupe des Média du Sud et des journalistes d'investigation comme Wang Keqin. Les articles de dénonciation de la corruption sont maintenant monnaie courante. Mais la presse en paye aussi le prix par les condamnations, les mises à sac ou les assassinats par des hommes de main de patrons ou des autorités. Cependant le mouvement ne s'arrête pas. On assiste de fait aujourd'hui à l'apparition d'une espèce de parti littéraire ouvrier informel, pour le moment. Le courage populaire a encouragé les bouches à s'ouvrir.

Grondements et résistances

La révolution militaire de 1949, même si elle n'était pas l’œuvre des classes populaires, s'appuyait peu ou prou sur elles. Elles sont toutes aujourd'hui en rupture avec le parti et l’État. Le roi est nu.

Rupture avec la jeunesse ouvrière

Les ruptures dans le mode de vie ont entraîné une profonde insatisfaction de la jeunesse ouvrière. On assiste aujourd'hui à une explosion des résistances multiples et des conflits sociaux.

Il faut dire que la durée du travail varie le plus souvent à l'usine de 12 à 15 H par jour mais cela va jusqu'à 18 H. 6 jours sur 7 mais parfois aussi 7 jours sur 7, avec un jour de congé par mois ou parfois pas du tout, même si la première semaine de congés payés a été accordée en 2010. Sans sortir de l'usine. Car on y dort, dans des dortoirs où on s'entasse à 10 sur dix m2. En matière de salaires, on trouve tout, 10 euros par mois, 100, parfois 300 euros... quand les salaires sont payés et avec un argent véritable, pas des photocopies de billets... Au cours des 9 premiers mois de 2008, 277 patrons qui ne payaient pas les salaires ont fui leurs usines dans la seule province du Zhejiang. ("Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009)", Bruno Astarian, Acratie, 2009).

Cette surexploitation conduit parfois à des suicides en cascade comme sur le principal site taïwanais de Foxconn, 400 000 salariés à Shenzen, qualifié de "véritable camp de concentration" par un rapport d'ONG occidentales. Dans les usines chinoises, on peut commencer à travailler dés 12 ou 13 ans ( même si la loi l'interdit), les affaires et papiers personnels sont confisqués, on peut être kidnappé pour être emmené de force au travail. Selon le China Labour Bulletin fondé par Han Dongfang, l'ancien porte parole de l'Union ouvrière de Tian Anmen, qui paraît à Hong Kong, les amendes y sont légion: pour s'être étiré, avoir croisé les jambes, s'être servi deux fois d'un plat à la cantine, pour n'avoir pas respecté la file d’attente, avoir laissé des peaux de fruits sur la table, ce qui entraine le licenciement dès la troisième infraction. En retard d'une ou deux minutes, on est licencié sur le champ et on perd les deux premiers mois de salaire que le patron retient systématiquement. Malade, on est licenciés. Du coup, on tombe d'épuisement à son poste, meurt de fatigue, d'empoisonnement au travail, d'incendie ou, tout simplement de faim, comme le disaient des banderoles d'ouvrières en grève "on veut manger" à l'usine de confection de Pai-Tcheng ! On y est insultés, battus, enfermés dans des prisons internes par des milices privées recrutées dans la pègre. Les intoxications par des plats de cantines où "grouillent les vers", ou chimiques, y sont la règle comme pour les 230 000 ouvrières d'une usine de chaussures empoisonnées par du benzène dans le Fou-Kien. Le taux des maladies professionnelles augmente d'environ 70% par an. Pour plus de 80% il n'y a pas de protection maladie, accidents, chômage ou retraite. Faire grève signifie au moins le licenciement, le plus souvent la prison et parfois la mort.

Mais les mingong ont changé. Ils sont aujourd'hui la majorité de la classe ouvrière, sa partie centrale et parfois même des majorités dans la population urbaine. L'extension des ZES à plusieurs centaines a fait de tout le pays industriel une vaste ZES. La condition des mingong est devenue peu à peu celle de l'ensemble des classes populaires du pays.

