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Billet de blog 18 févr. 2022

Dessalines, le vainqueur de Napoléon Bonaparte : nouveau film d’Arnold Antonin

Comme le montre le film, en déclarant son indépendance vis-à-vis des Français bien avant les peuples colonisés d’ailleurs, Dessalines a établi le principe - valable plus que jamais aujourd’hui encore - selon lequel chaque nation, aussi petite soit-elle, doit être libre et capable de déterminer son propre avenir. Haïti lutte pour sa seconde indépendance.

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Par Alyssa Goldstein Sepinwall - Soumis à AlterPresse le 9 février 2022

Le nouveau film d’Arnold Antonin, Jean-Jacques Dessalines, le vainqueur de Napoléon Bonaparte, est un apport passionnant au cinéma d’Haïti et du monde. Antonin a ainsi réalisé le tout premier film haïtien de long-métrage sur la Révolution haïtienne et la guerre d’indépendance et le tout premier documentaire au monde sur Dessalines. A l’heure où les cinéastes haïtiens et étrangers s’intéressent de plus en plus à Toussaint Louverture, Antonin offre au public d’Haïti et d’ailleurs un regard complexe sur le père de l’indépendance haïtienne. Le film aligne une impressionnante brochette de professeurs et d’historiens haïtiens qui proposent une nouvelle mise en perspective de Dessalines pour le 21ème siècle. Il s’agit notamment de Pierre Buteau, Jean Casimir, Michèle Pierre-Louis, Jean Alix René, Bayyinah Bello, Vertus Saint-Louis, Jhon Picard Byron, Lesly Péan, Gaétan Mentor, Marc Ferl Morquette, Daniel Elie et d’autres.

Le film d’Antonin place en résonance entre eux et avec le narratif du film ces intellectuels tout en les alternant avec des scènes d’archives et de fiction, mettant en scène des comédiens jouant Dessalines (Hollandy Desrosiers), Boirond Tonnerre ( Gaël Pressoir), Claire Heureuse (Esmeralda Milcé) ainsi que des illustrations et des animations novatrices. Le film offre également ces beaux panoramiques et ces vues aériennes auxquelles nous ont habitués les films d’Antonin tel que Ainsi parla la mer/Men sa Lanmè a di (2020).

Jean-Jacques Dessalines, le vainqueur de Napoléon Bonaparte, ce dernier film d’Antonin, s’appuie sur de solides sources historiques en combinaison avec de nouvelles appréciations de la vie et de l’héritage de Dessalines. Antonin rappelle que la Révolution haïtienne était l’une des trois grandes révolutions de son époque (après les États-Unis et la France) mais que les conservateurs étrangers ont cherché à l’effacer de l’Histoire, à cause de sa détermination de porter "jusqu’au bout les valeurs prônées par les autres" et de son combat pour la liberté, rendue inséparable de la lutte contre le racisme et l’esclavage. Le film traite de la révolution haïtienne et de la guerre d’indépendance, tout en focalisant sur Dessalines lui-même.

En tant que spécialiste du cinéma haïtien et francophone, il y a plusieurs choses que je trouve significatives dans ce film, en plus d’être le tout premier long-métrage sur la Révolution haïtienne par un réalisateur haïtien. L’une est la lutte d’Antonin contre l’idée que Dessalines « a massacré les Blancs ». Comme l’expliquent plusieurs des intervenants, l’armée de Dessalines combattit l’ennemi, les Français, en leur rendant la pareille. Il n’a pas orchestré le massacre de tous les blancs. Les Polonais, les Prussiens et les soldats allemands qui ont déserté l’armée française et combattu aux côtés des Haïtiens ont été protégés par Dessalines, tout comme d’autres Blancs. Deuxièmement et le plus important, même si Dessalines est souvent diabolisé par les étrangers pour sa « brutalité », le film souligne que Napoléon, lui-même, était bien plus féroce ; son style de combat était caractérisé par des massacres dans toute l’Europe. Comme le souligne Pierre Buteau (président de la Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie), les Français menaient une « guerre d’extermination » en Haïti ; Dessalines a compris qu’il devait anéantir ses ennemis ou risquer que tous les Haïtiens le soient .Troisièmement, plusieurs intervenants d’Antonin soulignent la modernité de la Constitution de Dessalines ainsi que son approche de la stratégie militaire. Là où certains universitaires étrangers ont parlé de l’armée de Napoléon affrontant une "armée d’anciens esclaves aux pieds nus", les intervenants soulignent dans le film la fine intelligence stratégique de Dessalines et son utilisation de la meilleure technologie militaire possible pour combattre les Français au même niveau.

