Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

10962 Billets

0 Édition

Billet de blog 20 mars 2022

La moindre étincelle peut tout enflammer -Jacques Chastaing

Leur démocratie est moribonde: violences policières systémiques, racisme institutionnel, atteintes aux libertés personnelles et collectives tendancielles, et, finalement système électoral plus du tout représentatif...Et ça se voit de plus en plus. La rage couve et croit en permanence sous la résignation et peut exploser à tout moment.

Jean-Marc B
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les scrutins électoraux dits « représentatifs » ne représentent tellement plus les électeurs que Macron, président le moins bien élu en 2017 et le plus détesté de la Vème république pourrait bien être réélu en avril 2022. Il y a quelque chose qui ne fonctionne plus dans leur démocratie avec leurs violences policières systémiques, leur racisme institutionnel, leurs atteintes aux libertés personnelles et collectives tendancielles, et, finalement, leur système électoral plus du tout représentatif... et ça se voit de plus en plus.

Au fil de ce temps de déliquescence démocratique, l'acceptation de l'exploitation et de l'oppression s'est transformée en résignation rageuse, où la rage couve et croit en permanence sous la résignation et peut exploser à tout moment.

Ainsi, après une longue période de montée de l'abstention au fil des scrutins durant ces dernières décennies qui traduisait tout à la fois un dégoût avéré mais en même temps encore une certaine croyance dans le système, une sorte d'espoir trahi, on voit en plus depuis ce phénomène se construire peu à peu une distance plus grande encore à l'encontre des scrutins bourgeois qui se traduit cette fois par une montée des luttes sociales à proximité des scrutins présidentiels.

Ces luttes étaient d'abord hier un moyen de pression pour tenter d'obtenir quelque chose comme dans une lutte revendicative habituelle. Aujourd'hui, et tout spécialement cette année, le nombre particulièrement important de ces luttes traduit aussi un rejet global du système électoral bourgeois traditionnel manifestant les premiers pas de masse du rejet du rapport traditionnel de subordination des luttes sociales aux élections, un rapport de subordination qui est donc en train de s'inverser.

Ainsi, sans qu'on en ait peut-être encore bien conscience, se glisse insensiblement dans nos esprits avec l'idée que Macron va peut-être bien gagner, qu'il faudra de toute façon continuer la lutte, quel que soit l'élu, et donc le symptôme qu'on n'apporte pas tant d'importance que ça à ces élections, en tous cas moins qu'auparavant.

On sait en effet que si Macron gagne, sa victoire ne sera pas légitime, qu'elle sera une victoire volée. Ce sera une victoire non pas gagnée par le jeu démocratique non faussé mais volée par un système faussé où on n'élit jamais le pouvoir économique des banquiers et des conseils d'administration des milliardaires, les vrais décideurs, qui avec leur argent, leurs médias et leurs sondages d'opinion fabriquent les résultats. Ce sera encore une victoire volée dans ces conditions d'un jeu démocratique faussé par l'absence réelle d'une opposition syndicale et politique de gauche qui est sortie du champ des luttes, y abandonne les gens laissés à eux-mêmes, on l'a encore vu avec les Gilets Jaunes et les anti-pass, et n'a plus du tout la volonté – pour celle qui ne s'est pas vendue directement à Macron - de construire une riposte dans les grèves et la rue à la hauteur des attaques du gouvernement. C'est pourtant la seule condition pour espérer ensuite à travers cette démocratie de la rue construire une mobilisation dans les urnes malgré et contre l'appareil médiatique ainsi que contre les habitudes de la soumission.

Cela dit, malgré les sondages, Macron n'a pas encore gagné. Loin de là. Car la démocratie de la rue est bien présente.

Cette année, le nombre exceptionnel de luttes à la veille du scrutin, avec par exemple encore le démarrage d'une grève illimitée à la RATP le 25 mars et une nouvelle journée d'action nationale dans plusieurs secteurs professionnels le 31 mars ainsi que d'autres grèves encore jusqu'au 5 avril, auxquelles se rajoutent maintenant en plus des Gilets Jaunes, les blocages de routes et de dépôts pétroliers par des agriculteurs, marins-pécheurs, ambulanciers, taxis, ouvriers ou patrons du BTP... contre la hausse des prix des carburants qui pourraient faire tâche d'huile ces prochains jours. Tout cela rend le résultat du scrutin incertain jusqu'à quelques jours du vote. Les provocations de Macron sur la retraite à 65 ans ou l'obligation de travailler pour les bénéficiaires du RSA, ce qui équivaut à une destruction du Smic, qui ont pour signification aujourd'hui pour lui d'affirmer qu'il est le maître et qu'il ne craint ni le vote ni la rue, pourraient bien tout d'un coup se retourner contre lui.