La moitié des ouvriers sont des jeunes nés après 1979. La première génération voyait dans la ville une aventure permettant d'échapper au moyen-âge rural ouvrant à tous les espoirs Elle acceptait toutes les exploitations. Aujourd'hui, la deuxième génération qui vit depuis 20 ou 30 ans dans les villes est différente. Elle est plus expérimentée, cultivée, affranchie de bien des traditions étouffantes et insatisfaite. Les familles reconstituées sont moins soumises aux coutumes. Deux générations d'ouvriers vivent sous le même toit, les enfants apprenant autant de leurs parents que l'inverse. La deuxième génération issue tout droit de la campagne n'a plus grand chose à voir avec la terre (11% a une expérience agricole), mais sort directement de l'école (67%) et ne veut pas revenir au village. Ainsi, sur les chantiers ou dans les dortoirs des usines, on lit la presse ou des livres. En 1980, 27% des migrants se disaient satisfaits de leur sort. En 1990, ils n'étaient plus que 12%.

Selon le magasine chinois Outlook Weekly, il y aurait eu 280 000 conflits du travail en 2008. Ceux-ci auraient augmenté de 30% durant le premier semestre 2009 par rapport à l’année précédente soit une multiplication par 45 en 15 ans depuis 1994. (Le gouvernement déclare 30 000 grèves et 90 000 incidents de masse mais 684 000 conflits du travail passant devant des commissions d'arbitrage en 2009 et 1 287 400 cas en 2010).

Or ces dernières années, 2009, 2010 surtout, et 2011, le nombre global des conflits semble avoir encore augmenté. Et à l'ère d'internet, leur isolement qui était leur principale faiblesse permettant au pouvoir de les écraser en silence, a pris fin. Les actes antigouvernementaux se multiplient, 70 000 en 2009 ("Une classe en lutte" Sept 2011), avec la crainte que cela fasse tâche d'huile du fait d'internet: attentats à la voiture piégée, attaques à l’explosif, à la grenade, au cocktail Molotov, assauts de foules en colère contre des bâtiments municipaux, d’État ou des médias officiels, agressions individuelles de représentants de l'autorité, à Zengcheng, Chaozhou, Dongguan, Fuzhou, Lichuan, Anshun, Hangzhou... Le sabotage, l'absentéisme chronique, le ralentissement de la production, les vengeances ouvrières, attaques de patrons ou chefs dans les supermarchés, à l'hôpital, en voiture, chez eux, se multiplient et bénéficient de la publicité d'internet, à tel point qu'en 2002, la province d'Anhui a promulgué un règlement sévère contre... l'assassinat des patrons !

Sans aller jusqu'à la grève, les initiatives originales sont légion. En mars 2009, les pilotes de la China Eastern Yunan Airlines décollent normalement mais font demi tour et reviennent au départ en prétextant les mauvaises conditions météo. Deux semaines plus tôt, 40 pilotes de la Shanghai Airlines se sont mis en maladie en même temps. En octobre-novembre 2009, 80% des enseignants des écoles primaires et secondaires de plusieurs districts de la région de Chongqing qui n’osent pas parler de grève réduisent leur temps d’enseignement et incitent les élèves à travailler seuls. Des incidents anodins révèlent un climat d'exacerbation. En 2010, 2 000 travailleurs de l’usine de conteneurs de Machong entrent dans une colère folle et saccagent tout parce qu'un des ouvriers, poussé par la brièveté de la pause cantine, voulant passer prioritairement dans la queue, fut tabassé par des gardes de l’usine. En juin 2011, trois jours d'émeutes au Guangdong sont provoquées par des policiers qui bousculent un couple de vendeurs de rue à Xintang, dont une femme enceinte qui tombe. Les voitures de police sont brûlées, le siège du gouvernement local également.("Le maître a de plus en plus d'humour", Mo Yan, Seuil, 2005).

Les combats de l'ancienne classe ouvrière des industries d’État ne sont pas finis. Aiqing Zhen ("Libertés et droits fondamentaux des travailleurs en Chine", L'harmattan, 2007), en signale de nombreux. Les xiagang du pétrole à Daqing en 2002 forment un comité provisoire des licenciés qui dure plus d'un an, entraînant 50 000 ouvriers à bloquer trains, routes et gares et occuper les usines. Même chose pour ceux du ciment, du charbon... En 2009, à l’aciérie Tonghua, le patron est enlevé et tué. En 2010, à la Sasac de Puyang, le député et directeur est séquestré...

