Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

10961 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 oct. 2017

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

L’invention de la femme au foyer

Les femmes n’ont jamais cessé de travailler, dans les champs, les usines ou les mines. La révolution industrielle voit se réorganiser l’ensemble du corps social autour du travail productif dans l’industrie, qui se constitue en rupture avec le travail domestique, assigné aux femmes. L’archétype de la gardienne du foyer est né. Il s’imposera en modèle dominant.

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mardi 19 septembre 2017- Viviane Gonik

Ouvrière tourneuse usinant des pièces d’avion à la Consolidated Aircraft Corporation (Fort Worth, Etats-Unis, 1942). LIBRARY OF CONGRESS/CC

Gare Cornavin, à Genève, je suis tombée sur une affiche vantant un apprentissage. On y voyait une jeune femme souriante accompagnée de ce slogan: «Un travail qui permet la conciliation famille-travail». Cela laisse penser que les activités au foyer auraient toujours été l’apanage des femmes, presque «naturellement», et que l’entrée des femmes dans le monde du travail salarié serait relativement récent. On passe ainsi aux oubliettes le fait que, dans nos sociétés occidentales, les femmes ont presque toujours travaillé.

En premier lieu dans l’agriculture, qui occupait plus de 80% de la population jusqu’au XIXe siècle, mais aussi dans l’artisanat, les mines, les premières usines et, bien sûr dans le service – la domesticité. Même dans l’aristocratie, en l’absence des hommes (souvent en campagnes militaires, parfois sur de longues périodes), ce sont les femmes qui se chargeaient de gérer le domaine.

Le marché du mariage

Avec la révolution industrielle au XIXe siècle, la capacité de production a permis pour la première fois de dégager un surplus, au-delà de la simple reproduction de la force de travail [soit le salaire nécessaire au travailleur pour qu’il soit apte à travailler de nouveau]. A côté des ouvriers et patrons des usines et des mines, on a vu se former une classe «moyenne»: des comptables, contremaîtres, notaires, employés aux écritures… dont le salaire suffit à entretenir leur famille (épouse et enfants). Dans son livre Le Travail et la vertu1, Katherine Blunden explique: «Le clivage entre actifs et inactifs pourra alors ne pas suivre une ligne de partage entre classes sociales, mais les diviser à l’intérieur d’une même classe, d’une même famille. Le clivage pourra dorénavant être sexué.»

Un discours porté par l’Eglise, les médecins, les manuels pratiques et les moralistes en tout genre se développe alors pour justifier et conforter cette nouvelle configuration sociale qui sacralise la femme gardienne du foyer, permettant ainsi à son époux d’affronter la dure réalité du travail. Le discours d’un pasteur, en 1871, est éloquent à ce sujet: «Les femmes doivent s’efforcer de faire de leur demeure… un recoin du ciel brillant, serein, joyeux… Des femmes dont le cœur est une fontaine incessante de courage et d’inspiration à l’homme durement pressé… qui envoient chaque matin mari ou frère avec des nouvelles forces pour son combat…»2.

Toute l’éducation des jeunes filles de la classe moyenne est centrée sur le marché du mariage et sur leur préparation à tenir le rôle de «femmes inactives». Les séries de prescriptions relatives à ce rôle passent même par le modelage des corps et la stratégie des apparences: délicatesse des traits, blancheur de la peau, voix fluette et infantile sont autant de marqueurs de leur incapacité productive; tout comme s’impose une mode vestimentaire (crinoline, jupe étroite, corset, tournure, manches gigot) destinée à signifier que ces femmes ne travaillent pas – du moins dans un emploi rémunéré – et que leur mari a les moyens de les entretenir. Les femmes et les enfants sont unis dans une même mise à l’écart économique, une même subordination juridique, une même dépendance.

Le travail productif dans l’industrie se constitue alors en rupture avec le travail domestique et familial assigné aux seules femmes. Le travail en usine est pensé, dans sa temporalité comme dans son organisation, en sous-tendant l’existence séparée du travail familial et domestique. Il s’agit d’un travail à plein temps, sans interruption, usant au maximum des capacités physiques et mentales des travailleurs – dont on postule qu’ils sont des hommes – puisqu’ils peuvent se reposer en arrivant à la maison. Le travail productif est organisé selon la temporalité des hommes, affranchis de toutes préoccupations familiales et domestiques, alors même que dès le début de l’industrialisation, les femmes – et les enfants – sont présentes et travaillent dans la production.

