Mouvement anti-pass : leçons du 14 août, par Jacques Chastaing

Selon la police, la participation aurait reflué, revenant aux chiffres du 31 juillet, autour de 215 000, les comptages militants retrouvent pour leur part à peu près le même niveau que le 7 août, peut-être à peine moins, c'est-à-dire au plus haut, soit autour de 500 à 555 000. Le 14 août a toutefois marqué quelques évolutions.

Le mouvement contre le pass sanitaire continue à monter en puissance.

Si, selon la police, la participation aurait légèrement reflué ce 14 août, revenant aux chiffres du 31 juillet, autour de 215 000 manifestants contre 237 000 la semaine dernière, les comptages militants retrouvent pour leur part à peu près le même niveau que le 7 août, peut-être à peine moins, c'est-à-dire quand même au plus haut, soit autour de 500 à 555 000 manifestants.

Certains pouvaient craindre que la mise en application de l'extension du pass sanitaire le 9 août fasse refluer le mouvement qui n'avait pas pu empêcher cette entrée en vigueur. Il n'en a rien été.

Par ailleurs, pour le week-end du 15 août, la période de vacances la plus importante de l'année, ce sont des chiffres exceptionnels, témoignant que non seulement le mouvement continue avec toujours à chaque manifestation de nouveaux primo-arrivants dans cette période d'allers et retours de vacances, mais également que les prochaines mobilisations à venir verront à nouveau une hausse de la participation.

Par ailleurs, la mobilisation du 14 août a confirmé par son contenu les tendances apparues les 24, 31 juillet et 7 août : l'ancrage dans la durée ; la place nodale donnée à la lutte contre le pass sanitaire et l'obligation vaccinale et non à la lutte contre le vaccin ; l'entrée en lutte et grève des personnels de santé et des pompiers et leur rôle central au sein des manifestations et du mouvement ; la poursuite de la perte de la bataille de l'opinion par Macron qu'il avait pourtant lancé lui-même autour de la confusion organisée entre la vaccination et l'obligation vaccinale ; enfin l'omniprésence du slogan de "Liberté" comme unificateur de multiples composantes du mouvement.

Le 14 août a toutefois aussi marqué quelques évolutions.

LES EVOLUTIONS DU 14 AOÛT

La première évolution est l'apparition de plus en plus marquée de la dimension anticolonialiste dans la mobilisation massive des populations des anciennes colonies en Martinique, Guadeloupe, La Réunion, Guyane avec la participation de quasi l'ensemble de leurs organisations syndicales et de leurs mouvements associatifs.

Ce combat qui se fait aussi sous le slogan unificateur de "Liberté" prend ainsi dans ce contexte anti colonial toute sa signification d'émancipation et donne par là aussi toute sa vérité à l'ensemble du mouvement jusqu'en métropole.

Cette signification est celle de la libération de la tutelle d'un autoritarisme français qui n'a jamais réellement respecté dans les Dom-Tom "l'égalité" entre les autochtones et les "métro" et dont le vernis pseudo égalitaire de la République a craqué avec la crise sanitaire. La situation a montré d'une part un système sanitaire profondément dégradé, abandonné par le pouvoir et d'autre part l'obligation vaccinale de force d'une population qui n'a plus confiance dans les autorités. Dans une situation où des ministres méprisants qualifient la population d’arriérée soumise au vaudou comme au temps des colonies, pour ces dernières le sentiment d'humiliation devient plus fort que le besoin de vaccination.

C'est aussi cette vérité qu'on voit à New-York où le maire voulant imposer le pass sanitaire a mis en place une sorte d'Apartheid sanitaire contre les noirs et les hispaniques, les plus pauvres et les moins vaccinés et par conséquent les plus soumis aux interdictions du pass sanitaire.

Mais c'est aussi en France métropolitaine cette vérité de guerre sociale qui se cache derrière la rupture légale de l'objectif d'égalité entre tous les citoyens avec le pass sanitaire. C'est une inégalité de fait que renforce le gouvernement entre les plus riches et les plus vaccinés d'une part et d'autre part les plus pauvres et les moins vaccinés. Ce sont ces derniers qui vont subir toutes les mesures coercitives et que le gouvernement culpabilise au nom d'un prétendu égoïsme en mobilisant contre eux au nom d'un pseudo rationalisme éclairé, les couches les plus vaccinées, des plus aisées à l'aristocratie ouvrière, qui, elles, peuvent vivre l'épidémie sans guère de coercition ni humiliation.

C'est la réalité d'un gouvernement qui veut imposer de force la vaccination à son propre peuple et refuse en même temps avec obstination au nom de la prétendue responsabilité individuelle de chacun face à l'épidémie, toute mobilisation collective des moyens par l'appel à d'autres forces sociales et médicales que celles qu'il contrôle directement pour une véritable politique sanitaire pour tous.