Tout est possible.

La guerre en Ukraine, sur laquelle joue Macron pour détourner l'attention peut se transformer en son contraire et multiplier avec l'inflation les luttes contre la hausse des prix et pour la hausse des salaires. Elles peuvent prendre tout d'un coup une dimension inégalée et ainsi suppléer à ce que ne fait pas l'opposition de gauche, construire une riposte générale dans la rue, avec comme résultats des classes populaires qui reprennent confiance en elles, construisent leur propre démocratie et à partir de là décident d'investir le jeu électoral soit en le désertant démonstrativement avec l'abstention, soir en volant le résultat de Macron par une montée de Mélenchon.

Si cela n'arrivait pas, et en cas de victoire de Macron, le sentiment dans les classes populaires d'une élection volée serait de toute façon tellement fort qu'il pourrait mettre en ébullition le lendemain des élections présidentielles - comme aux USA mais avec exactement la signification sociale et politique inverse -, ce que Macron craint tout spécialement du fait des particularités des scrutins présidentiels et législatifs de cette année.

Nous n'allons en effet pas connaître cette année un seul scrutin qui lie en un tout les élections présidentielles et les législatives dans le même bouquet, les législatives venant confirmer le résultat des présidentielles quelques semaines après. Cette année, le délai entre les présidentielles et les législatives est de 50 jours, particulièrement long, presque deux mois, contre un mois d'habitude. Avec un premier tour présidentiel dans trois semaines, le second tour dans un un peu plus d'un mois, des législatives qui auront lieu dans 3 mois, le délai est tel dans cette situation agitée que tout peut arriver, aussi bien avec la guerre, l'inflation, que les luttes sociales. Cela fait qu'on aura deux scrutins au lieu d'un seul. Avec deux résultats peut-être bien différents voire opposés.

Ce délai inhabituel pourrait bien en effet devenir un espace au lendemain du scrutin présidentiel pour la multiplication des luttes sociales et leur politisation, pour l'expression d'une démocratie réelle dans la rue contre la démocratie faussée des élections, c'est-à-dire une politisation et une généralisation des luttes, avec ce sentiment d'une élection « volée », un sentiment semblable à celui éprouvé dans les dictatures qui se prêtent aux jeux électoraux et qui souvent se fait entendre par des explosions révolutionnaires.

En France, on avait déjà connu ce sentiment d'une élection volée au scrutin du printemps 1967, un sentiment qui avait alors synthétisé en lui toute la montée des luttes émiettées de 1963 à 1967 et qui les avait unifiés par la volonté commune qui avait émergé à ce moment de se débarrasser à tout prix de De Gaulle et de son régime. C'est cela qui avait été le point de départ de la montée unifiée vers la grève générale de mai 68.

Macron sait tellement que les luttes peuvent s'emparer de ce sentiment d'une élection « volée » et qu'elles pourraient réduire à néant son éventuelle victoire aux présidentielles, y compris par une défaite nette aux législatives, qu'il cherche à tout prix à raccourcir le délai entre les présidentielles et les législatives au point d'envisager la dissolution de l'Assemblée nationale dans la foulée des présidentielles. Minoritaire à l'Assemblée nationale, son gouvernement serait alors paralysé, ce qui le pousserait à gouverner par décrets pour faire passer ses mesures impopulaires, comme De Gaulle, après le printemps 1967, amplifiant ainsi le sentiment de démocratie faussée. Ce sont ces décrets qui ont généré encore plus de colères et la volonté en 1967 de passer par la grève et la démocratie de rue pour changer les choses, puisque l'issue des élections et la démocratie électorale était bouchée.

Dans ces moments, le mouvement social lui-même devient peu à peu son propre débouché politique en même temps qu'il tend alors pour cette raison à chercher consciemment sa généralisation, la grève générale.

