L'inde au bord de l'explosion sociale: premiers symptômes -Jacques Chastaing

La tension et la colère retenue qui habite l'Inde depuis 6 mois où le mouvement paysan campe aux portes de Delhi, colère exacerbée par la gestion calamiteuse de la catastrophe du covid par le gouvernement, est prête à se transformer en gigantesque explosion sociale et en a peut-être connu aujourd'hui le commencement sinon tout au moins les premiers signes avant-coureurs.

Si les évènements de cette journée du 16 mai ne sont peut-être pas le début de la tempête qui s'annonce - on verra - ils témoignent en tous cas de ce qui est en train de murir au plus profond des colères populaires.

Aujourd'hui, le premier ministre BJP de l'Etat d'Haryana, Lal Khattar, qui est connu pour ses violences et provocations contre le mouvement paysan et la détestation en retour qu'il entraîne à son égard, a voulu organiser avec force publicité et de nombreuses invitations, l'inauguration d'un hôpital à Hisar. Cette action publicitaire a paru doublement provocatrice puisque d'une part le gouvernement central comme celui de l'Haryana ne font strictement rien pour la santé de la population et en particulier pour lutter contre le covid et d'autre part que réunir 500 convives au risque de contamination au milieu de la misère générale avait quelque chose d'odieux lorsque ce même premier ministre exige en plus des paysans qu'ils cessent leurs rassemblements en les accusant de la responsabilité de l'épidémie.

Par ailleurs, cela fait déjà un moment que le soulèvement paysan a décidé du bannissement social des responsables du BJP dans cet Etat, leur interdisant de fait toute réunion publique ou activité sociale.

Aussi, des milliers de paysans se sont rassemblés de manière pacifique autour du premier ministre, mais repoussant avec leurs tracteurs les barrages policiers qui les empêchait d'approcher. Encerclé, le 1er ministre a pris peur et pour se dégager a alors fait tirer sa police avec des balles en caoutchouc en même temps que celle-ci lançait des pierres et chargeait violemment à coups de matraques (lathis) blessant une cinquantaine de manifestants et en arrêtant des dizaines et des dizaines.

Des affrontements violent ont alors eu lieu.

Aussitôt les leaders paysans ont appelé en riposte à bloquer la résidence du chef de la police de l'Haryana, à bloquer les routes nationales tandis que les paysans des campements de Delhi bloquaient le périphérique de la capitale et que les paysans étaient appelés à bloquer tous les commissariats de l'Haryana lundi 17 mai.

L'inauguration de cet hôpital par le responsable du BJP est odieuse parce que le BP a décrété que la guerre contre le Covid-19 avait été gagnée – et du coup a freiné les commandes de vaccins, de respirateurs artificiels ou d’installations de production d’oxygène, et les installations médicales édifiées pendant la première vague ont été démantelées. De plus, dans le but de donner satisfaction à un groupe de leaders religieux, le gouvernement a laissé faire la Kumbh Mela un énorme pèlerinage qui a rassemblé des millions de fidèles ces derniers mois fonctionnant comme un énorme cluster national. Et dans l’espoir de s’emparer dans les élections du Bengale-Occidental, le gouvernement central a organisé de grands meetings politiques alors même que les cas de Covid-19 explosaient dans toute l’Inde. La conséquence c'est que de nombreux militants BJP et membres des forces de sécurité envoyés surveiller les élections ont contracté le Covid-19 et l’ont remporté en rentrant chez eux. Par ailleurs, le gouvernement est en train de saboter complètement la vaccination tout en provocant les indiens - parce qu'il n'a pas commandé de vaccins en nombre suffisant - en insistant pour que les gens entre 18 et 44 ans réservent des rendez-vous sur un portail Internet alors que de très nombreux Indiens n'ont pas de smartphones. Enfin le gouvernement et plusieurs Etats dont l'Haryana et ceux dirigés par le BJP trafiquent les chiffres de contamination et de décès. Pour diminuer le nombre de cas, ils réduisent le nombre de tests. Avec comme conséquence, qu’il y a des gens qui ne sont pas diagnostiqués et qui continuent à aller et venir, infectant d’autres personnes ou mourant. Les chiffres du gouvernement et des Etats BJP sont sous-estimés par un facteur multiplicatif de deux, cinq, dix et peut-être trente. A un système de santé défaillant, s'ajoutent aussi la pauvreté, les discriminations en matière de caste et de sexe qui ont entraîné une sous-alimentation élevée, et donc une immunité affaiblie. Sans compter que la pollution de l’air dans l’Inde du Nord a affecté les poumons de nombreuses personnes, peut-être une sur dix !

A côté de ça, il y a aussi une dimension ouverte de classe. Certains indiens très riches ont fuit l’Inde pour s’installer en Grande-Bretagne tandis que des quartiers résidentiels aisés installent pour eux des quasi-unités de soins intensifs à prix d'or alors que les pauvres meurent dans les rues et qu'on installe des filets pour récupérer les milliers de corps qui dérivent sur le Gange.

Heureusement, chez les pauvres il y a une immense solidarité

Il y a d’innombrables anecdotes d’Indiens qui s’entraident. Les paysans aident en ouvrant des dispensaires de santé, en offrant des repas gratuits aux plus pauvres... Il y a des volontaires qui transportent de l’oxygène, qui cherchent les lits disponibles dans les hôpitaux, qui apportent de la nourriture à ceux qui ne peuvent pas se lever ou qui donnent des informations sur les endroits où l’on peut faire remplir les bouteilles d’oxygène.

Mais, avec cette inauguration provocatrice de l'hôpital en grande pompe et luxe par les responsables de la crise sanitaire dans la continuité pleine de mépris de ce qu'ils ont fait avec le pèlerinage hindou ou les élections, c'est toute la colère contre cette hypocrisie politique et sociale qui s'est exprimée dans la violence des affrontements d'aujourd'hui et qui pourrait continuer demain pour dégager ce pouvoir criminel.

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Visuel des affrontements d'aujourd'hui à Hisar ; les paysans se réunissent à Jindh avant d'aller à la rencontre du 1er ministre de l'Haryana ; les paysans bloquent le périphérique de Delhi

En complément tous les jours le dossier Soulèvement en Inde et la rubrique Asie/Océanie de la Revue de Presse Emancipation!

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