Situation mondiale : la poussée révolutionnaire s’approfondit

La situation politique mondiale immédiate est marquée par trois faits majeurs: la défaite de Trump qu’ont réalisée les travailleurs, la jeunesse, les noirs; le processus révolutionnaire profond en Inde, dont la portée va bien au-delà; et l’instabilité dans les relations inter-impérialistes, la question de la guerre s’étant d’ores et déjà posée, écartée pour l’heure, en Ukraine orientale.

Photo: Myanmar, la résistance populaire aux militaires persiste et s'approfondit

par Vincent Presumey -Aplutsoc

La situation politique mondiale immédiate, comme nous l’avons déjà avancé, est marquée par trois faits majeurs : la défaite de Trump – défaite toutefois non absolue, non définitive – qu’ont réalisée les travailleurs, la jeunesse, les noirs, nord-américains ; le processus révolutionnaire profond, « type 1905 » toutes choses égales par ailleurs, en Inde, dont la portée va bien au-delà de l’Inde ; et l’instabilité dans les relations inter-impérialistes, la question de la guerre s’étant d’ores et déjà posée, écartée pour l’heure, en Ukraine orientale.

Remarquons que sur ces trois points, les analyses proposées dans Aplutsoc sont loin d’être si répandues que cela, y compris dans les milieux se tenant pour « marxistes ». Trump n’a pas, selon nous, été battu par les Démocrates, mais par une lame de fond sociale et démocratique, qui se cherche à présent. La puissance du mouvement révolutionnaire et démocratique de masse en Inde, à travers et au-delà du mouvement paysan, est généralement ignorée, tue, ou réduite à une question uniquement agraire, ce qui n’est absolument pas la réalité. Et le spectre de la guerre, y compris la supposition vraisemblable selon laquelle c’est Xi Jinping qui n’a pas donné son feu vert à l’ouverture d’hostilités en Europe orientale, relève pour la plupart des militants de gauche et d’extrême-gauche d’une sorte de sphère à part, entre science-fiction et « géopolitique » – alors que notre relatif alarmisme ne provient pas de considérations purement « géopolitiques », mais de la tentative d’analyser la lutte des classes comme processus mondial, et pas seulement comme une série de processus nationaux.

En cette mi-mai 2021, sans doute peut-on insister sur trois points : la persistance des mobilisations démocratiques et révolutionnaires de masse, dans le prolongement de l’explosion de fin 2019, de l’Inde à la Colombie ; la tentative de l’impérialisme nord-américain d’une reprise d’initiative en affirmant un profil « progressiste » auquel nous n’étions plus accoutumé, mais qui est une composante importante de ses positions historiques ; et la persistance d’une forte instabilité, le spectre de la guerre entre blocs impérialistes étant temporairement flouté, mais les conflits locaux nourris par les questions nationales, de l’Éthiopie et du Tigré (ignoré par les médias et l’ « opinion ») à Israël et la Palestine (obsessionnel dans les médias et l’ « opinion »), s’intensifiant.

Les médias ne parlent présentement de l’Inde qu’à propos de la pandémie. La formation d’un variant viral dangereux, dopé par la décision de Modi de permettre les grands rassemblements religieux sur le Gange, va relancer l’épidémie à l’échelle mondiale. Officiellement 200 000 morts en deux mois ? En fait, le dirigeant paysan Yogendra Yadav a procédé à un sondage en Uttar Pradesh, comptant les morts non enregistrés dans des centaines de villages. Il arrive à 700 000 morts en trois mois dans ce seul État, ce qui, par extrapolation, fait 5 millions de morts en Inde, au moins. L’un des plus éminents épidémiologiste indien, le docteur Varindherpal Singh, a refusé un prix du gouvernement et s’est associé au mouvement paysan pour organiser de manière autonome la lutte contre l’épidémie, comme l’ont fait des milliers de médecins et infirmiers. Dans un premier temps, Modi a cyniquement à nouveau utilisé l’épidémie pour opposer les confinements aux mobilisations populaires. Mais l’ampleur de la catastrophe s’est retournée contre lui, cela après la défaite systématique de son parti aux élections dans de nombreux États. La Cour suprême joue les arbitres et exige des États BJP d’Uttar Pradesh, Haryana et du district de Delhi la fourniture gratuite de repas aux millions d’indigents pour éviter le cumul famine/pandémie, qui a commencé à se produire. Les campements autour de Delhi se sont renforcés, et le mouvement paysan, parlant au nom de toute la nation et de tous les peuples de l’Inde, caractérise Modi comme criminel.

Les médias français, lorsqu’ils daignent parler de l’Inde, glosent sur la prétendue popularité maintenue de Modi, ce qui est un gros mensonge, y compris au vu des élections régionales récentes. Ce qui est vrai est que les « classes moyennes urbaines », c’est-à-dire la classe capitaliste et ses clients, se resserrent autour de Modi et vouent la majorité pauvre à la mort et à la famine. La polarisation sociale et politique monte, et, le 8 mai dernier, une réunion en ligne des organisations paysannes et d’une centrale syndicale, le CITU, a appelé à une manifestation nationale pour le 26 mai. Pandémie et lock-down ont produit un ressac temporaire mais le mouvement social s’est organisé précisément sur la question de la pandémie, et du coup la question du pouvoir est plus grave que jamais : chasser Modi et organiser dans l’intérêt général la lutte contre la pandémie, telle est la question. En ce sens, l’Inde centralise la réalité mondiale. Et disons-le : le combat contre le mode de production capitaliste, pour le socialisme, ne consiste pas dans des mots, mais il commence par cette bataille pour la survie et pour la démocratie. Le peuple indien a montré qu’il est capable de lutter contre l’épidémie et de prendre les affaires communes en main, et que l’État du capital n’est capable que de mettre la population en danger. Tel est le moment fondamental de la lutte sociale mondiale et de la pandémie.