C’est cette même logique qui prévaudra ensuite dans le domaine de la sécurité sociale, conçue pour un travail à plein temps et sans interruptions, dans les systèmes de protection de la santé au travail – voire la liste des maladies professionnelles –, ou encore dans les structures de contre-pouvoir comme les syndicats.

Le foyer au service du centre de production

Si le foyer est détaché, dans l’espace comme dans le temps, du centre de production, il doit cependant lui être utile. Le rôle de la femme au foyer est d’assurer que son homme retournera au travail prêt, physiquement et psychiquement, à assumer une journée de labeur. C’est en ce sens qu’on peut assimiler le travail domestique à un travail de reproduction, dans la mesure où il garantit le renouvellement quotidien de la capacité de travail.

Une gestion méthodique des tâches ménagères, imitant la gestion industrielle, se popularise via la publication de manuels d’économie domestique et la création d’écoles ménagères. On explique aux femmes comment tenir un budget, ranger, organiser leur temps… Il s’agit en quelque sorte, à travers elles, de contrôler le mode de vie des travailleurs. Danièle Linhart, dans son livre La Comédie humaine du travail3, explique comment Henri Ford, au début du XXe siècle, a non seulement augmenté fortement le salaire de ses ouvriers en vue de les fidéliser, mais a aussi voulu s’assurer qu’à ce prix ils reviennent travailler en bon état. Il met ainsi sur pied un département d’inspecteurs chargés d’aller vérifier au domicile privé des ouvriers que les conditions d’hygiène, de morale et d’économie sont bien respectées.

Ford veut procéder ainsi à la standardisation non seulement des pièces qui entrent dans la production mais aussi du mode de vie de ses ouvriers. Il dit que «pour qu’une production tourne bien, il faut que les outils et l’usine soient propres, les méthodes et les indicateurs précis: (clean factory, clean tools, accurate gauges, precise methods) et il faut aussi des gens avec une vie domestique qui tourne bien, des gens qui pensent et vivent correctement (clean thinking, clean living, square dealing).»4

Autrement dit, l’ouvrier nouveau, le travailleur, doit être adapté à son travail grâce à son épouse qui doit le surveiller, bien le nourrir et savoir faire des économies.

Ce modèle de la femme au foyer qui se développe dans la classe moyenne devient une aspiration pour toutes les familles, quelle que soit leur classe sociale, de la même façon que le modèle «bourgeois» s’est installé dans le logement, l’éducation des enfants et le développement des loisirs. L’archétype de la femme au foyer s’impose alors comme modèle dominant qui répondrait en quelque sorte à «la nature» des femmes.

Après l’économie de guerre qui les avait déjà mobilisées sur les lieux de travail pour remplacer leurs maris et frères partis au combat, particulièrement aux Etats-Unis, les femmes reviennent en grand nombre sur le marché du travail à la fin des années 1960, mais les stéréotypes résultant de la division sexuée du travail restent prégnants5. Le monde professionnel demeure un univers non mixte, au sens où les hommes et les femmes y exercent le plus souvent des métiers et des fonctions différentes, éventuellement dans des espaces distincts.

Au plan de l’organisation des métiers – ségrégation horizontale – les femmes sont le plus souvent installées dans des professions «issues» du travail domestique: travail de soins, auprès des petits enfants, nettoyage, manipulation de petits objets. Dans l’industrie, les ouvrières sont cantonnées au contrôle de qualité et au conditionnement des produits, et confinées à des tâches minutieuses avec peu de possibilités de déplacements dans l’usine comme à l’extérieur, alors que les ouvriers effectuent plutôt des tâches d’entretien, de réglage ou de service après-vente à l’extérieur de l’entreprise.

On observe cette même division sexuée dans la définition des qualifications professionnelles: la plupart des travaux féminins sont considérés «sans qualités». De nombreux savoir-faire caractéristiques des travaux effectués par des femmes ne sont pas pris en compte du fait qu’on les considère comme innés.