Un fait nouveau en 2010 qui semble révélateur d'évolutions de fond, sont les très nombreuses luttes pour les salaires dans la nouvelle classe ouvrière révélées par la vague de grèves du printemps 2010 dans la production automobile qui a déferlé ensuite sur toute une partie du sud et du centre de la Chine et qui a entraîné des hausses de salaires parfois de 100%. Ce ne sont que des rattrapages pour tout ce qui a été perdu les années précédentes, mais au lieu de se défendre, dans ces conflits, les travailleurs passent à l'offensive et leurs succès encouragent à aller plus loin

En fait chaque année depuis 2007, les firmes chinoises ont été contraintes d'augmenter les salaires de 10 ou 20% et de modifier les conditions d’exploitation. Il faut dire que 10 à 15% des migrants ne retournent pas au travail après le nouvel an chinois. En 2009 ils étaient plus de 30%. Ainsi malgré la misère des campagnes qui pousse l'énorme masse de travailleurs migrants vers les mirages de la ville, la main-d'œuvre manque dans les zones industrielles côtières. En moyenne un ouvrier ne reste pas plus de 4 ans dans la même entreprise. Ce qui crée un certain climat de « liberté » malgré la dureté de la vie. On peut tout plaquer quand quelque chose ne va pas. Sur les places de gares, les marchés aux talents, on se fait embaucher à la minute. Pas besoin de papiers, il suffit d'être jeune. Quand on commence à travailler à 15 ou 16 ans en sortant d'un bourg misérable et fuyant sa famille, on est fermement décidé à s'en sortir. Changer d'usine tous les jours, vivre sous les ponts ou dans des baraques ne fait pas peur. Ça paraît tellement mieux que la campagne. C'est la découverte d'un monde étonnant. On passe de l'âge de pierre aux gratte-ciels et on rêve à une vie meilleure devant tant de richesses. Avant que le rêve ne se transforme en mécontentement puis en conscience.

Un espace pour un syndicalisme honnête et des partis ouvriers littéraires ?

La pénurie de main d’œuvre et les luttes font que beaucoup de notables se prononcent en faveur des hausses de salaires. Les autorités se partagent entre une politique de violente répression mais aussi d'interventions pour que les chefs d'entreprises cèdent lorsque la lutte paraît déterminée afin qu'elle ne fasse pas tâche d'huile. On a vu des entreprises accorder des augmentations préventives lorsque des travailleurs d'une usine voisine s'étaient mis en grève. Le patron précède parfois le mouvement en désignant des travailleurs qu'il pense fiables pour représenter ses collègues, mais les délégués désignés restent fidèles aux mouvements.

Il faut comprendre ces luttes dans un contexte syndical qui change. Selon Au Loong-yu (Inprecor n° 555, novembre 2009) la FNCS (Fédération nationale chinoise des syndicats), composant de l’appareil d’État était responsable, avant les réformes, de l’attribution des appartements aux travailleurs et de la validation de leurs frais médicaux. Ces avantages ont disparu. La FNCS a perdu ses pouvoirs. Les syndicats deviennent "maison" et le directeur du personnel préside ces syndicats. Ce qui fait que dans les luttes, on voit des comités de grève indépendants, des comités inter-entreprises, des manifestations et grèves de solidarité de plus en plus nombreuses qui posent des revendications plus politiques comme des syndicats indépendants, de nouvelles élections syndicales ou la démission d'un député ou d'un chef de la police ou encore des revendications démocratiques comme les 200 000 manifestants du 1er juillet 2011 à Hong Kong.

De très jeunes ouvriers/écoliers sont souvent à l’avant-garde de ces luttes et les font connaître par internet. Dans une lettre ouverte reprise en ligne, les grévistes de Honda Foshan, à l'origine du mouvement sur les salaires de 2010, affirmaient:«Nous ne nous battons pas simplement pour les droits des 1 800 ouvriers (de chez Honda), mais pour ceux des travailleurs de toute la Chine.»