Au Myanmar, la résistance populaire contre l’armée et la grève générale se sont orientées, par elles-mêmes, vers la recherche des armes. Fabrications clandestines d’armes, désertions dans la police, et surtout rapprochement avec les guérillas des minorités ethniques nombreuses dans ce pays, où la promesse d’une république fédérée, faite pour l’indépendance en 1946, n’a jamais été tenue, sont en train de dessiner ce que bien des commentateurs appellent avec angoisse un « scénario syrien ». Précisons : le malheur dans le scénario syrien n’est pas que les masses se soient armées. Elles n’avaient pas le choix. C’est que leur isolement a été organisé au plan international, et donc leur massacre. Ce que la résistance populaire, de plus en plus armée, dessine au Myanmar, c’est une lutte victorieuse détruisant la junte au pouvoir, armature de l’État depuis l’indépendance. Cela en s’appuyant sur le mouvement des masses en Inde et en suscitant, d’une façon ou d’une autre, leur mouvement en Chine. Le Myanmar n’est plus « périphérique ». Pour tout révolutionnaire sérieux, il devrait être central.

Premier fait global majeur, donc, la poussée révolutionnaire en Asie du Sud continue, et elle intègre dans son développement, dans son expérience, la question mondiale de la lutte véritable contre la pandémie, et celle de la lutte armée au Myanmar, conçue comme visant à détruire l’appareil militaire du pouvoir. Des vaccins, des armes !

Sans viser à l’exhaustivité, constatons que la poussée révolutionnaire qui avait précédé la pandémie, fin 2019, rebondit dans plusieurs pays.

En Colombie, une vague de manifestations sauvagement réprimées -des milliers de morts en vérité – et la grève générale depuis le 28 avril et le 1° mai, ont éclaté, c’est à noter, contre une réforme fiscale (retirée depuis, mais l’affrontement se poursuit) qui visait à faire payer encore plus au peuple les « frais de la pandémie ». Ce mouvement reprend au stade où s’était arrêtée la grève générale de fin 2019, la première depuis des décennies. Un comité de grève a été élu dans la région de Cali, par la population dans des quartiers et entreprises, et par les syndicats et les organisations amérindiennes.

Flics recherchant la force morale pour matraquer et tuer les manifestants

A l’heure où sont écrites ces lignes, se tient l’élection de l’assemblée constituante chilienne, imposée par la mobilisation révolutionnaire du peuple. L’appareil d’État étant toujours en place et notamment l’armée, ce n’est pas une constituante pleinement souveraine, mais il s’agit bien d’une victoire populaire. Cette assemblée, qui risque de voir les forces politiques soutenant le pouvoir encore en place se regrouper pour la défaire, comporte 50% de femmes et garantit la représentation des Mapuches.

Le Hirak n’a pas encore dit son dernier mot

En Algérie, l’oligarchie militaro-mafieuse au pouvoir prépare des législatives que la population va boycotter. Contre l’État corrompu, le Hirak continue, en proie à une répression aggravée, et il représente la seule légitimité, celle d’une assemblée constituante dont l’existence passe par la destruction de la caste au pouvoir et de son État.

A Jérusalem, la résistance des Palestiniens confrontés à la volonté d’expropriation et d’expulsion des groupes d’extrême-droite soutenus par le gouvernement israélien, a débouché sur une explosion populaire, que le Hamas a détournée en déclenchant ses traditionnels tirs de missiles, substitut dirigés contre la mobilisation nationale et démocratique des Palestiniens.

C’est donc dans une situation mondiale globalement instable, dans laquelle, en l’absence de forces révolutionnaires organisées et véritablement internationalistes, les mouvements prolétariens se redressent avec le courage de la nécessité, que l’impérialisme nord-américain est engagé lui-même dans une partie difficile, consistant à se remettre en selle en tentant d’éviter l’interventionnisme direct, et en misant sur le registre « progressiste », compte tenu aussi du fait que les conditions de la défaite de Trump, et de son coup d’État manqué du 6 janvier, ont placé le président Biden dans la nécessité de concessions sociales sans précédent dans ce pays depuis 1936 (le second mandat de Roosevelt).

Il est comique de voir que, lorsque Biden s’est prononcé pour la levée des brevets sur les vaccins au niveau international, nos médias se sont mis à gloser à l’unisson sur le thème « en vérité ça ne changerait pas grand-chose ». Soyons sérieux : le fait que le président de la première puissance impérialiste mondiale se prononce, bien entendu dans des formes présentant toutes les limites nécessaires, pour une entorse à la propriété privée en raison des besoins mondiaux de la santé publique, au moment même – et ces faits sont au fond liés – où le mouvement paysan de l’Inde, épicentre de la pandémie actuellement, tente de prendre en main ce combat en lieu et place du gouvernement, ce fait est d’une importance considérable. Pour qui sonne le glas, si ce n’est pour le système reposant sur la propriété privée des moyens de production mis au service de l’accumulation illimitée du capital ? Un mouvement révolutionnaire, démocratique, internationaliste, pourrait se saisir puissamment de ce qui est ainsi démontré !

L’actualité de la révolution prolétarienne et socialiste, qui n’est pas un mythe historique mais qui consiste dans la réalité des plus grands mouvements sociaux et démocratiques du monde, est bien réelle. C’est la disproportion entre cette réalité et l’organisation de celles et de ceux qui en ont vraiment conscience, qu’il faut travailler à combler. Tel est le sens et de la participation d’Aplutsoc au réseau international du WIN, et des discussions que nous allons multiplier, par visios et échanges divers, sur la situation française dans les prochaines semaines.

VP, 16/05/2021.

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