Le venin dans la plume - Drumont, Zemmour et la part sombre de la république

Replaçant le cas Zemmour dans une perspective historique, notamment dans une certaine continuité du parcours d’Édouard Drumont, Gérard Noiriel analyse la « matrice du discours réactionnaire » développée par ces polémistes, leur rhétorique, leur réception, et proposent des pistes pour combattre efficacement cette démagogie populiste.

Source: Bibliothèque Fahrenheit 451

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Il retrace leurs parcours, mettant en lumière de nombreux points communs.
Au début des années 1880, les mesures prises par le pouvoir républicain sur la liberté de réunion, la liberté de la presse, l’école, permettent au marché de la presse d’exploser tandis que s’effondre le taux d’analphabétisme. Pour séduire les lecteurs des milieux populaires, les journaux « traduisent » la politique « dans un langage littéraire mobilisant les techniques du récit ». La presse militante joua un rôle décisif dans le développement de courants comme le socialisme, le marxisme, l’anarchisme, le nationalisme. Drumont se spécialise dans la révélation d’ « affaires » : faits divers « mettant en scène des victimes (de pauvres petits français spoliés et trompés), des coupables (les juifs) et un justicier (le journaliste qui n’a pas peur de dire la vérité) ». Sur fond d’affaire Dreyfus, il fabrique « la matrice de l’antisémitisme français, en combinant le principe d’égalité/identité qui caractérise la citoyenneté républicaine et le principe aristocratique de l’ancienneté de la race, du « sang », de l’enracinement dans la terre chrétienne de la France, principe étendu désormais à tous les « vrais » français ». Dès lors l’assimilation des « étrangers » est impossible.
Le développement des radios libres, puis la privatisation de la télévision a partir de 1981, permirent la multiplication des médias, accentuée ensuite par la naissance des chaînes d’information en continu et l’apparition de la TNT, entraînant une féroce lutte de concurrence entre eux. Le scandale, la polémique et la provocation furent les plus sûrs moyens d’acquérir de la visibilité, dont la résurrection de l’extrême droite dans la vie politique française fut une conséquence, notamment grâce à l’utilisation de « la trilogie moralisatrice qui structure le récit de fait divers : victime/agresseur/justicier ». « Après les événements de Mai 1968, la gauche parvint à construire son hégémonie car ses organisations élaborèrent un programme commun qui faisait le lien entre les question sociales et la lutte contre les discriminations. C’est ce lien que la droite s’employa à briser à partir des années 1980 grâce à une stratégie centrée sur ce que j’ai appelé la « mise en concurrence des bonnes causes » » explique Gérard Noiriel. « En se focalisant sur l’islam, la droite put reconquérir rapidement sa position dominante sur les questions identitaires. Incapable de résoudre la crise sociale, la gauche contribua elle aussi à l’exacerbation de ces polémiques identitaires en alimentant la stigmatisation des musulmans au nom de la « laïcité ». » La concordance de ces deux contextes médiatique et politique, permit au venin de la plume d’Éric Zemmour de se diffuser dans la société française au début des années 2000. Adaptant ses polémiques télévisées en livres, contre les féministes, l’immigration, l’islam et les « idiots utiles » de l’antiracisme, il assurait le succès de ceux-ci par le scandale.

De la même façon, l’auteur analyse ensuite les principaux ouvrages des deux polémistes, « pour reconstituer la chaîne argumentation qui relie tous les éléments de leur idéologie ».
Tous deux  développent un discours « identitaire » sur l’histoire : la France est victime d’un agresseur étranger : le juif, par opposition au chrétien, pour Drumont, le musulman pour Zemmour. Ce discours leur permet de dire « nous » et de se comporter en « porte-parole de la France ». Leur rejet de la classe politique, gauche et droite mises dans le même sac, vise à démontrer que les élites sont « coupées du peuple ». Ils dénoncent plusieurs signes de la décadence de la société française :

  • L’humanisme républicain : la criminalité ne cesse de monter puisque les juges sont convertis à la religion des droits de l’homme.
  • La famille française détruite par le « divorce de masse », liquidée par le « lobby juif » selon Drumont et le « lobby homosexuel » selon Zemmour.
  • La place prise par la femme dans la société alors que la domination masculine a été un facteur essentiel de la puissance passée de la nation.

Ils ont fréquemment recours à la « rhétorique de l’inversion » : ceux que l’on a l’habitude de voir comme des dominants sont en réalité dominés et réciproquement. Aussi sont-il contraints de dénoncer constamment l’ « histoire officielle » faite par les historiens de métier, « la grande machinerie universitaire historiographique [qui] euthanasie la France », comme l’écrit Zemmour.
Le banquier juif et le terroriste musulman sont les deux figures qu’ils mobilisent  pour convaincre leur lecteur, même si la menace est multiforme et se concrétise, selon Zemmour par le processus du « grand remplacement ». Les deux pamphlétaires ont recours aux mêmes arguments : « ils font la loi chez nous »,  « ils dégradent notre langue », « ils ont des noms à coucher dehors », ils nous imposent le kasher ou le halal, ce sont des Français de papier. Aussi proposent-ils d’éliminer l’ennemi, en arrêtant et spoliant les juifs, en « bombardant Molenbeek » comme le préconisait Zemmour le 17 novembre 2015 sur RTL.
« Édouard Drumont a mis au point les règles d’une « grammaire » identitaire que Zemmour n’a fait qu’adapter à l’actualité de notre temps. C’est à cette « grammaire », entendue ici comme l’ensemble des règles qui définissent le partage entre le vrai et le faux, qu’il faudrait s’attaquer en dépassant les simples polémiques portants sur les faits. »