Le tissu social créé par les luttes des travailleurs s'étoffe peu à peu. Dans le Guangdong, sont maintenant disséminés des centres d’aide juridique aux travailleurs. En plus, il existe des heilüshi, ou « juristes aux pieds nus », qui sont souvent des travailleurs autodidactes, devenus familiers du droit du travail après des années d’engagement contre leurs patrons. De petits cercles de militants individuels se forment et, à partir de ce milieu, a pu se forger un réseau plus ou moins distendu, comme l'a montré le procès de Zhong Dongmin début 2011, ce militant "maoïste" sincère, à la tête d'un réseau de 380 ouvriers, de 20 entreprises d’État. En même temps le nombre de négociations collectives augmente, remplaçant la simple répression, ce qu'encouragent certains secteurs d’État qui mettent au point une législation du travail et poussent à des syndicats indépendants pourvu qu'ils ne soient ni politiques ni révolutionnaires. Pour ces secteurs "réformistes", un peu comme après la Commune de Paris, l'importance des luttes est telle que la répression n'est plus une solution. Ils mettent en place quelques lois "ouvrières", hygiène et sécurité, durée du travail, première semaine de congés payés en 2010, comme en France de 1881 à 1884, les débats sur les accidents du travail, les lois sur l'hygiène et la sécurité, les caisses de secours, la limitation de la durée du travail, les conseils de Prud'hommes miniers, l'institution du délégué et la légalisation des syndicats.

Ainsi un grand patron de l'automobile a réclamé le droit de grève... pour mieux l'encadrer. Trotski, en 1940, ne croyait plus possible un syndicalisme honnête dans un capitalisme sénile. Les luttes, les augmentations de salaire et les améliorations des conditions de travail et de la législation en Chine seront telles, et durables, qu'elles le rendront à nouveau possible ? Le dégoût de l'image socialiste donnée par le régime poussera-t-il à un syndicalisme révolutionnaire ? Connaîtra-t-on, comme dans à la fin du XIXème siècle et plus particulièrement dans les années 1870 en France, des partis politiques ouvriers scientifico-littéraires du type de ceux,de Jean Lombard et F.Finance, où poètes ouvriers, romanciers sociaux, journalistes radicaux et scientifiques positivistes jouèrent un rôle important dans la formation de l’imaginaire républicain/socialiste, avant que des organisations ouvrières indépendantes ne naissent ? A cette période et notamment après la Commune, les possédants vont hésiter entre deux choix: ou réprimer la classe ouvrière montante dans un bain de sang du type Commune tous les dix ans ou alors tenter de domestiquer le monde ouvrier en l’intégrant aux institutions d'un nouveau système à construire. Dans cette hésitation et le désert militant ouvrier créé par les massacres de la Commune, un espèce de no man’s land politico-juridique, les romanciers, scientifiques et artistes prirent une place centrale. Est-ce que dans ce moment d'hésitation entre "réformateurs" et "conservateurs" en Chine, de forte contestation ouvrière sans grande maturité politique, d'absence d'institutions religieuses comme dans le monde arabe, l'engouement littéraire noté plus haut pourrait-il être le signe avant-coureur et le chemin de cette maturation politique ? Ce qui confirmerait malicieusement la formule de Mao :"on a toujours conspiré contre le parti avec des romans" ?

L'inquiétude des dirigeants vient aussi du fait que le rêve des classes moyennes, conçues comme tampon, s'étiole. Le 10 avril 2011, Par Jie, une employée de 25 ans d'un cabinet d'audit est morte d'une méningite cérébrale qu'elle n'avait pas eu le temps de soigner. Elle travaillait 21 heures par jour bien que l'horaire légal soit de 8 h. C'est dire les conditions de vie des employés de bureau plutôt favorisés, qu'on classe dans les couches moyennes gagnant 500 euros par mois. Mais contrairement à bien d'autres, Par Jie n'est pas morte dans le silence et l'indifférence. Elle avait exposé sa souffrance sur un blog largement suivi. Sa mort a provoqué une émotion à l'échelle du pays révélant aux yeux de tous que 60% des cols blancs travaillent le plus souvent 120 heure par semaine avec des conditions de travail proches de celles des plus pauvres, bref, qu'il n'y a guère d'espoir de s'élever socialement de ce côté.

