Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

10961 Billets

0 Édition

Billet de blog 19 sept. 2017

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Lordon : Vivre et penser comme des DRH

Quoiqu’ils nous fassent énormément rire, il faut tout de même leur dire que leur vision de l’homme, de la vie et de la société nous est parfaitement répugnante.

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

18 septembre 2017

De sa délicieuse voix traînante, Deleuze, dans son Abécédaire, dit ce qui fait le point de charme d’un ami, le grain de folie qui porte à l’aimer. Et puis il dit, à l’inverse, le sentiment de la disconvenance irrémédiable comme il naît parfois instantanément, qui rend certaines fréquentations impossibles pour quoi que ce soit : « on entend une parole, et on se dit : non mais qu’est-ce que c’est que cette immondice ? ». Les DRH tiennent les 11 et 12 octobre leur 34e congrès au Pré Catelan. On lit le programme. Et c’est comme une benne à ordure qui viendrait verser au milieu d’une nappe de pique-nique.

Le même Deleuze, extra-lucide, prophétisait : « on nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde ». Mais dans l’ordre du terrifiant, qu’est-ce qui est le pire : qu’elles aient leur petit sentiment ou qu’elles se piquent de penser ? Car elles pensent aussi. Et comme l’époque n’est plus à la contention, elles pensent à ciel ouvert. Tiens : comme les décharges.

On ne s’intéresse pas assez à la littérature managériale. Bien à tort. Quand la fusion organique du capital et de l’État a atteint le stade Macron, c’est une littérature politique. L’« édito » du congrès ne s’en cache d’ailleurs pas : « Le Congrès HR est le reflet d’une fonction RH en mouvement. Ou plutôt en marche ! ». En réalité il se sous-estime : le congrès et sa littérature sont politiques à un titre bien moins superficiel. C’est qu’on y pense l’homme et la vie, ni plus ni moins. Évidemment sous l’hypothèse directrice que l’entreprise est la vie, épuise la vie. Bien sûr on se récrie, on proteste du souci de l’« équilibre des collaborateurs », de la « préservation de leur vie personnelle ». Las, il suffit d’un malencontreux lapsus calami pour ruiner tous les efforts de la dénégation : « Concilier vie professionnelle et professionnelle pour attirer les talents » (1), annonce un atelier du 11 octobre après-midi. Patatras…

Confirmation d’une tendance en fait à l’œuvre depuis le milieu des années 1980, disant donc quelque chose de l’essence du néolibéralisme, la convergence, non pas des luttes, mais de l’entreprise, de l’armée et des sports extrêmes est de nouveau à l’honneur au programme du 34e Congrès HR. On y écoutera en vedette américaine, ou plutôt britannique, Mark Gallagher, « ancien directeur d’équipes de Formule 1, expert en motivation et en performance » et aussi, par le fait, en remplacement flash des pneus usés dans les stands. On nous apprend que le chef-chauffard est par-là même « spécialement qualifié pour diriger n’importe quelle entreprise dans n’importe quel domaine pour atteindre le plus haut niveau de performance », pétition d’universalité qui jette un froid à l’échelle du salariat tout entier. Mais, à tout prendre, le statut de collaborateur-pneu n’est-il pas préférable à celui de cobaye entre les mains du Médecin-chef de l’Institut de recherche biomédicale des armées, qui se propose, lui, de produire des « collaborateurs augmentés » ?

Pneu ou cobaye, ça n’est jamais que la suite logique d’un acte originel posé en mots : ressource humaine. Un employé d’un Jobcenter berlinois livre la vérité ultime de la chose : « Nous proposons aux entreprises du matériel humain bon marché » (2). On voudrait, paraphrasant Georges Canguilhem et par une simple substitution de mot, poser aux DRH la question que celui-ci adressait aux psychologues dévoyés : « qu’est-ce qui pousse ou incline les [DRH] à se faire, parmi les hommes, les instruments d’une ambition de traiter l’homme comme un instrument ? ». Mais les DRH sont sacrément partis. Si on en rattrapait un, il répondrait sûrement qu’il faut « décliner les méthodes agiles dans les modes de travail pour simplifier les process ». Entre le médecin-chef fou à lier, la phraséologie du « collaborateur » et la méthode des process agiles, nous savons donc en quel lieu précis s’établit la pensée DRH : à l’intersection du totalement flippant, de l’ignoble en roue libre et du grotesque à se rouler par terre.

