Service national obligatoire : 30 milliards pour mieux embrigader la jeunesse ?

Alors que le gouvernement veut couper dans les budgets santé, remettre en cause le statut de cheminots, supprimer 120 000 postes de fonctionnaires, rien n’est trop pour le budget de guerre, et un patriotisme exacerbé. Aux 295 milliards pour l’armement pourraient s’ajouter 30 milliards pour un service national obligatoire… pour mieux embrigader une jeunesse potentiellement révoltée?

14 février 2018 - Flo Balletti- RP (NPA)

Jupiter s’est senti obligé de réagir suite aux déclarations contradictoires de ses ministres. Le président des riches a mis en avant un service national obligatoire, dans la droite lignée de ce qu’avançait son ministre de l’intérieur et stakhanoviste du retour aux frontières, Gérard Collomb et en opposition avec sa ministre des armées.

Florence Parly, avait ainsi déclaré que ce service n’aurait "probablement pas un caractère obligatoire au sens où les gendarmes viendraient rechercher le réfractaire". Avec celui-ci, que Macron veut obligatoire, et qui le sera à n’en pas douter au vu des députés godillots que sont ceux de la majorité, aura-t-on droit à des descentes de gendarmes pour rafler les jeunes les plus réticents ? Pour l’heure, pas de réponse, et pour cause, Emmanuel Macron et sa cour trouvent le « rapport sur le service national universel » bien trop léger…

« Je suis très attaché à cette idée que lorsqu’on est un citoyen, on n’a pas seulement des droits mais on a aussi des devoirs, et donner un peu d’engagement a beaucoup de sens » lançait Macron devant l’Association de la presse présidentielle. Premier point d’achoppement et non des moindres, les parlementaires font l’impasse sur le caractère obligatoire et sur une possible option militaire. Les parlementaires proposent un service civique en trois temps.

En premier lieu, une semaine par an dédiée à la défense et à la citoyenneté, organisée au collège. Cette semaine serait obligatoire et pourrait « être inscrite en propre au programme du brevet ». Dans ce cas, est-ce vraiment non obligatoire avec la menace sous-jacente d’une non-obtention du brevet ?

Ensuite, une autre semaine avec la possibilité de passer une semaine dans un internat durant les vacances scolaires, ou de passer une semaine d’immersion dans une association, une administration ou avec l’armée. Un choix qui ravira tous les adolescents.

Enfin, l’étape optionnelle dont « l’objectif est de pouvoir compter sur des jeunes qui auront envie de poursuivre avec conviction leur engagement pour la nation », selon Émilie Guerel, co-rapporteure LREM. Ou comment polir le bon petit soldat.

Mais ce rapport est bien en deçà des attentes de l’exécutif. D’ailleurs, la cuisse de Jupiter Macron ne s’est pas faite prier pour commander un nouveau rapport qui sera livré fin avril. Il faut aller vite puisque Macron veut lancer une phase d’expérimentation début 2019, avant une généralisation en 2020. N’en déplaise à Marianne Dubois (LR), qui dans son communiqué « Un rapport qui dérange ? » accuse l’exécutif de « mépris du Parlement ». Mieux vaut tard que jamais, il lui aura fallu huit mois pour ouvrir les yeux.

Faire rentrer dans le rang une jeunesse potentiellement explosive

Si Macron est encore dans le flou, ce dernier évoque un service civique avec « une partie obligatoire, entre 3 et 6 mois, ce n’est pas encore établi ». Comprenez, pour faire rentrer dans le rang une jeunesse décadente et révoltée, il faut du temps. Remodeler les corps et les esprits est un travail de longue haleine. Souvenez-vous, c’était déjà le projet du gouvernement Hollande, qui avait fait face à une jeunesse révoltée et combative contre la loi travail.
Dans ces colonnes, nous écrivions : « c’est l’occasion pour l’Etat de remettre dans le rang cette jeunesse qui « se radicalise », comme le pointait un rapport du député de l’Essonne Malek Boutih en juillet dernier. Alors que l’avant-garde de la jeunesse mobilisée contre la loi travail a subit une répression monstre, l’Etat est bien obligé de faire le constat que son école « républicaine » ne suffit pas ou ne suffit plus pour créer des générations dociles et exploitables, respectant l’Etat et leurs patrons sans broncher. Il s’agit d’abord d’habituer toute une génération à obéir à l’Etat, et de rappeler l’Histoire et la vision officielle du monde. » Preuve en est la continuité du tournant bonapartiste entre hollandisme et macronisme, le service civique obligatoire de l’ex-banquier de Rotschild est du même esprit.

30 milliards pour faire ressurgir l’antimilitarisme ?

Les trois à six mois proposés par Macron seront-ils des stages déguisés pour être la chair à canon docile du patronat ? Le doute est encore permis. Toujours est-il que c’est une exigence largement supérieure au rapport des parlementaires et qui aura un coût bien supérieur aux 2-3 milliards pressentis pour leur projet. Selon un rapport d’information de la commission de la défense, rendu en mai 2017, le service national obligatoire pourrait excéder les 30 milliards. 10 à 15 milliards pour les infrastructures, 2 à 3 milliards pour de nouvelles acquisitions foncières, et 12,5 à 15 milliards sur 5 ans pour encadrement. Sans compter les équipements, les transports, et les (éventuelles) rémunérations des appelés.

Où trouver cet argent ? Dans les autres ministères évidemment. En premier lieu dans celui de l’éducation nationale, alors qu’on annonce déjà 120 000 suppressions de poste chez les fonctionnaires. Dans Sputnik, Sébastien Jakubowski, maître de conférences en sociologie militaire au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clerse) remarque « si demain le service national universel est rétabli pour 800 000 jeunes […] il est clair que nombre de jeunes vont, d’une part, se soustraire au dispositif, mais qu’en plus l’antimilitarisme, qui aujourd’hui a complètement ou quasiment disparu, risque de revenir en force. » L’arroseur, arrosé ? Une initiative du gouvernement qui pourrait donc belle et bien être contre productive d’un point de vue idéologique et une nouvelle source de politisation de la jeunesse, qui n’a ni envie d’être de la chair à canon ni de la chair à patron.

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