En même temps que le rapport élections/mouvement s'inverse et que le courant des élections comme débouché principal de la lutte, laisse la place au courant de la lutte comme perspective dominante avec ses propres valeurs et ses objectifs d'une autre société par le peuple et pour le peuple, apparaissent alors les premiers organismes d'auto-organisation, de pouvoirs populaires embryonnaires, de démocratie par en bas, qui ne peuvent pas exister sans la perspective et l'espoir de changer le monde capitaliste et pas seulement de l'améliorer comme dans les élections.

Les conditions de la fermentation politique qui avaient mené à mai 1968 sont en en train de se développer aujourd'hui à une échelle encore bien plus grande qu'à cette époque et au niveau du monde entier, ce qu'on voit dans l'intrication du mouvement social et des élections politiques du Chili à l'Inde, du Pakistan au USA, de quasi toute l'Asie du sud à presque toute le continent américain. Quinze jours avant Mai 68, on prenait pour des martiens ceux qui pensaient qu'on allait vers une explosion sociale. Mai 68 à la puissance dix est devant nous, juste devant.

Jacques Chastaing, le 20 mars 2022

En complément tous les jours la rubrique Politique de la Revue de Presse Emancipation!

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Aux États-Unis, le Sénat adopte un plan climat sans ambition sociale
Par 51 voix contre 50, le Sénat des États-Unis a adopté le plus ambitieux plan climat de l’histoire du pays, prévoyant une enveloppe de 369 milliards de dollars pour réduire de 40 % les émissions de CO2 entre 2005 et 2030. Mais le volet social a été très largement sacrifié.
par Romaric Godin
Journal — Afrique
Kenya : le pays suspendu à des élections à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Proche-Orient
L’apartheid, révélateur de l’impunité d’Israël
Le débat sur l’existence ou non d’un système d’apartheid en Israël et dans les territoires palestiniens occupés est dépassé. L’apartheid israélien est un fait. Comme le confirme l’escalade des frappes et des représailles autour de la bande de Gaza, il est urgent désormais de mettre un terme à l’impunité d’Israël et de contraindre son gouvernement à reprendre les négociations.
par René Backmann
Journal — Proche-Orient
Quarante-quatre morts à Gaza depuis le début de l’offensive israélienne
Parmi les victimes des frappes visant la bande de Gaza figureraient quinze enfants et des dirigeants du groupe armé palestinien Djihad islamique. Une trêve entre les deux parties serait entrée en vigueur dimanche soir.
par La rédaction de Mediapart (avec AFP)

La sélection du Club

Billet de blog
Michael Rakowitz, le musée comme lieu de réparation
À Metz, Michael Rakowitz interroge le rôle du musée afin de mettre en place des dynamiques de réparation et de responsabilisation face aux pillages et destructions. Pour sa première exposition personnelle en France, l’artiste irako-américain présente un ensemble de pièces issues de la série « The invisible enemy should not exist » commencée en 2007, l’œuvre d’une vie.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Réponse au billet de Pierre Daum sur l’exposition Abd el-Kader au Mucem à Marseille
Au Mucem jusqu’au 22 août une exposition porte sur l’émir Abd el-Kader. Le journaliste Pierre Daum lui a reproché sur son blog personnel hébergé par Mediapart de donner « une vision coloniale de l’Émir ». Un membre du Mrap qui milite pour la création d'un Musée national du colonialisme lui répond. Une exposition itinérante diffusée par le site histoirecoloniale.net et l’association Ancrages complète et prolonge celle du Mucem.
par Histoire coloniale et postcoloniale
Billet de blog
Deux expos qui refusent d'explorer les réels possibles d'une histoire judéo-arabe
[REDIFFUSION] De l’automne 2021 à l’été 2022, deux expositions se sont succédées : « Juifs d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe et « Juifs et Musulmans – de la France coloniale à nos jours » au Musée de l’Histoire de l’Immigration. Alors que la deuxième est sur le point de se terminer, prenons le temps de revenir sur ces deux propositions nous ont particulièrement mises mal à l'aise.
par Judith Abensour et Sadia Agsous
Billet de blog
A la beauté ou la cupidité des profiteurs de crise
Alors que le débat sur l'inflation et les profiteurs de la crise fait rage et que nous assistons au grand retour de l'orthodoxie monétaire néolibérale, qui en appelle plus que jamais à la rigueur salariale et budgétaire, relire les tableaux d'Otto Dix dans le contexte de l'Allemagne années 20 invite à certains rapprochements idéologiques entre la période de Weimar et la crise en Europe aujourd'hui.
par jean noviel