Le gouvernement a la même attitude, les mêmes arguments aujourd'hui avec les pauvres que les colonialistes hier avec les colonisés. Il accuse en quelque sorte les habitants des bidonvilles d'être responsables des épidémies qui naissent dans leurs taudis parce qu'ils ne veulent pas se soigner. Exactement comme Charles X ou Napoléon III qui accusaient les quartiers et les classes dangereuses d'être les propagateurs du choléra, cassant les révoltes des secondes au prétexte de raser les premiers.

Cette évolution dans les Dom-Tom, avec tous les soubresauts possibles à venir, aura des répercussions en métropole et contribuera encore un peu plus à la perte de la bataille de l'opinion par Macron en particulier avec la défection progressive de son aile gauche politique et syndicale qui n'aimera pas être assimilée à terme à la mentalité et l'action des colonialistes.

La seconde évolution est que le mouvement a intégré en lui-même qu'il allait durer, bien sûr pour les deux semaines à venir pour le moins, mais qu'il passerait aussi la rentrée scolaire en incorporant à son combat les préoccupations qui y sont attenantes (déjà pour la rentrée du 16 août à la Réunion, il y a des appels à la grève de la FSU pour plus de moyens, d'effectifs et contre l'exclusion des élèves non vaccinés ou à la mobilisation par des parents d'élèves) avec ensuite l'objectif général montant d'une manifestation centrale géante à Paris le 11 septembre dans le but d’entraîner tout le pays.

Après ses premières semaines vécues au jour le jour, le mouvement commence ainsi à construire, à prévoir plus loin.

Lié à cela, la troisième évolution est l'apparition d'apéro-festifs ou de pics-nics dans la semaine ou à l'issue des manifestations pour tourner le pass sanitaire dont on ne sait pas encore l'avenir mais qui ressemblent à des tentatives de rencontres, de débats comme autant de lieux d'organisation dont le besoin commence à s'entendre ici ou là au fur et à mesure que le mouvement s'inscrit dans la durée et prévoit les obstacles à franchir et les alliés à gagner.

La quatrième évolution est la présence de motards dans plusieurs villes malgré - ou parce que – Macron a renoncé au décret imposant le contrôle technique des motos, deux jours seulement après sa promulgation, montrant ainsi toute son inquiétude. Les motards avaient été un des facteurs de l'élargissement du mouvement "Colère" au printemps 2018, souvent déjà sous l'étendard de "Liberté" cher à l'esprit motard, qui avait mené ensuite aux Gilets Jaunes. L'élargissement aux motards complète celui aux Gilets Jaunes qui se poursuit régulièrement en faisant bien souvent les organisateurs de plus en plus de cortèges tout en animant de leurs slogans et chants bon nombre de cortèges.

La cinquième évolution, après l'appel de quelques Unions Départementales syndicales à la participation au mouvement et aux manifestations malgré l'absence toujours totale des principales confédérations syndicales, est l'appel à la grève de toutes les professions par la CGT le 19 août dans le département de la Moselle. Cela servira-t-il d'exemple à d'autres et sera-t-il suivi ? On verra. Quoi qu'il en soit, cela exprime toujours la même tendance à l'amplification et à la construction.

La sixième évolution est que dans la plupart des villes où la gauche militante était présente, malgré les imprécations moralistes de la gauche vacancière qui aimerait bien que ce mouvement soit sous l'influence de l'extrême droite pour pouvoir justifier son absence, l'extrême droite avait tendance à disparaître tandis que banderoles et slogans de gauche se mêlaient à l'ensemble.

EVOLUTIONS A VENIR DANS L'IMMEDIAT

Dans la semaine qui vient, le pass sanitaire sera étendu à une centaine de grandes surfaces commerciales. Après les apéro-festifs et pics-nics revendicatifs, la solidarité populaire s'organisera-t-elle en courses solidaires et en luttes des employés de ces grandes surfaces ?

Par ailleurs, après une semaine d'extension du pass aux restaurateurs ou bistrotiers et l'arrivée des sanctions, on mesurera mieux les tendances quand à l'effet économique du pass qui est déjà désastreux en terme de participation pour les cinémas et les salles de sport, mais qui touchera là des catégories plus sensibles et plus nombreuses qui pourront réagir.

D'autre part, on recensait après le 9 août 153 hôpitaux ou établissements de santé où avaient lieu des gréves, des appels à la grève ponctuelle ou illimitée, des dépôts de préavis de grève illimitées, des rassemblements et appels à la lutte avec notamment la reprise de la mobilisation des jeudis de la santé pour plus de moyens, montrant toute l'ampleur du mouvement dans ce secteur. Mais c'est surtout à partir du 16 août et ensuite en montée croissante vers septembre, que le plus de mobilisations effectives sont annoncées dans ce secteur.

Du côté des pompiers, le dépôt d'un préavis de grève illimitée déposé par quelques fédérations syndicales semble surtout avoir pour le moment servi à augmenter la participation de pompiers dans les cortèges du samedi qui s'étend maintenant à de plus en plus de villes.

