Vaccination en force au service des plus riches, au détriment des plus pauvres

La question est sur quels critères une société choisit qui vacciner en priorité, qui seront les 20 millions de retardataires. C'est quoi, la file d'attente en France pour le vaccin?

par Mathieu Pouydesseau, 13.8.2021, depuis deux jours considéré comme titulaire du passeport sanitaire français, demain du pass allemand.

Au 9 août, première date d'entrée en vigueur des dispositions de la loi sur le pass vaccinal, et en l'absence de mesures quant à la distanciation physique en pleine quatrième vague, la France a reçu environ 80 millions de vaccins et en a administré 77.

35 des 55 millions de la population cible est vaccinée.

La France a également reçu un certain nombre de doses du vaccin Astra Zeneca qu'elle n'a pas utilisée, mais revendue, par exemple 300 000 doses livrées à Abidjan le 19 juillet.

Les prévisions de mars 2021 sont tenues: le gouvernement prévoyait alors 80 millions de doses livrées d'ici août, et 35 millions de vaccinés complets.

Le plan est donc tenu. On aurait pas pu, au vue des doses livrées, changer significativement ce résultat - peut-être de 1 à 2 millions tout au plus.

Pourtant, la vague Delta, prévue en mai, déjà visible en juin, a entrainé une panique de l'éxécutif.

Aujourd'hui, les francais vaccinés sont persuadés que les non vaccinés sont des doctrinaires antivaccins asociaux ne méritant que la rigueur de la loi.

Les milieux antivax autrefois marginaux, en dépit de leur exposition médiatique par les stars de groups de presse contrôlés par les grands industriels français, ont reçu en cadeau des millions de français qui mathématiquement ne pouvaient pas être vaccinés au 9 août.

Si on a 80 millions de doses au 9 août et que 80% de vaccination c'est 100 millions de doses, mathématiquement il est impossible d'être à l'immunité collective.

L'algèbre est plus forte que la loi.

La question est dés lors sur quels critères une société choisit qui vacciner en priorité, qui serons les 20 millions de retardataires.

C'est quoi, la file d'attente en France pour le vaccin?

Les statistiques nous le disent: d'abord, ce furent les vieux riches, et les vieux de familles riches, puis les bourgeois urbains qui furent vaccinés.

Rappelons le : les classes modestes ont une espérance de vie de 13 ans inférieure aux plus riches: quand on est très vieux, on est rarement issu de classe modeste.

La population en Ehpad est à ce titre rarement issue des classes précaires travaillant toute leur vie comme caissiers ou livreurs, comme ouvrier agricole ou magasinier - les professions à qui on a demandé d'ignorer les confinements pour venir travailler en RER.

Rappelons le: en 2015, alors que 42% de la population française est modeste ou pauvre, ce n'est que 33% des plus de 60 ans. Les pauvres et les modestes dans leur vie active ne sont plus là - sauf exceptions anecdotiques que certainement beaucoup donnerons en commentaires - et le grand âge ne les concerne pas.

La vaccination en Ehpad a donc protégé des vieux de classes moyennes supérieures, et la vaccination prioritaire des plus de 60 ans des gens issus de classes sociales favorisées.

Une statistique géographique de fin juin publiée par Le Parisien révélait ainsi que les quelques cantons âges et pauvres de la périphérie de l'Ile de France avaient des taux de vaccination aussi mauvais que les cantons jeunes et pauvres de la petite couronne.

C'est que le français modeste retraité vit dans son logement, et fait également partie des catégories sociales ne recevant pas les aides médicales auxquels ils ont droit. 56% des français modestes ne réclament pas les aides de complémentaire santé auxquels ils ont droit.

Le rapport à la médecine en général et leur santé en particulier montre ici un éloignement qui est un enjeu de politique publique, et non de responsabilité individuelle.

C'est ce que l'on observe dans les déserts médicaux, quartiers urbains difficiles ou cantons ruraux, avec les services d'urgence servant de succédané, parce qu'anonyme.

Ne l'oublions pas: ce gouvernement a sanctuarisé par la loi le principe que se soigner quand on est malade expose à 3 jours de retenue de salaire, salarié du privé comme fonctionnaire, et a réformé la médecine du travail pour la démanteler. Alors on va se soigner le weekend seulement, et dans l'anonymat perçu des urgences.

Dans un pays de 19% d'abandonistes devant des démarches requérant internet, le choix de la loi du "premier venu, premier servi" par une application internet a fortement favorisé les classes sociales connectées et informées, ainsi que leurs parents moins connectés. La petite nièce s'est occupée de trouver entre un snapchat et un cours de piano virtuel un rendez-vous doctolib à sa grande tante.