Les associations de consommateurs s'inscrivent dans cette dynamique où les classes moyennes sont entraînées par les plus pauvres. Comme dans la récente affaire du lait coupé avec de la mélamine, produit chimique entrant dans la composition des colles qui fit des centaines de milliers de victimes. Ces dernières ont fondé leur propre organisation pour se faire entendre et n'ont pas été dispersées, de peur que cela ne mène à une explosion généralisée. Possibilité que révèle et unifie la conscience politique populaire naissante typique qu'est le Shanzai.

Les révolutions sociales du Shanzai et du Huyou

La Chine est le pays de la contrefaçon. Le premier faux est évidemment la formule drapeau du pays, le "socialisme de marché". Mais le faux imprègne tous les aspects de la société, les produits alimentaires frelatés, les médecins qui ne fonctionnent qu'aux dessous de table, les professeurs d'université qui ne s'intéressent qu'à l'argent, les scientifiques qui inventent leurs résultats, les journalistes qui fabriquent des nouvelles, les commerçants qui roulent leurs clients.... ("Double bonheur", Stéphane Fière, Métaillié, 2011). Un PDG peut assassiner son directeur général. Des milliardaires peuvent embaucher des tueurs pour éliminer leurs ennemis ou des ouvriers. Un fils de riche, achever un homme qu'il a renversé avec sa Mercedes parce que dans l'accident la victime avait abimé son parechoc. Sur internet lorsqu'on tape "Engager un tueur à gages", on obtient instantanément 180 000 réponses. (Guoji Xianqu Daobao International Herald Leader Pékin, repris par Courrier International n°1077, 23-29 juin 2011).

Selon le romancier Yu Hua ("La Chine en dix mots", Actes Sud, 2010), le mot le plus utilisé aujourd'hui en Chine est "Shanzai", qui signifie "faux". Il a bien sûr le sens d'imitation, de contrefaçon ou détournement mais aussi de ce qui échappe à la juridiction des autorités et donc d'infraction, de bidouillage, de parodie et de canular. Bref, d'esprit anarchique. Il y a des téléphones portables qui imitent Noka, Samsung ou Sony avec des noms comme Nokir, Samsing, ou Suny et qui coutent 5 à 10 fois moins cher. Cette contrefaçon s'est étendue aux chaussures, aux nouilles, aux vins, aux livres, aux médicaments.... Mais il y a aussi des faux diplômes qui se vendent ouvertement sur les marchés, des faux permis de conduire, des faux surveillants de piscine, de faux enseignants, de fausses écoles, des faux directeurs de tour de contrôle d'aéroports, des fausses certification de qualité du béton, de l'acier, etc... Dans cet esprit, Mao TséToung est utilisé à toutes les sauces publicitaires. De la publicité, on glisse à des concours de sosies de Mao. Du coup, ces faux Mao devenus vedettes nationales font des faux discours, et le peuple, ravi, s'enthousiasme. Il y a les fausses stars, les faux jeux olympiques, les fausses émissions de télévisions. En 2008, lors du scandale du lait contaminé, une fausse émission de télé officielle expliqua qu'il avait fallu changer le présentateur officiel car lui-même avait été intoxiqué par le lait. On imagine l'éclat de rire. Avec les fausses télévisions, il y a des faux interviews, des faux journaux mais qui étendent très sérieusement leurs enquêtes à tous les sujets sensibles de manière sarcastique.

Le soir du nouvel an chinois, le gala officiel télévisé est concurrencé par une dizaine de faux galas qui parodient les campagnes de promotion en sillonnant les rues avec voitures publicitaires et haut-parleurs. La parodie touche la politique et la participation populaire n'est pas que passive. Aux jeux olympiques de 2008, il y a eu des faux sportifs qui se sont transmis une fausse flamme olympique tout au long des campagnes chinoises, déclenchant un accueil triomphant. En même temps que la réunion de la dernière Assemblée Nationale Populaire, un habitant de Yibin s'est proclamé "faux député de l'Assemblée Nationale" et a mis en ligne de fausses promesses de pensions et d'impôts ainsi que le déroulement de son élection qui se fit, comme à l'Assemblée Nationale, à l'unanimité des voix... de sa famille. Et puis il y a les vrais votes sur des sujets anodins mais qui prennent en Chine un sens contestataire. "Super Girl" l'équivalent de notre "Nouvelle star" vient d'être interdite pour 2012 parce que les téléspectateurs élisaient les artistes. Et qui plus est des artistes originaux. La finale de 2005 avait atteint 400 millions de téléspectateurs.