Mais là aussi, la grève devrait jouer un rôle de plus en plus important dans l'ensemble de la mobilisation et peser de plus en plus dans le mouvement avec les revendications spécifiques de ces secteurs exigeant plus de moyens et d'effectifs pour la santé publique.

SITUER LE MOUVEMENT DANS LA DUREE

Au delà de ces évolutions immédiates, nous pouvons tirer une leçon plus générale de ce mouvement. Non seulement il va durer mais il faut le situer dans la durée pour bien le comprendre et pour comprendre en particulier que nous n'en sommes qu'à ses débuts.

Le mouvement a sa propre dynamique mais en même temps se place dans une période de remuement général qui dure depuis plusieurs années et englobe le monde entier.

La pandémie, comme le réchauffement climatique et la crise économique de 2008 puis à nouveau 2019, sont trois changements systémiques en cours. Ce ne sont pas des parenthèses qui disparaîtront avec une boîte à outil de bricolage sommaire sans remise en cause globale du système et sans pour cela la montée de plus en plus affirmée du peuple sur la scène politique.

On ne peut séparer la politique sanitaire du gouvernement – la pire qu'il soit - des politiques tout autant désastreuses qu'il mène en matières climatiques et économiques qui toutes participent du même principe d'égoïsme capitaliste et qui ne datent pas du 12 juillet 2021. C'est un tout. C'est sur la conscience de ce tout et l'expérience cumulée des vagues de luttes qui s'alimentent les unes les autres, que s'appuie la méfiance des classes les plus populaires à la vaccination sentant qu'il est difficile de croire à la sincérité du gouvernement en cette matière et ayant de plus en plus une volonté propre de contrôle de toutes les décisions qui s'appliquent à elles-mêmes.

Ainsi, la révolte actuelle anti-pass, comme toutes les révoltes qui l'ont précédée de manière ininterrompue depuis 2016 voire 2011 si l'on pense aux révolutions arabes, aux Indignés ou au mouvement Occupy, fait partie du même mouvement de la même période qu'on peut baptiser "période de grève générale".

Il s'agit d'une période où alternent grèves économiques émiettées, manifestations générales ou locales, luttes politiques, émotions liées à des scandales, émeutes et soulèvements sanitaires ou climatiques, pogroms, grève généralisée, etc..., mais où les frontières entre politique et social s'estompent et où tous ces événements a priori séparés prennent pourtant peu à peu pour de plus en plus de gens le sens commun d'un même mouvement général. Dans un premier temps, on assiste à une amplification de la méfiance à l'égard du pouvoir comme première étape de la conscience puis de manière combinée, on assiste à une marche globale vers un besoin de contrôle populaire avant que ne se pose la question du pouvoir pour une vie meilleure débarrassée de toute oppression et exploitation.

C'est pourquoi il nous faut penser les mouvements en terme de période de plusieurs années, voire d'une ou deux décennies comme cela a pu se produire lors des deux derniers remuements mondiaux, d'une part de 1934 à 1949 avec une guerre au milieu (non sans résistances très importantes) avec deux pics de montées sociales lors des grèves générales de 1936-1937 et de 1947-1948 et d'autre part de 1963 à 1976, avec son acmé lors de la grève générale de 1968.

Nous sommes en train de vivre un nouvel épisode de cette onde longue. L'ensemble des mouvements fait peu à peu un seul mouvement. Et c'est cela que nous devons dire et répéter partout pour donner forme à ce que les luttes portent en elles, en regroupant tous ceux qui ont cette conscience, qui sont partisans de cette idée et de ce combat pour une vie plus partagée, plus solidaire, de la défense du bien commun et de la dignité humaine, échappant à la domination du capital privé, de ses hommes politiques et ses médias mais aussi au contrôle des grandes organisations militantes syndicales et politiques traditionnelles terriblement installées dans le système.

Ainsi, si on ne gagne pas dans telle ou telle lutte, si telle ou telle lutte à telle ou telle limite, on ne subit plus ni défaite ni recul mais on prend conscience que cette lutte devient la partie d'un tout, intégrant parfois de plus en plus de monde dans le combat et perdant alors parfois en conscience, parfois au contraire participant rapidement et surtout à une progression de la conscience, mais toujours composant une montée vers un tout où peu à peu s'impose à tous les combats particuliers l'idée que c'est notre droit à décider de notre vie, ensemble et à ne pas la laisser aux capitaines d'industrie, aux banquiers comme aux experts sanitaires du pouvoir, ses policiers et ses militaires.

C'est notre monde et notre classe, ceux des exploités et des opprimés, qui se tisse ainsi peu à peu, dans chaque mouvement et aujourd'hui par son élargissement à de nouvelles couches, dans les cris de Liberté.

En complément tous les jours la rubrique Politique et la rubrique Santé de la Revue de Presse Emancipation!

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Jacques Chastaing

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