La science historique a été définie à la suite des réformes universitaires adoptées au début de la IIIe République et repose sur la fameuse « méthode historique » qui imposent des règles : trouver des sources, les confronter et vérifier leur authenticité. « Cette professionnalisation de la recherche a provoqué une « déconstruction » des personnages et des récits que les historiens-romanciers des époques précédentes avaient fabriqués », et ruiné le « fonds de commerce » des adeptes de l’histoire identitaire plus soucieux de chercher des arguments pour alimenter leurs polémiques que de comprendre ou d’expliquer le passé. Gérard Noiriel en cite et réfute quelques uns : toutes les nations sont métisses, la France est aujourd’hui le pays occidental qui a le flux de migration le plus bas, jamais l’assimilation  n’a présenté un danger pour une nation, « la moitié des descendants d’immigrés viennent de couples mixtes et, parmi ces derniers, 64% ont un conjoint qui n’est ni immigré ni descendant d’immigré », le « repli communautaire » est créé par ceux-là même qui le dénonce, c’est procéder par « essentialisme » que de généraliser à toute une « race » ou une « communauté » les grosses fortunes ou les pratiques terroristes d’une minorité, jamais les minorités issues de l’immigration qui refusent l’intégration dans leur pays d’accueil ne sont parvenues à politiser ceux qui au contraire se détachent du « nous » communautaire, aussi le quittent-elles pour fonder un État basé sur leurs principes identitaires,… Mais ces « critiques savantes » n’ont que peu de prises sur la rhétorique des polémistes car « leurs ouvrages sont des oracles, destinés à terroriser les lecteurs en leur annonçant toujours la même catastrophe : la France va disparaître, détruite par une alliance entre ses ennemis de l’intérieur et ses ennemis de l’extérieur ». Les deux pamphlétaires s’adressent aux électeurs qui préfèrent que le débat politique soit centré sur la menace étrangère plutôt que sur les inégalités économiques et sociales. Pour échapper aux réfutations, ils entrainent leurs contradicteurs sur le terrain de la polémique où ils sont sûr d’avoir toujours le dernier mot, en se présentant comme « des victimes injustement condamnés parce qu’ils disent des vérités que les dominants ne veulent pas entendre », censurés au nom du « politiquement correct ». « Le polémiste du Figaro est constamment invité par les chaînes de télévision, les radios et les journaux pour répéter qu’on l’empêche de s’exprimer ! »
« Parler à « demi-mot », « ressasser » les mêmes formules et multiplier les exemples « saisissants, tels sont les principes de la publicité commerciale qu’Édouard Dumont et tous les pamphlétaires qui lui succéderont vont mobiliser pour alimenter leur fonds de commerce politique. » Il multipliait les attaques ad hominem pour que les personnes insultées le provoquent en duel que la presse décrirait minutieusement, agissant comme une caisse de résonance. Zemmour, aujourd’hui, humilient ses adversaires pour les inciter à alimenter des polémiques télévisées qui s’apparentent à des duels, relayées par la presse, amplifiées par les réseaux sociaux, participant à la promotion de ses livres.
Cependant, les résultats des dernières élections européennes ont montré les limites de l’influence politique de Zemmour : la liste de Renaud Camus qui défendait la thèse du « grand remplacement » a obtenu 0,01%, celle de Les Républicains moins de 8,5% alors que son président, Laurent Wauquiez, illustrant la « trahison des clercs », lui avait déroulé le tapis rouge. Si la formidable campagne publicitaire a permis à son dernier livre de se vendre, cela ne signifie pas que le public adhère à son contenu, ni même qu’il le lise. Une étude rapporte que 93% des lecteurs ont délaissé leur version numérique avant le dernier chapitre qui annonce une guerre civile.
Pourtant, Gérard Noiriel maintient que « la réfutation factuelle de la logorrhée zemmourienne » est un leurre et qu’il faut mieux éviter d’alimenter les polémiques. Au lieu de se placer au niveau des arguments, il faut jouer
avec les règles de cette « grammaire identitaire » en donnant à voir « les autres » comme des « nôtres » plutôt que comme des « eux », en privilégiant le critère social plutôt que les critères de l’origine, de la race ou de la religion.

Excellente analyse et très utile antidote pour combattre le venin des discours réactionnaires. 


LE VENIN DANS LA PLUME
Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République
Gérard Noiriel
240 pages – 19 euros
Éditions La Découverte – Paris – Septembre 2019

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