Trajectoires dépendantes

Travail domestique et travail salarié ne sont pas deux entités séparées, mais forment système. Vie professionnelle et vie familiale sont articulées l’une à l’autre parce qu’elles relèvent de la même logique des rapports de sexe. La trajectoire professionnelle des femmes et/ou des hommes, autant que leur trajectoire familiale apparaissent alors étroitement dépendantes des conceptions qui prévalent quant aux rapports homme-femme dans la société et quant aux rapports économiques induits par un système de type capitaliste.

  • 1.Katherine Blunden, Le Travail et la vertu: Femmes au foyer, une mystification de la révolution indus-trielle, Ed. Payot, 1982, 252 p.
  • 2.K. Blunden, op. cit.
  • 3.Danièle Linhart, La comédie humaine du travail, de la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Ed. Erès, 2015, 158 p.
  • 4.D. Linhart, op. cit.
  • 5.Viviane Gonik, Laura Cardia Vonèche, Benoit Bastard, Malik von Allmen, Construire l’égalité, femmes et hommes dans l’entreprise, Ed. Georg, 1998, 152 p.

* Ergonome, spécialiste de la santé au travail. www.metroboulotkino.ch

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexistes et sexuelles
Le youtubeur Léo Grasset visé par une enquête pour viol
Selon nos informations, une étudiante a déposé plainte à Paris. Elle accuse de « viol » le célèbre vulgarisateur scientifique et youtubeur, déjà visé par une enquête préliminaire pour « harcèlement sexuel ». De nouveaux témoignages font état de « problèmes de respect du consentement », mais également d’« emprise ».
par Sophie Boutboul et Lénaïg Bredoux
Journal — Asie et Océanie
Xi Jinping, le pompier pyromane
L’atelier du monde est au bout du rouleau et dans toute la Chine, des protestations réclament la fin des mesures draconiennes de contrôle social décidées au nom de la lutte contre le Covid. Le numéro un chinois est pris au piège de sa politique autoritaire.
par François Bougon
Journal — Transparence et probité
Le n°2 de l’Élysée, Alexis Kohler, s’enferre dans le déni face aux juges
Mis en examen pour « prise illégale d’intérêts » en septembre, le secrétaire général de l’Élysée se voit reprocher « sa participation » comme haut fonctionnaire, entre 2009 et 2016, à des décisions touchant le groupe MSC, lié à sa famille. Lors de son interrogatoire, il s’est dit « choqué » que « son intégrité » soit mise en cause.
par Martine Orange
Journal
Soupçons de fraude fiscale : la justice saisie du cas de l’ex-ministre Caroline Cayeux
La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) a fait savoir mardi qu’elle avait signalé au parquet de Paris le cas de Caroline Cayeux, ministre démissionnaire du gouvernement, soupçonnée d’évaluation mensongère de son patrimoine et de fraude fiscale.
par Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
Témoignage d'une amie Iranienne sur la révolution en Iran
Témoignage brut d'une amie Iranienne avec qui j'étais lorsque la révolution a débuté en Iran. Ses mots ont été prononcés 4 jours après l'assassinat de Masha Amini, jeune femme Kurde de 22 ans tuée par la police des moeurs car elle ne portait pas bien son hijab.
par maelissma
Billet de blog
Lettre d'Iraniens aux Européens : « la solidarité doit s'accompagner de gestes concrets »
« Mesdames et messieurs, ne laissez pas échouer un soulèvement d’une telle hardiesse, légitimité et ampleur. Nous vous demandons de ne pas laisser seul, en ces temps difficiles, un peuple cultivé et épris de paix. » Dans une lettre aux dirigeants européens, un collectif d'universitaires, artistes et journalistes iraniens demandent que la solidarité de l'Europe « s'accompagne de gestes concrets, faute de quoi la République islamique risque de durcir encore plus la répression ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Voix d'Iran : la question du mariage forcé (et du viol) en prison
Ce texte est une réponse à la question que j'ai relayée à plusieurs de mes proches, concernant les rumeurs de mariages forcés (suivis de viols) des jeunes filles condamnées à mort.
par sirine.alkonost
Billet de blog
Révolution kurde en Iran ? Genèse d’un mouvement révolutionnaire
Retour sur la révolte en Iran et surtout au Rojhelat (Kurdistan de l’Est, Ouest de l’Iran) qui a initié le mouvement et qui est réprimé violemment par le régime iranien dernièrement (plus de 40 morts en quelques jours). Pourquoi ? Voici les faits.
par Front de Libération Décolonial