Antonin pointe également des lacunes et des évolutions dans les démarches de sauvegarde de la mémoire de Dessalines en Haïti. Au 21ème siècle, Dessalines est plus connu des Haïtiens que Toussaint Louverture, un sujet exploré dans les films récents de Maksaens Denis, Kendy Vérilus et Pierre Lucson-Bellegarde. Mais Antonin attire l’attention sur la façon dont les « assassins ont essayé d’effacer sa mémoire » pendant quarante ans après sa mort, alors même qu’une grande partie de la population continuait de le vénérer. Il est le seul révolutionnaire à devenir une divinité, un lwa dans le Panthéon vaudou. Opinion que ne partage pas un prêtre vodou, un hougan, dans le film. Antonin aime se faire contredire et faire en sorte que les intervenant se contredisent entre eux pour exposer différents points de vue, en créant ainsi une dialectique vivante dans le film. Antonin envisage les réappropriations successives de Dessalines, en 1843, en 1904, sous la dictature des Duvalier, puis à nouveau après l’année 2000. Il note qu’en ces années 2020, nous vivons un nouveau moment de réappropriation de Dessalines. Ces instrumentalisations ont parfois caché l’être humain qu’était Dessalines lui-même, amenant Antonin à vouloir offrir un portrait complexe de "ce méconnu à bien des égards", de "ce Spartacus victorieux".

Un autre aspect fascinant du film : ce sont ces plans, au-delà de la célèbre Citadelle Laferrière de Henry Christophe, des fortifications créés plus tôt par Dessalines. La photographie aérienne, en combinaison avec de nouvelles recherches présentées par Daniel Elie et par Madsen Gachette de Marchand Dessalines, nous font découvrir comme un couronnement le vaste système de forts établi à travers le pays par Dessalines - dont la Citadelle, elle-même, faisait partie à l’origine.

S’appuyant sur les contributions du professeur Bayyinah Bello, Antonin ne néglige pas l’épouse de Dessalines, Marie Claire Heureuse, ni Tante Toya, la femme qui l’a élevé et protégé dans sa jeunesse. Antonin met dans la bouche de Claire Heureuse un passage de Fénelon où elle dénonce l‘hypocrisie et le manque de sens moral des courtisans et des gens avides de pouvoir qui ne manquent pas dans notre monde d’aujourd’hui.

Comme tous les films d’Antonin, Jean-Jacques Dessalines, le vainqueur de Napoléon Bonaparte interroge l’histoire dans le cadre d’une réflexion sur l’Haïti contemporaine. « Si Dessalines n’était pas mort, comment serait le pays aujourd’hui ? » demande-t-il à Alix René. Antonin interviewe également Jean André Victor du MOPOD et il montre des images de manifestations de rues, mache pou lavi avec le buste de Dessalines juxtaposé au-dessus des marcheurs. Dans son effort d’essayer de comprendre les racines des conflits dans la société haïtienne qui ont commencé dès les premières années de l’Indépendance, Antonin se demande pourquoi les anciens amis et camarades de Dessalines l’ont trahi. Il y voit peut-être une partie d’une « crise d’orientation d’une société postcoloniale cherchant sa voie ». En fin de compte, expliquent le réalisateur et ses intervenants, Dessalines a coordonné avec succès l’effort titanesque pour vaincre les Français mais il n’a pas été en mesure de gérer les multiples fractures qui subsistaient dans la société haïtienne après 1804.

Dans l’ensemble, le film d’Antonin est un incontournable pour quiconque s’intéresse au cinéma haïtien ou à la fondation de la nation haïtienne. Bien que j’espère que ce ne sera pas la dernière œuvre cinématographique sur Dessalines, c’est une première historique, après de nombreux efforts infructueux pour réaliser des films sur Dessalines aux États-Unis et ailleurs. J’ai beaucoup appris des nuances et des détails apportés par les intervenants d’Antonin ainsi que de la possibilité de voir, de manière concrète et spectaculaire, le système de fortifications que Dessalines a commencé à construire à travers le pays avant son assassinat. Antonin a raison de noter que « les enfants d’Haïti lui doivent une reconnaissance éternelle », comme le lui doivent de nombreux peuples à travers le monde. En effet, comme le montre clairement le film, en déclarant son indépendance vis-à-vis des Français bien avant les peuples colonisés d’ailleurs, Dessalines a établi le principe - valable plus que jamais aujourd’hui encore - selon lequel chaque nation, aussi petite soit-elle, doit être libre et capable de déterminer son propre avenir.

* Professor and Graduate Studies Coordinator, History
California State University San Marcos - CSUSM

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