Tout prend le caractère d'un défi du peuple aux officiels, des faibles aux forts.

Le "Shanzai" est complété par le "Huyou" qui signifie blague, bobard, affabulation, tromperie, rouerie, entourloupe, embrouille, belles paroles et l'action de rouler les gens.

L'embrouille gouvernementale la plus fréquente, c'est la vente des biens publics aux enchères. Cela va jusqu'à la vente du nom des rues comme le raconte Liu Xinglong dans sa nouvelle, "Le Comité de quartier. La digue dondaine". Mais on vend aussi les places, les immeubles, les ponts, les trottoirs, les numéros de rue ou les quartiers. L'acheteur donne le nom. On imagine des "Coca Cola Ville" aux rues aux noms de préservatifs, d'antidépresseurs ou de marques de nouilles, des numéros de maison qui ne soient que des 6, 66, 666 ou 8, 88 et 888 chiffres porte bonheur en Chine. C'est déjà une réalité dans les villes de Xiangtan au Hunan et Neijiang au Sichuan.
L'embrouille gouvernementale c'est aussi le nombre considérable d'expulsions de terrains et maisons pour y construire immeubles de luxe, autoroutes, marina... La contre embrouille populaire c'est le nombre tout aussi considérable de divorces suivis de mariages blancs. Un véritable mouvement de masse. Les mairies n'arrivent plus à faire face. En effet les expulsés bénéficient d'une petite indemnité et d'un relogement. Pour en profiter et tourner ainsi les interdictions du Hukou, il suffit de se marier avec les personnes concernées. Ainsi une très vieille dame qui ne pouvait même plus marcher s'était mariée trois fois en quelques mois avec des jeunes gens. Peut-être est-ce un tel fait divers qui fit germer le personnage de jeune se mariant avec une vieille bibliothécaire dans le roman de Ling Xi "La troisième moitié" (M. Nadeau, 2010).

Un gouvernement local décida de faire passer un examen aux professeurs du secondaire pour lutter contre le niveau de l'enseignement qu'il jugeait faible. Les recalés seraient licenciés. Les veufs ou divorcés en étaient dispensés. Les enseignants divorcèrent massivement, attendirent la date de l'examen et se remarièrent ensuite. Tout le monde rigola. On prit l'habitude de se saluer par des "bonjour divorcé" ou "bonjour remarié". C'est très à la mode chez les jeunes d'échanger des certificats de "Huyou" décernés par le Comité National de l'Embrouille.
Bref, plus personne ne respecte les notables ou le pouvoir et tisse une espèce de complicité ou de solidarité à travers cette contre-embrouille mais, aussi, pour les plus jeunes, dans le non respect des règles traditionnelles du mode de vie. Blogs et groupes rock, heavy metal, hip hop se développent, en même temps qu'il n'est pas rare de voir des caissières de supermarché cloutées ou avec des coupes de cheveux en crête de Huron. Ce sont là des résistances par l'inertie ou des mini contestations par l'exagération. En fait une révolution sociale par l'espièglerie qui en prépare probablement une autre, comme Till Eulenspiegel, la révolution flamande.

La dissidence populaire et la démocratie sociale germent dans la culture parodique du faux