Cela a contribué à décourager des classes sociales moins favorisées, qui de plus ont eu peur des centres de vaccination. En Allemagne comme en Suisse, des études ont démontré que les classes populaires issues de l'immigration, avec une maitrise imparfaite de la langue officielle, ont abandonné tout effort de vaccination devant des obstacles paraissant dérisoires, mais les renvoyant à leur honte ou sentiment de rejet. Il n'en fut pas différent en France - le taux de vaccination est faible dans les quartiers d'immigration.

Des études d'opinion de fin juin montraient dans les classes populaires un attentisme avec le sentiment qu'ils n'étaient pas prioritaires.

Pendant ce temps, les cantons des beaux quartiers se sont vaccinés. C'est comme cela qu'on arrivait fin juin à 72% de vaccinés dans Paris 7eme, et 34% à Vaulx en Velin - un écart qui n'est pas expliqué par la pyramide des âges, ni par la présence d'antivax à Vaulx en Velin, qui n'a pas connu de manifestations sur le sujet. C'est par contre l'une des communes les plus pauvres de France.

39% des plus de 75 ans n'y étaient pas vaccinés début juillet, malgré un centre de vaccination municipal.

L'ARS le reconnaissait fin juin : "C'est à nous de nous adapter. C'est la raison pour laquelle on va, à partir de la semaine prochaine, imaginer des dispositifs encore plus agiles et plus mobiles en direction des publics qui, malheureusement, sont un peu moins vaccinés qu'ailleurs. (..) Pour les plus de 75 ans des quartiers dits populaires, c'est au dispositif d'aller vers eux. "D'aller à la rencontre des populations afin de leur proposer une offre adaptée à leurs besoins." La CPAM du Rhône est aujourd'hui chargée d'identifier ce public non-vacciné, notamment parmi les bénéficiaires de la Carte Santé Solidaire. "

12 jours plus tard, le président de la République décidait de passer par la loi.

Pour les antivax: vous êtes des mercenaires d'intérêts vous dépassant, visant non la santé publique mais la destruction de l'Etat pour imposer in fine la loi du plus fort riche. Vous êtes des externalités prévisibles de la loi du marché appliquée à la politique vaccinale, la face du pile Macron. Il n'y a aucun intérêt à dialoguer avec vos leaders. En plus, vous êtes marginaux en nombre. Macron vous envoie 20 millions de personnes qui de toute manière ne pouvaient pas être vaccinées, c'est sa stupidité. La vôtre n'en est pas réduite.

Pour les censeurs se prenant pour Caton: la responsabilité individuelle n'est pas tout en République. Ce n'est rien, si l'on ne définit pas le bien public, et si l'on ne convaincs pas la Nation d'y adhérer. La loi des suspects criminalisait les classes tyranniques. Ici, les statistiques montrent qui fut "choisi" pour être dans la dernière cohorte des futurs vaccinés. Oui, il y a sans doute dans ces 15 á 20 millions 4 millions de réfractaires. -c'est beaucoup, c'est peu en pourcentage. Ce n'est pas une raison de se transformer en colonne infernale en Vendée.

Ce qui m'intéresse, c'est pourquoi les classes pauvres et modestes, les classes issues de l'immigration, sont ainsi parmi les plus touchées en mortalité par la pandémie, et en retard de vaccination comparés aux classes bourgeoises, quelles conséquences en tirer en politique publique, quelles actions mener pour fermer ce désert médical.

En 1841, la première loi sociale de l'histoire de France voulait protéger les enfants d'ouvriers des maladies de la mine et de l'usine, en interdisant le travail des moins de 8 ans. Le but était de réequilibrer le recrutement des conscrits militaires et favoriser la démographie ouvrière pour moins ponctionner les cantons ruraux. Elle fut votée à l'initiative d'un médecin militaire farouchement antisyndicaliste par ailleurs (et dont le nom ironiquement servit dans les années 1980 à des fonctionnaires pour publier des analyses sociales) avec le soutien des catholiques sociaux monarchistes et le rejet farouche des libéraux "éclairés" favorables au parlementarisme et à la loi de Say.

Les enfants ouvriers épargnés de la mine et de la filature dans les rares endroits où la loi fut appliquée - en 1893 les premiers inspecteurs du travail constatèrent la non application de la loi de 1841 un peu partout en France - allèrent se faire trouer la peau devant Sebastopol ou Solferino.

Il ne suffit pas d'avoir une bonne intention. Il faut penser en système.

Peut être une image de plein air

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