Mais s’il faut s’intéresser aux DRH c’est parce que leur Congrès rencontre l’époque comme jamais, et même qu’il en donne l’idée pure. Que l’entreprise soit la vie, et la société une entreprise, c’est le sens le plus profond du macronisme. On signale que Muriel Pénicaud ouvre les travaux du 34e Congrès sous l’appellation avantageuse de « DRH de l’entreprise France » — au cas où il resterait des mal-entendants. L’« édito » tease à mort : « La ministre a accepté d’être face à vous, en toute proximité, pour répondre à toutes vos questions. Sans aucun filtre ». Tu parles ! C’est toute la classe macronienne qui en a d’avance le système glandulaire surmené. Car sous la pellicule fine des ultra-riches, du reste probablement indifférents à cette insane bouillie verbale, s’ils n’en rient pas eux aussi — mais autrement —, il y a toute la petite troupe électorale des wanabees qui, eux, s’y croient à fond. Ils lisent Challenges ou Winner comme jadis on lisait Salut les copains : avec des étoiles dans les yeux, se ruinent le poignet sur des posters dépliables de Xavier Niel, se repassent dans la voiture leurs leçons de globish, optimisent leurs process, ne rêvent que d’être « augmentés », vivent la vie comme une startup. On n’aurait pas d’obstacles à ce qu’ils restent entre eux, comme dans une sorte de parc à thème, qui par parenthèses pourrait connaître un réel succès, c’est qu’il y a des choses à voir et à entendre qui méritent qu’on paye. Le problème est que ces débiles ont la forme de vie agressivement envahissante, et qu’ils ont même pour projet d’y mettre tout le monde : ils se sont d’ailleurs donné un président pour ça.

Quoiqu’ils nous fassent énormément rire, il faut tout de même leur dire que leur vision de l’homme, de la vie et de la société nous est parfaitement répugnante. Que leur congrès lobotomique se propose de la célébrer en tous ses atours est une occasion dont la signification présente ne nous échappe nullement, et, disons-le leur, dont nous commençons à être quelques-uns à vouloir trouver un parti à en tirer. Si d’ailleurs quelque initiative se formait en vue d’aller leur faire savoir sur place une ou deux choses en ce sens, c’est avec un grand bonheur que nous nous y joindrions.

Une toute dernière chose : on n’exclut pas que, dans un réflexe très professionnel de branding management, d’e-reputation et de communication agile, les DRH auront à cœur de rétablir aux yeux de l’opinion leur dignité offensée, et se mettront en peine d’une réponse justement offusquée, pour expliquer qu’au cœur du process de coworking, la fonction RH ne sert pas seulement le développement des hommes mais aussi celui de la Cité où elle s’inscrit à titre citoyen, humaniste et responsable (3). Vraiment, on voudrait leur dire : oh oui, s’il vous plaît, écrivez-nous un petit quelque chose.

Frédéric Lordon

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
La campagne interne de LR achève la radicalisation de la droite
Les 90 000 adhérents revendiqués du parti Les Républicains (LR) doivent désigner, à partir du 3 décembre, leur nouveau président. Les semaines de campagne interne ont montré le rétrécissement idéologique d’un mouvement en lutte pour sa survie.
par Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani
Journal — Migrations
Un Syrien menacé d’expulsion, victime d’un engrenage infernal
Mediapart a rencontré un Syrien de 22 ans enfermé en rétention près de Roissy. Alors que les relations diplomatiques sont rompues avec le régime Assad, des contacts ont été pris en vue de son renvoi, d’après nos informations. Son « obligation de quitter le territoire français » a été validée par la justice. 
par Céline Martelet
Journal
Corruption : le géant Airbus accepte de nouveau de payer pour éviter des procès
Affaire Sarkozy-Kadhafi, Kazakhgate : le groupe d’aéronautique échappe à toute poursuite grâce au paiement d’une amende de 15,8 millions d’euros, selon un accord trouvé avec le Parquet national financier. Des associations anticorruption dénoncent les abus de la justice négociée à la française.
par Fabrice Arfi et Yann Philippin
Journal
À Bruxelles, la France protège la finance contre le devoir de vigilance
Dans une note confidentielle, la France supprime toute référence au secteur financier dans la définition de la « chaîne d’activités » couverte par le devoir de vigilance dans la directive européenne en préparation. Bercy dément vouloir exonérer les banques. Le Conseil européen a finalement adopté un texte de compromis. 
par Jade Lindgaard

La sélection du Club

Billet d’édition
L’indice de position sociale, révélateur de la ségrégation scolaire
À la suite d'une décision de justice, le ministère de l’Éducation nationale a publié les indices de position sociale de chaque école et collège (public + privé sous contrat). Le Comité National d’Action Laïque analyse la situation dans une note en ligne.
par Charles Conte
Billet de blog
Le socle commun au collège... Où en est-on ?
A-t-on réussi à créer ce « commun » dans les collèges ? Comment ce socle pourrait-il évoluer ? Pourrait-il être étendu ?
par Guillaume Co
Billet de blog
Les inégalités ethno-raciales à l'école (13/15)
Si la classe est le facteur déterminant des inégalités scolaires, des processus ethno-raciaux sont également à l'œuvre. Ce billet présente les principaux mécanismes discriminatoires qui traversent l’école, quand ce n’est pas elle qui les coproduit, afin de mieux comprendre la fragilisation des trajectoires scolaires et sociales des enfants racisés, qu’ils soient français ou immigrés.
par Marcuss
Billet de blog
Expérimenter, oui mais pour quoi faire et pour qui ?
A partir d’un cadre national qui garantit l’unité du système éducatif, il est toujours utile de libérer et d’encourager les initiatives locales si cela favorise la réussite de tous les élèves.
par Delahaye JP