La coqueluche des jeunes est le romancier Han Han, sans grand parcours scolaire et par ailleurs champion de courses automobiles, l'auteur notamment de "Les trois portes" (JC Lattes, 2004), écrit à 17 ans, qui décrit le malaise des adolescents au lycée et développe une critique iconoclaste du système éducatif. Il a ouvert en 2005 un blog extrêmement lu - 450 millions de visites depuis- où il commente librement des faits de société et critique avec humour les autorités et leurs valeurs: le nationalisme nous fait ressembler à "des chiens à qui leur maître demande d'aboyer et qui le font dès qu'un étranger fait mine d'agresser même s'ils sont maltraités". Et puis, dit-il, "les problèmes territoriaux n'ont jamais été un problème que les gens ordinaires peuvent et doivent résoudre surtout dans notre pays où les gens n'ont même pas un seul pouce de terre à eux, où tout n'est qu'en "location" auprès du gouvernement [les terres sont propriété de l’État en Chine]". "Nous, les locataires, qu'est-ce qu'on a à faire dans cette histoire ? Nous, les sans-terre, devrions nous battre pour les autres ? Récemment, après avoir dénoncé courageusement les malversations d'un haut bureaucrate, il a reçu en peu de temps plus de 200 000 messages. Du coup, il a soumis au vote sur internet le maintien ou la démission du dit bureaucrate. Mais Han Han a été très déçu et a traité les chinois de "cons" car, sur l'ensemble des internautes qui lui avaient écrit pour l'encourager, il n'y en a eu que 10 000 pour démettre le bureaucrate. La déception de Han Han se comprend bien sûr. Mais on pourrait en dire de même des illusions démocratiques en Occident ou dans le monde arabe. On pourrait surtout se demander pourquoi la jeunesse, que tout un chacun décrivait comme individualiste, juste intéressée par les boites de nuit et définie, déjà, par la vacuité de ses échanges sur Facebook, est la même qui renverse les dictateurs, via Facebook ?

Probablement parce que la démocratie réelle en Chine se situe infiniment plus dans la subversion des rapports sociaux du Shanzai et du Huyou que dans le vote ressenti comme une impasse. Tout est faux, du socialisme à la démocratie électorale. Le Shanzai n'est-il pas le cri des indignés espagnols contre la pseudo démocratie médiatique de la dictature financière ? C'est de cette ébullition populaire que naissent les mouvements des places publiques et, peut-être demain, des places de quartiers, d'usines, de bureaux parce que la révolution est le seul moyen d'expression des opprimés.

De la culture du faux à la conscience politique

Cette contre culture du faux a un précédent relativement récent en Europe. Dans les dernières décennies du XIXème siècle et plus particulièrement en France dans les dix ans qui suivirent la Commune, il y eut une période où les chemins de la politique nouvelle ne pouvaient plus emprunter les anciens canaux mais où les nouveaux n'étaient pas encore construits. Les scientifiques et les écrivains à la marge des académies vont faire œuvre politique, la littérature à ambition sociale et les vulgarisations scientifiques à ambition philosophique ou politique envahissent la rue. Un cours au Collège de France, une soutenance de thèse, un feuilleton littéraire passionnent plus qu’un débat parlementaire..En même temps que les journaux d'opinion, il se crée dans ces années une langue politique scientifico-littéraire avant que les partis ouvriers et socialistes divers ne se construisent. La littérature fut le programme de la «Vraie» République démocratique et sociale dont Zola et sa «naturalisation» pseudo-scientifique des rapports humains était un des nombreux porte drapeaux. Les cafés républicains construisaient dans les lettres et les arts de nouvelles fables, mais ils combattaient tous les faux de l'ancien régime, histoire, légendes, rois et religions et aussi tout ce que l'argent roi faisait germer comme mensonges et fausses valeurs. ("Les immortels", Alphonse Daudet, "La religion du capital", Paul Laffargue).

La crise morale révélée par le Shanzai et le Huyou y fait penser. Un système politique dictatorial, sclérosé, finissant et une économie capitaliste en développement sauvage accéléré, sans pour autant que la société dispose d'issue politique mûrie à cette contradiction. La littérature, les blogs et les journaux exposent et libèrent cette société pathologique ( 80% des fonctionnaires souffriraient de troubles psychiques) partagée entre le respect craintif des règles imposées du dessus et le laxisme débridé de l'initiative capitaliste individuelle où les problèmes humains et sociaux jaillissent en cascade. Peu à peu, se construit une opinion publique oppositionnelle et satirique qui entre en collusion grandissante avec l'opacité des appareils d’État et du parti sur fond de révolte ouvrière.

La contre culture du faux est la réponse des exploités à la croissance du PIB qui s'accompagne d'une multiplication des millionnaires autant que des pauvres. Le taux de croissance de la vente des produits de luxe est d'environ 20% par an. La Chine en est le premier consommateur mondial. Mais cette croissance du luxe est aussi deux fois celle du PIB. Ce n'est pas directement la misère qui crée la révolte ni la croissance qui l'empêche. C'est la perception de ce contraste, qui fait que bien des hauts fonctionnaires sont trainés en justice pour corruption et abus de pouvoir, accroissant à l'égard des notables, leur morale ou leur autorité, défiance et colère chez tous ceux que cette croissance laisse au bord de la route car c'est l'illustration la plus simple du fait que certains en profitent, au détriment des autres, de la collectivité et de l'avenir.

Grondements en bas, divisions en haut

Comme en 1987, 88 et 89, on voit renaître à nouveau aujourd'hui une inflation à deux chiffres sur les produits alimentaires de base. Dans ce climat, les dirigeants sont conscients des dangers à faire apparaître des tensions au sommet. Bien sûr, la répression est extrêmement brutale. Deux millions de chinois sont relégués dans des bagnes de travail et 10 000 exécutions à mort sont prononcées chaque année. Mais ça ne suffit pas. Aussi le pouvoir a-t-il renforcé les liens avec les étudiants. Un tiers de ceux du premier cycle à l'université en 2000 avait demandé à rentrer dans les rangs du PCC – ce qui est bon pour leur emploi-, 40% des membres du parti a fait des études secondaires et la moitié a moins de 45 ans.

Mais le PCC ne maîtrise pas tout. Il est une espèce de Kuomintang qui a réussi, parti nationaliste bourgeois rival et battu, replié à Taïwan. Le but du PCC n'a jamais été le socialisme– en tous cas depuis Mao - mais trouver une place pour une société bourgeoise tard venue dans le cadre du capitalisme mondial. La montée des conflits sociaux ravivent les tensions entre "réformateurs" qui veulent se débarrasser rapidement du carcan du parti et les "conservateurs", qui sont plus prudents. Or aujourd'hui, cette opposition prend la forme de l'opposition entre l’État et le parti. Le parti doit-il commander à l’État comme jusqu'ici, ou l’État au parti ? De nombreux bureaucrates à la tête de sociétés publiques sont devenus actionnaires principaux de ces mêmes sociétés depuis qu'elles sont privatisées. Les élections presque libres à la campagne de 1987 jusqu'au début des années 2000 ont intégré aux pouvoirs locaux, régionaux voire nationaux, 3 500 000 nouveaux venus, petits bourgeois enrichis appelés "les dieux de la richesse" ou "gros sous" et les "princes communistes", les enfants de la nomenklatura... qui refusent désormais de rentrer au PCC. Une alliance de fait se noue entre les dirigeants d’État devenus entrepreneurs privés et ces nouveaux bourgeois renforçant et radicalisant le camp "réformateur". Bien sûr, le développement de cette petite ou déjà grande bourgeoisie, n'entraîne pas nécessairement une conscience politique de ses intérêts, quoi qu'il circulerait, parait-il, des journaux internes, tissant ce type de liens. Par contre ce conflit sous-jacent, prend la forme d'une opposition non maîtrisable entre l’État et le parti. Le débat faire rage sur qui des deux doit diriger. Wen Jiabao vient d'être traité de "fou dangereux" par des "conservateurs" du parti pour la campagne qu'il est en train de mener en faveur d'une démocratisation.

Si le conflit éclate, la classe ouvrière fera-t-elle un pas de plus, après l'Union Ouvrière de 1989, dans la conscience d'elle-même, vers son indépendance politique et jusqu'où ?

Conclusion

A l'occasion de la crise qui est en train de séparer le vieux du neuf, la Chine est un des lieux où se posent les problèmes de demain et d'où pourraient germer les idées pour y faire face. Mais pour sortir complètement du cadre mental imposé par l'idéologie dominante, dans les années 1830-1840 en Europe, il a fallu les Canuts, juin 1848, voire la Commune, pour que se cristallise une nouvelle prise de conscience mondiale. Dans la décennie qui vient, la question est de savoir si on verra de tels soulèvements ouvriers à nouveau capables d'activer la pensée collective. Si la Chine est un de ces lieux, elle qui vit sur un volcan dont on ne connait pas la date d'éruption mais dont il ne fait guère de doutes qu'elle se produise, les clefs de la révolution se situeraient alors dans la psychologie de la jeunesse et du prolétariat chinois.

25.10.2011
Jacques Chastaing

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